Billets tagués ‘Théâtre’

Car c’est de nous, que parle cette ville

Jeudi 21 mars 2013

Rue de la république, l’ancienne rue impériale, voie haussmannienne rectiligne qui en 1864 creusa la colline et détruisit plus de soixante rues populaires dans le but avoué de remplir le centre de Marseille d’une population de bourgeois. Marcher aujourd’hui dans cette artère impersonnelle, vendue au fonds de pension canadien Lone star et rachetée par une filiale de la célèbre Lehman Brothers, rue-fantôme aux immeubles encore vides d’où ont été chassés les pauvres. Longer ces murs ornés de silhouettes de modernes joggeuses casque vissé aux oreilles, couverts de slogans grotesques du genre «ma street bouge», suffit pour percevoir l’étendue des dégats.

Et de la guerre en cours, ici, contre le peuple.

Et par hasard on tombe sur le petit film – facile à trouver sur internet – intitulé (comme le clip de Keny Arkana qui y a participé) Marseille, capitale de la rupture.
Ce mini-documentaire résume crûment la désolation dans laquelle se trouve aujourd’hui la population de la ville.

Il faut absolument lire l’Histoire universelle de Marseille, magnifique pavé d’Alèssi Dell’Umbria (Quelque 800 pages aux éditions Agone) qui raconte dans le détail comment ce «pays», qui fut une république, est en butte depuis des siècles à une féroce volonté nationale de le priver de toutes ses spécificités culturelles et politiques. De le castrer.

Tout ce qui fait de Marseille un pays provençal ouvert à toute la Méditerranée, depuis sa langue, l’Occitan de Provence, jusqu’aux astucieux systèmes de gouvernement qui lui permirent très longtemps de ne jamais être entièrement soumise aux règles françaises, seigneuriales, royales et impériales, tout ce qui fait de cette ville un carrefour vivant, imprévisible, ouvert aux flux et aux reflux de la mer, sans cesse revivifié d’immigration nouvelle, cette cité indomptable réfractaire à l’ordre centralisateur, où ne cesse de s’inventer une puissante culture populaire dont la tradition ne s’est jamais figée comme le montrent aujourd’hui des artistes comme Nielo Gaglione (Naïas), Manu Théron, Sam Karpienia, Massilia sound system, Moussu T et lei jovents et tous les anciens du légendaire groupe Dupain. Et tous ces lieux modestes qui abritent des équipes bourrées de courage et d’énergie, Le Point de Bascule, L’art de vivre, Les Pas perdus, ceux du carnaval de La Plaine (aujourd’hui réprimé par les forces de l’ordre), le si précieux Ostau dau Pais Marselhès. Et aussi le Toursky… Toute cette vie culturelle intense, fougueuse, conviviale, ouverte sur le monde et profondément originale, cette richesse que l’on doit évidemment aimer et défendre avec vigueur, tous ces lieux et ces gens sont sciemment précarisés.
Et tout cela, trésor inoui, est condamné à la survie.
Ou menacé de mort brutale.

Menacée, Marseille le fut par différents pouvoirs qui exploitèrent au long des siècles les capacités militaires et marchandes de ce port sans se soucier de sa vie culturelle.
Certes, c’est parfois une chance pour une collectivité créative, d’être ignorée des puissants et de se développer dans la pénombre, mais il faut au moins la respecter et ne pas vouloir la détruire. Comme l’a montré Michel de Certeau dans L’invention du quotidien, l’inventivité et la sagesse des peuples, l’usage habile et le contournement de la contrainte, produisent souvent des effets étonnants. Et lorsque les quartiers populaires de Marseille tissent patiemment leurs liens dans un esprit d’hospitalité et d’ouverture à l’autre, font se croiser et se mêler des manières d’être, des valeurs, des langues et des signes venus de toute la méditerrannée, cela produit une vraie culture.

C’est cela qui est menacé.

Ça l’est aujourd’hui, violemment, par un pouvoir qui marche main dans la main avec les promoteurs globalisés, la finance internationale. Après des siècles de résistance, des années de négation et de mépris de ces cultures occitanes et provençales où naquirent et vécurent trouvères et troubadours, l’un des plus beaux fleurons de notre imaginaire commun, est-ce l’heure du coup de grâce ? Marseille a longtemps tenu bon sous les coups, elle est aujourd’hui dans le collimateur d’avides bétonneurs et autres gentryficateurs patentés.

L’insolente qui leur résiste encore, les armées du néolibéralisme mondial sont décidées à lui faire rendre gorge enfin.

Et la culture, là-dedans ? Nous n’avons rien, bien sûr, contre les grandes manifestations culturelles qui donnent à voir ce qu’un peuple sait inventer, mais lorsqu’on fait venir sous ce prétexte des «stars» sans intérêt et hors de prix, il faut lancer l’alerte. L’urgence n’est-elle pas, d’abord, de valoriser le trésor existant au lieu de l’occulter ? Alors, si une vaste opération européenne parée d’un label «culturel» est utilisée comme arme – et comme masque – dans cette ville devenue championne de la chasse aux Rroms, pour terminer le sale boulot d’éradication d’un peuple encombrant sous couvert d’art et de «culture», le monde dit «culturel» doit sans doute dénoncer la manœuvre.

Mais le monde de la «culture» dort aujourd’hui sur des lauriers qu’il a depuis longtemps cessé de mériter. Car la culture est un combat, faut-il ici le rappeler ? Les pionniers de l’éducation populaire et ceux de la décentralisation théâtrale le savaient, au sortir de la guerre. Et rares sont ceux, parmi les gens qui aujourd’hui habitent les maisons de pierre ou de ferveur qu’ils bâtirent, qui portent encore la flamme. C’est un combat, oui, permanent, contre les forces du chiffre et de la déshumanisation, de la réduction des populations en une sorte de «classe moyenne standard» mondialisée, déculturée, flexisécurisée, déracinée, composée de producteurs-consommateurs à la merci d’entreprises mondiales, prêts à tout pour gagner leur vie le moins mal possible et renonçant à résister, tenus par la peur du chômage et de la misère. Il faut que les «décideurs» et «experts» qui portent la charge de ce mot : culture, ce mot dont on voit bien – par cet exemple entre autres – qu’il est à peu près hors d’usage, il faut que ceux-là s’arrachent à leur sommeil et réalisent que cette charge est, en fait, une immense responsabilité. Celle de l’avenir de notre civilisation, simplement.

Nicolas Roméas, mars 2013

Obsession

Jeudi 28 février 2013

La troisième guerre mondiale est commencée.
On peut le dire ainsi pour frapper les esprits.
Et il faut frapper les esprits puisque l’évidence peine à nous apparaître.
À émerger dans la pensée commune.
Dans nos sociétés qui ne se font plus aucune illusion sur elles-mêmes mais qui se croient encore un peu en paix, une guerre souterraine fait rage, dévastatrice, dont l’enjeu n’est autre que l’avenir de l’humanité en tant que telle. Partout, l’univers du chiffre pourchasse celui du symbole, y compris dans les derniers bastions retranchés de l’art. De l’art non commercial, encore possédé par sa flamme, porté par sa mission qui est l’invention de langages pour rencontrer l’autre.

Et tout porte à croire que sauf prise de conscience fulgurante, l’humain a peu de chances de sortir indemne de cette guerre.

Partout, on parle chiffres et on néglige la force de ce qui ne se compte pas mais se raconte, ne se monnaye pas mais s’échange. C’est ce que l’on apprend aux générations nouvelles, dans ces écoles d’«ingénierie» et de «management» culturel où l’on se forme à contrôler d’incontrôlables artistes en leur imposant le dogme de la gestion, en faisant prévaloir la loi du chiffre sur le symbole. Et dans le même temps on encourage la stupide et sinistre persécution des Rroms, boucs-émissaires faciles dont la culture tente d’échapper à l’emprise de nos formatages.

Certes, la prise de conscience avance dans de nombreux domaines, mais ici nous manquons de mots. On peut parler abondamment d’économie, de marchandisation, d’alimentation, d’écologie, d’injustices sociales, mais on ne peut évoquer la culture, parce que personne ne s’entend sur ce terme usé, épuisé, alluvionné chez nous de tant d’habitudes monarchiques et néocoloniales qu’il ne sait plus dire pour quoi nous nous battons. Alors nous parlerons du symbole, pour dire que nous sommes loin de toute évaluation quantitative et faire entendre que ce combat n’est ni corporatiste, ni élitiste, ni uniquement le nôtre, ni seulement relié au passé, mais touche à de nombreuses actions, qui ici, et ailleurs, cherchent à raconter le monde en portant l’idée d’un humain entier, non castré de son imaginaire, qui cherche à s’élever.

Le geste artistique n’est pas ce que l’on croit, pris que nous sommes dans le jeu de l’apparente utilité, de la valeur visible, et nous n’en percevons plus que l’ombre. Ce n’est pas une chose en plus, ce n’est pas un supplément d’âme, la production d’objets de valeur ou de spectacles intelligents, c’est le cœur même de toute civilisation. On le voit très nettement dans d’autres cultures qui n’ont pas encore perdu le lien au rêve, l’importance donnée à l’imaginaire, l’art est un protocole de construction de l’être, individuel autant que collectif, sur la base d’outils symboliques.

Nos politiques l’ignorent encore, ne veulent toujours pas le comprendre, ils comprendront trop tard. C’est peut-être un peu compliqué, étant donné l’état de la pensée commune, et l’on peut toujours continuer à prétendre que ces enjeux sont secondaires par rapport aux questions de niveau de vie, de besoins vitaux, mais on se trompe gravement. La désastreuse gestion de «Marseille capitale de la culture» qui dépense une fortune pour faire venir des «stars» sans intérêt alors que la ville dispose d’un trésor culturel inégalé, est l’un des résultats criants, parmi d’autres, de cette lamentable absence de volonté politique. En ignorant la puissance du symbole on saccage la structure mentale de peuples entiers, on spolie de leurs terres et de leur vie spirituelle les derniers indiens d’Amérique du Sud, et l’on détruit ce qu’il reste de l’âme occidentale.

Il s’agit d’un combat de civilisation. Un combat semblable à celui que menèrent en leur temps les pionniers de l’écologie qui eurent tant de mal à être entendus et ne le furent qu’à la «faveur» d’un certain nombre de catastrophes et de menaces sur notre environnement naturel – et au prix d’une opiniâtreté sans faille. Mais les menaces qui planent actuellement sur nos sociétés touchent directement l’être humain. Faut-il sauver la planète pour qu’elle soit habitée par des robots à l’apparence humaine qui n’ont d’autre fonctions que la production et la consommation de marchandises ? Et le mot culture a beau être épuisé de trop de mésusages, on comprend, lorsqu’on voit la barbarie en actes envahir l’Occident et le monde, et qu’on lit dans la presse que l’écriture manuscrite deviendra d’ici 2014 un enseignement optionnel dans 45 États américains, que c’est bien de ça qu’il s’agit.

Nicolas Roméas, directeur de Cassandre/Horschamp

L’art comme principe actif
(Pour Cassandre/horschamp)

Mardi 15 janvier 2013

Il existe dans le monde francophone une publication qui, depuis plus de dix-sept ans, traite exclusivement des relations entre ce que l’on nomme le geste artistique et la réalité politique des sociétés contemporaines. Elle le fait autant en termes de pensée que d’action, en s’efforçant de montrer l’importance et la valeur de pratiques peu spectaculaires mais essentielles, qui souvent s’inventent ou prennent place dans des lieux de relégation.

Cette revue combative et exploratrice répond au nom de Cassandre/Horschamp.

Francis Jeanson, Arthur Miller, Giorgio Strehler, Jean Duvignaud, Hubert Gignoux, Pierre Bourdieu, Édouard Glissant, Danielle Mitterrand, Philippe Avron, Jean Oury, Elias Khoury, Alain Rey, Armand Gatti, Tony Gatlif, Rodrigo Garcia, Aminata Traoré, Edward Bond, Maguy Marin, Patrick Chamoiseau, Yves Clot, René Scherer, Florence Dupont, Albert Jacquard, Régis Debray, Robin Orlyn, Jean Jourdheuil, La Ribot, Peter Schumann, Ariane Mnouchkine, Henri Bauchau, Jack Ralite, Fernando Arrabal, Jean-Paul Wenzel, Josette Baïz, Jo Ann Endicott, Christian Boltanski, Jean-Paul Wenzel, Emmanuelle Laborit, Fadhel Jaïbi, Benjamin Stora, Robert Abirached, Paul Jorion, Annie Lebrun, Nicolas Klotz et Élisabeth Perceval, Pierre Rabhi, Paul Ariès, Olivier Perrier, Serge Pey, Monique et Michel Pinçon-Charlot, Breyten Breytenbach, Raoul Vaneigem, Peter Brook et de nombreux autres, largement reconnus ou moins visibles mais extrêmement actifs, s’y sont exprimés depuis 1995.

On ne peut évidemment pas les citer tous ici, mais, plus récemment, un certain nombre d’autres acteurs ou militants culturels, artistes et chercheurs marquants de notre époque  – en philosophie, histoire, économie, psychanalyse, sociologie ou anthropologie -, parmi lesquels nos premiers membres d’honneur (indiqués en bas de ce texte), y ont trouvé un porte-voix en direction des fervents défenseurs d’un art relié à la collectivité humaine.
Depuis quelques années, son lectorat s’est ouvert à ceux, de plus en plus nombreux, qui considèrent que pour l’essentiel de ce qui constitue nos existences, la valeur symbolique (au sens fort de ce mot) doit l’emporter sur les cotations marchandes et autres évaluations quantitatives. C’est le combat auquel nous nous attachons.
Ce combat de civilisation rappelle celui que menèrent en leur temps les pionniers de l’écologie qui eurent tant de mal à être entendus et ne le furent qu’à la «faveur» d’un certain nombre de catastrophes et de menaces sur notre environnement naturel – et au prix d’une opiniâtreté sans faille. Mais les catastrophes et les menaces qui planent actuellement sur nos sociétés touchent directement l’être humain. C’est ce dont il a toujours été question dans cette revue : la défense de ces outils symboliques qui servent à créer des langages pour la construction de l’humain, que le système néolibéral cherche par tous les moyens à affaiblir ou à détruire. Il n’y a pas aujourd’hui dans le monde francophone d’autre publication exclusivement consacrée à ce sujet que nous considérons comme brûlant dans la période très inquiétante que nous traversons. Ce n’est peut-être pas exactement le moment qu’elle disparaisse.

Mais le paradoxe de l’époque n’est plus à démontrer : plus la marchandisation générale s’accélère dans nos sociétés, plus les outils culturels qui permettent de lutter contre ce phénomène deviennent indispensables et plus on assiste à l’amenuisement de leurs possibilités d’existence. 

Pour ce qui concerne les publications de ce type, qui n’ont aucune vocation mercantile, les problèmes de visibilité et de diffusion sont évidemment cruciaux. Comment faire pour être visible lorsqu’on se refuse à la tyrannie du vedettariat et, surtout, lorsqu’on ne dispose pas des moyens de passer par les gros diffuseurs centralisés qui exigent des quantités démesurées d’exemplaires imprimés, ruineuses pour des structures non-commerciales ?

C’est le problème majeur que nous rencontrons.


Et, comme d’autres, nous n’avons pas trouvé la réponse, parce qu’aujourd’hui cette réponse n’existe pas.



Notre situation financière ne nous permettant pas de continuer sans soutiens accrus, le moment est donc venu de poser publiquement la question. Avant de nous résoudre à saborder cette frêle et précieuse embarcation construite en novembre 1995, il nous reste à essayer de savoir s’il existe dans ce pays – et peut-être ailleurs dans le monde – suffisamment de volontés actives de soutenir un travail de valorisation des actions artistiques peu visibles, en lien avec les préoccupations des peuples. En un mot, un espace de défense du symbolique face aux écrasantes armées du chiffre en marche dans le monde, qui nous menacent à moyen terme d’une déshumanisation de l’humain. 

Alors il faut nous adresser à vous.

C’est ce que nous faisons aujourd’hui avec la création de l’Association des amis de Cassandre/Horschamp. Le président d’honneur depuis sa création est Stéphane Hessel, qui vient de nous quitter. Et vous trouverez à la suite de ce texte les noms des premiers membres d’honneur. Si vous pensez que la cause en vaut la peine, adhérez, à votre mesure, selon vos moyens et votre motivation. Les membres de cette association seront régulièrement convoqués pour donner leur avis sur les thèmes et orientations de la revue et participer à nos futures Agoras des Hors-champs de l’art.
Si une volonté suffisamment forte de nous permettre de continuer ces activités de publications et de rencontres se manifeste, nous poursuivrons avec joie ce chemin et ce combat.

Merci à vous.

La soirée du 2 avril à la Maison des métallos




Association des amis de Cassandre/Horschamp


(Adch [at] horschamp.org)



Président d’honneur Stéphane Hessel †

Président Nicolas Frize (compositeur, musicien, auteur)


 


Premiers membres d’honneur à ce jour



Roland Gori, Professeur de psychopathologie clinique, initiateur de l’Appel des appels, psychanalyste, auteur, philosophe.
Marie-José Mondzain, Directrice de recherche au CNRS, philosophe, directrice de recherche à l’EHESS.

Robin Renucci, Comédien, directeur des Tréteaux de France et de l’Aria.

Bernard Stiegler, Directeur de l’Institut de recherche et d’innovation (IRI), fondateur de  Ars Industrialis (Association internationale pour une politique industrielle des technologies de l’esprit), philosophe.
Patrick Bouchain, Architecte, inventeur, pionnier du réaménagement de lieux industriels en espaces culturels.
Thierry Pariente, Directeur de l’ENSATT à Lyon.
Armand Gatti, Poète, dramaturge, cinéaste, écrivain.
Olivier Neveux, Professeur d’histoire et d’esthétique du théâtre – Université Lyon 2.
Emmanuel Wallon, Professeur de sociologie politique – Université Paris X – Nanterre.
Isabelle Royer, Présidente de la Maison de la culture du Havre.
Charles Silvestre, Auteur, journaliste, secrétaire général des Amis de l’Humanité.
Annie Collovald, Professeur de sociologie à l’Université de Nantes, directrice du CENS.
Jean-Claude Amara, Chanteur, musicien, co-fondateur de Droit au Logement et de Droits Devant !!!
Julien Blaine, Poète, éditeur, fondateur entre autres de la revue internationale Doc(k)s, des rencontres internationales de poésie de Tarascon, du Centre international de Poésie de Marseille.
Sylvie Crossman, Co-fondatrice et directrice de Indigène éditions.
Mohamed Rouabhi, Acteur, metteur en scène, auteur (Cie les Acharnés).
Bernard Lubat, Musicien, amusicien, parleur, inventeur d’Uzeste musical.
Christian Jehanin, Comédien, metteur en scène, fondateur et directeur de l’EDT 91.
Laurent Grisel, Poète, écrivain, chercheur.
Laurent Schuh, comédien, metteur en scène (Les Arts et Mouvants, cie à l’endroit des mondes allant vers).
Renaud Lescuyer, Europe et Cie (Rencontres théâtrales Lyon, Rhône-Alpes)
Denis Tricot, Plasticien en mouvement
Jean-François Labouverie, Écrivain, co-fondateur de l’International Visual Theater.
Le groupe 129h, Slam.
Fabrice Lévy-Hadida, Compagnie Les mille et une vies (Lille).
Mimi Barthélémy, conteuse.
Paul Biot, Théâtre action (Bruxelles-Grenoble).
Marc Lacreuse, Collectif Éducation populaire et transformation sociale.
Delia et Alexandre Romanès, Cirque tzigane Romanès.
Alain Hayot, Délégué national à la culture du Pcf.
Jack Ralite, Ancien maire d’Aubervilliers, ancien ministre, créateur et animateur des États généraux de la culture.
Jean-Damien Barbin, comédien.
William Petit, Danseur, chorégraphe (Compagnie Rialto fabrik/nomade).
Emmanuel Éthis, Président de l’Université d’Avignon.
Serge Pey, Poète, chercheur.



Adhésion et soutiens ICI

Plus court, toujours plus court ? !!

Mardi 1 janvier 2013
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En janvier 2013, les dix ans du festival 30’30’’ à Bordeaux – interview

Le festival 30’30’’ propose, à Bordeaux, des formes brèves en musique, danse, théâtre, cirque, performance, marionnettes et mélanges transdisciplinaires. Créé par le metteur en scène Jean-Luc Terrade (on lui doit le sulfureux et légendaire « Le Modèle de Molinier »), le festival reste fidèle à un concept unique.

 
Jean-Luc Terrade, pourquoi avez-vous décidé, il y a dix ans, de consacrer un festival pluridisciplinaire à la forme brève ?

Je voulais présenter en Aquitaine des artistes qui n’avaient pas la possibilité. Il y a dix ans, la région était encore plus conservatrice et frileuse qu’aujourd’hui. Une autre raison, plus personnelle, était que je voulais, en tant que metteur en scène, travailler sur les dramaticules de Beckett. Et je m’étais rendu compte qu’il n’y avait aucune possibilité de diffusion pour des formes courtes. Des solos de danse de trente minutes avaient droit de cité, mais pas la forme dramatique brève. Et je voulais donner aux comédiens de ma compagnie la possibilité de créer une mise scène brève et le la présenter au public.

On constate en danse et en performance, que la durée moyenne des pièces est en constante diminution. C’est dû, entre autres, au problème des coûts de production.

Absolument. Et je suis par ailleurs contraint, par l’aspect financier, de programmer un grand nombre de solos. Et il est vrai que les formes courtes sont dominées par le solo, pour des raisons financières. Des solos avec cinq ou six comédiens, essayez donc d’en trouver !

Il est vrai que les festivals de danse proposent de plus en plus de soirées partagées, les fameux « double bill » ou « triple bill ». Mais le concept d’un festival entièrement consacré aux brèves n’a pas fait d’émule.

Par contre, pour un festival, l’organisation est tout aussi lourde, que les vingt-cinq propositions soient courtes ou longues. Il faut loger tout le monde et les techniciens ont autant de travail. En même temps il n’y a pas encore beaucoup de metteurs en scène de théâtre qui s’attaquent à des formes courtes.

Il leur faudrait aussi des pièces. Et écrire une forme brève pour le théâtre est peut-être encore considéré comme dévalorisant par les dramaturges ?

Mais il y a la nouvelle en littérature qui est un genre très valorisant. Au théâtre on peut penser à Thomas Bernardt, Beckett ou autre qui ont écrit des formes brèves, mais il est vrai que ce n’est pas très visible. Mais les metteurs en scène vont aussi se demander où ils pourront diffuser ces pièces.

Il y a les pièces en un acte de Tchekhov, souvent montées par de jeunes compagnies, mais il est vrai que ça fait un peu poussiéreux aujourd’hui.

Un-peu, ouaais, un-peu…

Et il n’est pas d’usage, au théâtre, de proposer des soirées de deux auteurs différents.

C’est vrai, le théâtre reste dans des schémas assez classiques. Mais j’ai été invité à programmer des soirées de formes brèves au festival Translatines de Jean-Marie Broucaret, et aussi au festival de Blaye, et les gens ont adoré la formule.

Aujourd’hui, un spectacle d’une heure et quart peut déjà paraître long. Se peut-il que la capacité de concentration chez le spectateur diminue aussi ? Le zapping rentre dans les habitudes, dans tous les domaines de la vie, jusque dans la durée de vie des couples, par ailleurs. Au moins, un spectacle court a moins de chances d’ennuyer.

Pas du tout ! On y trouve les mêmes schémas. Je me dis souvent que si on coupait cinq minutes sur les vingt-cinq, la pièce serait meilleure. Et même sur une forme courte, le rythme est important.

Au moins le programmateur passe moins de temps à visionner les cinquante DVD qu’il reçoit par semaine…

Oui, oui… (rires)

Vous proposez des soirées avec film, concert, spectacles de danse, théâtre ou performance et autres. Est-ce que ça ne correspond pas à la tendance dans le commerce de mélanger les genres, du style concept store, ou même de one-stop-shopping, où le consommateur veut trouver tout ce qu’il lui faut sous un même toit ?

Il est que la formule avec plusieurs genres au cours d’une soirée composée de quatre ou cinq propositions plaît beaucoup, et que je dois faire attention à ne pas tomber dans le piège de la consommation. Il est important de laisser un temps de latence et de respiration après chaque proposition pour permettre d ‘échanger à propos de ce qu’on vient de voir. Et il est tout aussi important de rassembler des propositions qui se répondent, en investissant une ligne partagée ou bien en s’entrechoquant.

Propos recueillis par Thomas Hahn

Du 17 au 26 janvier 2013

www.marchesdelete.com

Il n’y a pas qu’Avignon dans la vie! Mais aussi Châlon…

Mardi 24 juillet 2012
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4 jours ponctués de beaux moments qu’on préfère arrosés au Bourgogne qu’à la pluie…

Le théâtre a SON festival d’Avignon qui masque une forêt de festivals intéressants. Les arts de la rue ont deux temps fort en été: Chalon-sur-Saône et Aurillac. On ne se risquera pas ici à de vaines comparaisons, sinon pour constater, à peine arrivée, que le punk à chien omniprésent à Avignon est une espèce rare à Chalon dans la rue. « On est en Bourgogne ici, madame! »(1)

Plutôt (trop?) bon enfant que frénétique: c’est la première impression qui traverse l’esprit. Non que la ville ne boude son festival, bien au contraire: il essaime partout et le public est là, enthousiaste (trop?) dans une programmation qui – comme cela devrait être la règle– se découvre souvent au hasard des rues, in et off confondus (le programme officiel qu’on croirait parfois sponsorisé par des maisons d’optique invite à musarder plutôt qu’à se tailler un emploi du temps au cordeau). Et ça musarde, ça file de cirque en danse, entre in et off avec une bienveillance agréable, forcément, mais qui peut frôler la complaisance, pire écueil de la rue. (2)

Ce n’est  pas le moindre mérite de Chalon que d’avoir brisé la barrière symbolique qui sépare ailleurs l’aristocratie du In de la plèbe du Off. C’est dans le Off qu’on voyait la dernière création de Kumulus, compagnie des plus reconnues à juste titre des arts de la rue! et maints noms du In cette années furent off les années précédentes. Ni la maison du festival, ni les débats n’entretiennent ce clivage artificiel – encore que bien réel pour les conditions d’accueil des compagnies. Bien sûr, les grands noms existent et attirent, de Carabosse à Komplex Kapharnaum ou CIA. Déçoivent, aussi, parfois. Tandis que de quasi inconnus des arts de la rue révèlent de belles surprises. Comme dans tout festival!

Quand le spectaculaire vampirise le propos…

Parlons de Komplex Kapharnaum, justement. Compagnie dont on a aimé plusieurs créations, d’Opéra pagaï à SquarE. Figures libres, la dernière,  démarre fort, avec ce qui est leur marque de fabrique: le culot d’aller jouer dans un quartier périphérique, loin du confort du vieux Chalon, la fulgurance du travail plastique : superbes portraits projetés sur les immeubles, fragile voix de femme en fil d’Ariane brouillée par la musique, moment de grâce quand une femme suspendue descend lentement le long d’un immeuble… Déluge d’images et de sons sensibles, que l’on perçoit par fragment: invitation du je à se faire nous, invitation à bouger, invention d’une manif sans objet.

Sans objet, précisément. Et c’est là que tout se gâte. Ce qui a failli devenir explosion dyonisiaque ou cri de colère se transforme e une pseudo manif cucul-la-praline (quelle intérêt de séparer les hommes des femmes sans mot d’ordre autre que les clichés?) Faute de propos et de propositions fortes, toute la force sensorielle se délite vers la vacuité. Cela se voudrait politique, ce n’est que vaguement humanitaire. et surtout la force poétique du départ en prend en coup, jusqu’à s’étirer interminablement au fil d’une trop longue déambulation et d’une texte pénible de banalité. Noyé de technique, le propos devient brouillage, si ce n’est bouillie. Figures libres se rode – le spectacle n’en était qu’à sa quatrième représentation – et évolue. Se débarrassera -t-il de ses scories envahissantes? Et, surtout, peut-il porter un propos? Il est frappant que l’avalanche d’images de mobilisations, magnifique, soient toutes datés, alors que le contemporain est renvoyé à sa solitude et à la vacuité du ‘je’ qui semble empiler les statuts Facebook. Impuissance au collectif contemporain, overdose de technique, n’est-ce pas complaisant envers ce qu’on prétend dénoncer?

Images à découvrir ici (Seuls des professionnels peuvent rendre hommage à la beaué visuelle des projections de nuit)

C’est devenu une constante que de découvrir dans les festivals de rue de petits bijoux… enfermés dans des écrins de quelques mètres carrés. Le Begat Théâtre(3) a marqué les esprits avec ses merveilleuses Demeurées d’après le texte de Jeanne Benameur, vues à Aurillac, Chalon et Villeneuve les Avignon entre autres, en caravane. Là, dans le In , c’est la Khta compagnie qui reprenait  « Je suis une personne » vu au Théâtre Monfort, proposition fine et sensible en container. Dans le off, on découvrait La Veillée: une caravane pour huit personne et deux acteurs, qui se transforme en vaisseau fantôme pour évoquer la balade d’un vieux marin… Juste et intéressant.

La ville pour matériau

Une tarte à la crème du théâtre de rue, me direz vous. Ce qui n’empêche pas les trouvailles ingénieuses bien qu’un brin potache. On se régale à voir Thé à la rue vendre Chalon-sur Saône  aux enchères, préfigurant l’avenir radieux où l’on en finira avec la gestion obsolète d’édiles élus pour confier sagement la ville à des multinationales gestionnaires.  On se prend au jeu de Streetwalker, qui transforme la rue la plus banale en centre d’art contemporain à ciel ouvet, avec un discours qu’Art Press pourrait reprendre pour sien (d’ailleurs, c’est le sien). Dignes héritiers de Filliou et Duchamp, voire des surréalistes belges pour l’humour, les zélateurs de Manzoni et Mondrian du collectif slovène LJUD ont compris que l’art était aujourd’hui dans son autoproclamation. D’autres mettaient des moustaches à la Joconde, eux, banalistes en diable, vous font surgir un Picasso ou un Klee d’une fenêtre poussiéreuse ou d’un mur. Une (vraie) leçon d’art contemporain façon DIY, révélant en chaque spectateur une vocation sinon d’artiste, du moins de critique d’art contemporain.

"À vendre"! Compagnie Thé à la rue

Avec « Les fils de l’homme« , de François Rascalou, on ne rit plus. Mais ce spectacle est LA révélation du festival. François Rascalou danse et conte, conte « sa  » guerre d’Algérie de fils d’appelé, et toutes les guerres d’Algérie des fils d’appelés, des fils de pied noir, des fils du FLN, des fils de harki. Les non dits, les colères, les cris tus trop longtemps remontent à la surface. et se font chair. Ce mur du silence, c’est avec son corps qui l’affronte, corps encombré d’un cube rouge pour tout accessoire, boulet autant que boîte à secret. Corps qui se heurte aux encoignures, qui se faufile entre les passants, qui interpelle, qui sans cesse en déséquilibre reprend son appui, qui ose arracher l’espace public à sa routine, à l’entrée des magasins, dans le camion d’un forain. Une voix, un corps, un cube, et la tragédie est là: Rascalou, qui jouait en plein marché,  interrompt les flux de marchandises et de passant, les conversations, provoque, interpelle nos propres silences.

François Rascalou, Le fils de l'homme

Et c’est bouleversant. Lors des « heures entre parenthèses » orchestrées par l’ubiquiste Pascal Le Brun Cordier, chaque spectateur y allait de son témoignage: ce vieux marchand algérien qui vient silencieusement serrer la main du danseur à la fin du récit, ce jeune happé à la sortie du supermarché qui ne décolle plus les yeux de la danse. Ce récit de mémoires incarné suspend le temps, défie l’indifférence, arrache la ville et ses habitants  à leurs « affaires ». Retenez ce nom et surveillez ses passages dans vos villes!

Le phalanstère s’amuse

Bel hommage à Fourier que celui de la Franc-comtoise de rue. Douze compagnies franc-comptoises – dont l’inévitable patriarche Livchine se sont réunies pour inviter à ce banquet fouriériste, festin de fantaisie qui au delà de la saucisse de morteau  donne aussi à penser. Pourquoi cette série d’étapess dinatoires minutieusement chorégraphiées nous fait-elle autant de bien? S’asseoir au tour d’une table et s’ingénier à fabriquer du plaisir et de l’intelligence: pourquoi ne le fait-on pas, si c’est si (apparemment!) facile? Pourquoi est ce que cela nous manque tant? La tarte à la crème du « vivre ensemble » perd toute sa mièvrerie au parfum de la cancoillote et au rythme des rituels? Et s’il fallait nous inventer chaque jour des règles pour vivre cet idéal communiste-libertaire? De bons ingrédients, d’ingénieux alchimistes, l’oubli momentané des accessoires du temps, l’envie de transformer la banalité en danse et la volonté commune et affirmée d’y prendre plaisir: que demander de plus à l’utopie?

Le phalanstère de la Franc comtoise de rue s'amuse

Ce qu’on loupe et qu’on regrette

La pierre de touche d’un festival bien vécu, c’est le sacrifice et la frustration. On regrettera donc de ne pas avoir vu Silence encombrant de Kumulus, Ma mort n’est la faute de personne de Nadège Prugnard interprété par Marie Do Fréval, Abcisse de Jordi Gali parmi tant d’autres dont on disait du bien. De n’avoir qu’entraperçu la danse de rue de Ex Nihilo et d’avoir vu sa visite des surprenantes baraques foraines des Soeurs Langlais, inquiétants cabinets de curiosités, interrompue par une pluie malicieuse. Ça fait partie du jeu. Comme de se demander si certaines installations dans la ville relèvent de la performance ou du réel…

HOmmage (involontaire) de la ville de Chalon à la franc-comtoise de rue?

 

À la sortie de la gare de Chalon...

1. Et non en Champagne, autre terre d’accueil du théâtre de rue et du cirque, à Châlons (avec le « s » et l’accent). Signalons que je mettais les pieds dans ce festival pour la première fois, en raison de la coïncidence des dates avec l’omnipotent Avignon.

2. L’ami Jacques Livchine vient de pondre un texte à ce sujet.

3. Le Begat est de retour, avec « Histoires croisées », qui sera présenté à Chamarande le 29 juillet.

 

POUR QUE VIVE LE THÉATRE PARIS-VILLETTE

Vendredi 30 mars 2012
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Après le Lavoir Moderne parisien, le Studio théâtre de Stains,et tant d’autres, le théâtre Paris -Villette est la dernière victime en date d’une politique d’État aussi bête que malthusienne, qui vise à éliminer progressivement l’ensemble des lieux et la majorité des compagnies indépendantes, au profit des seules institutions… et du théâtre privé. Le sinistre rapport sur le spectacle vivant, soigneusement camouflé en période électorale,annonce la couleur, qui entend supprimer toutes les aides inférieures à 15000 euros – soit tout ce qui entretient le foisonnement et la diversité culturelle de ce pays. Ajoutons qu’à Paris, ce projet entre en résonance avec une politique tout aussi peu compréhensive vis-à-vis des lieux « en marge », comme le montre la récente éviction du Carrosse, et l’absence totale de soutien au Paris -Villette.

Nous relayons donc bien volontiers la pétition pour le Théâtre Paris-Villette, à signer ici.

Nous publics, artistes, tous défenseurs de la création n’acceptons pas la disparition programmée du Théâtre Paris-Villette.

En effet, depuis 2008, les déclarations contradictoires de la Ville de Paris concernant l’avenir du Paris-Villette n’ont cessé de nous inquiéter.
A présent la menace se précise puisque la Ville de Paris, unique financeur, refuse de s’engager financièrement pour l’année 2013… tout en envisageant avec le Ministère de la Culture de remplacer cette scène de la création théâtrale par une salle de concert dédiée au jazz…

Cet « arrangement » sur le dos des artistes de la scène est inacceptable.
Non que les créateurs de jazz ne méritent pas un abri, mais pas au prix de l’éviction d’un occupant toujours bien vivant.
Après la suppression d’une première scène de théâtre sur le site de la Villette, officialisée il y a peu, on peut se poser la question de savoir si le théâtre aurait encore droit de cité à la Villette ?

Le Paris-Villette est une maison-théâtre dont l’orientation et l’esprit mériteraient que les politiques s’y intéressent de plus près.
Comme participant actif des nouvelles formes d’écritures, y compris dans son programme d’écriture numérique x-réseau, il est indispensable pour maintenir l’équilibre vital de ce qu’on pourrait appeler « l’éco-système de la création artistique ».
Maison car le temps de travail et l’accompagnement patient et singulier des artistes y est la marque de fabrique. Les moyens financiers y sont terriblement insuffisants mais la passion pour défendre la création est intense.
Il se trouve qu’un nombre considérable d’artistes y ont fait leurs premières armes. Tous, tellement différents, connus ou non du grand public, ont témoigné, encore récemment lors de la fête du 25e anniversaire, de l’ouverture et de l’écoute qu’ils ont rencontrées dans cette institution.
Ils y trouvent une manière d’accompagnement et de soutien, une liberté de temps et d’élaboration. Une maison consacrée aux artistes qui inventent pour un public chercheur lui aussi, découvreur, curieux de tout et pas seulement consommateur de théâtre.

Nous n’acceptons pas cette mort annoncée d’un deuxième théâtre sur le site de la Villette et mettrons toutes nos forces pour lutter contre cette décision politique désinvolte et donc irresponsable.

 

Théâtre en banlieue: l’État sort le karcher

Mardi 21 février 2012

Le Studio-théâtre de Stains, le Hublot de Colombes, le Centre dramatique de la Courneuve… autant de structures et d’équipes menacées par une politique malthusienne de l’État qui s’apparente fort à une arme de destruction massive. Et qui frappe de préférence dans les territoires déjà orphelins de la République.
 
Le Studio-théâtre de Stains et sa directrice sont ce que Cassandre/Horschamp pourrait appeler des compagnons de route. C’est en 1986 que  Xavier Marcheschi et  Marjorie Nakache, après avoir créé leur compagnie en 1984 ont choisi de travailler au cœur de la Seine-St-Denis dans une ville dont l’exemplaire cité-jardin ne doit pas masquer les difficultés économiques et sociales. Là, dans l’ancien – et fort beau – cinéma de quartier qu’ils ont investi en 1989,  ils ont relevé le défi d’un théâtre de proximité sans démagogie. Lieu de spectacles, mais beaucoup plus que cela: un lieu de pratique ouvert aux collégiens, lycéens, amateurs au cours d’ateliers et de stages accompagnant les créations. Un lieu que les habitants, en 16 ans, se sont réellement appropriés. Ici, la démocratie culturelle ne se paye pas de mots. Lors de notre dernière visite, un  après midi une vingtaine d’enfants et d’adolescents répétaient dans la grand hall aux allures de mini théâtre antique.

Depuis sa création, le Studio-Théâtre de Stains bénéficie d’une convention avec la ministère de la Culture – en l’occurrence la DRAC Ile-de-France. Non sans avoir vu, au fil de la dernière décennie, ses subventions baisser au mépris des affirmations de sanctuarisation du budget du spectacle vivant, pour atteindre 60000 euros annuels désormais. En ce début d’année 2012, le couperet vient de tomber: la DRAC ne renouvellera pas la convention. Le minimum syndical du respect juridique des textes font que le théâtre reste subventionné en 2012 mais verra ses subsides divisés par 2 en 2013 et supprimés fin 2014. Quand on sait que le label ministériel est souvent décisif pour les financements des collectivités territoriales, voilà qui ressemble à s’y méprendre à une condamnation à mort.

Muriel Genthon, directrice de la DRAC-Ile-de-France et exécutrice des basses œuvres du sarkozysme culturel, s’abrite frileusement derrière les recommandations d’un comité d’experts décrit comme « très élitiste – ce dont on ne doute pas, hélas. Soit. Vingt-six ans d’existence, et tout à coup, en 2012,  le Studio théâtre, – qui invite des auteurs en résidence et dont le programme panache classique et contemporains– serait brutalement frappé d’ insuffisance artistique?   Mais au delà des snobismes du moment de ceux qui détiennent les jetons de présence des comités d’experts, le rouleau compresseur est en marche. Pour Marjorie Nakache, «Il s’agit très clairement d’une décision politique. On estime que certains territoires, et certains habitants n’ont pas besoin de théâtre. On nous a dit : notre politique vise le niveau national. Stains n’est plus en France? » De là à penser que certaines populations sont moins françaises que d’autres comme le claironne quotidiennement l’extrême droite affichée ou plus ou moins masquée, il y un pas qu’elle franchit. Politique de civilisation…

On connait l’antienne, déjà ressassée par Jean-Jacques Aillagon avant ses pantouflages et aller-retours confortables entre public et privé*: «trop d’artistes, trop de compagnies».  Surtout en banlieue?  Le Hublot de Colombes est frappé par la même décision. Myopie malthusienne et phobie du «saupoudrage» (qui n’est pas le seul apanage de la droite, hélas! ) qui à force d’épandages toxiques sur les «mauvaises herbes» pratique la politique de la terre brûlée. De fait, le Studio-théâtre de Stains a refusé de céder à un chantage: on lui proposait, voici un an, de transférer la convention pour la compagnie en «aide au lieu». « Nous avons toujours revendiqué une présence artistique dans ce territoire. Pas question pour nous d’accepter qu’on ne finance que des murs!  » s’insurge Marjorie Nakache. À raison: les lieux qui, comme le  Centre dramatique de la Courneuve, sont passés sous ces fourches caudines s’en mordent les doigts.  Alors, l’argument générationnel a fait surface: l’équipe actuelle serait là depuis trop longtemps, place aux jeunes! Nul n’est propriétaire d’un théâtre, encore qu’une courtoisie et reconnaissance élémentaire voudrait que l’on respecte les fondateurs d’une aventure. Mais le prétexte est totalement fallacieux: aucune jeune compagnie n’a bénéficié des conventions retirées aux « vieux »! L’État déshabille Pierre mais n’habille pas Paul.

À Stains, l’équipe ne se rendra pas sans combat. Face à l’inanité d’une décision qui engage un nouveau gouvernement, le maire de Stains Michel Beaumale,  le président de Plaine commune, Patrick Braouezec, le vice-président du Conseil général Azzedine Taïbi et la députée Maire-Georges Buffet sont montés au créneau. Patrick Braouezec a beau jeu de rappeler que le Premier ministre s’est engagé à ses côtés pour faire de la Seine St-Denis un «territoire de la création». Cela commence mal, sauf à réduire la «création» aux bessonneries.*

Mais le soutien au Studio théâtre dépasse le clivage droite/ gauche. L’ancien préfet de Seine-St-Denis a apporté son soutien. Et aussi et surtout, les habitants de Stains n’entendent pas se laisser déposséder de leur outil. «Une habituée m’a dit: « on touche une partie de moi-même! » raconte Marjorie Nakache. Une pétition de soutien est en ligne sur le site du théâtre.

 «Ils ne mourraient pas tous mais tous étaient frappés…»

Ce qui arrive au Studio-Théâtre, au Hublot , et à d’autres artistes en Seine St-Denis doit alerter à la fois les candidats  à une alternative politique qu’une profession artistique peu encline , dans ses hautes sphères se mobiliser pour  les lieux ou les équipes qu’elle qualifie parfois abusivement de « petits ». À  Paris, le Lavoir Moderne Parisien a vu  son directeur jeter l’éponge et Kazem Shahryari se débat pour l’Art studio théâtre, après s’être vu refuser lui aussi toute aide de la DRAC, et supprimer ses ateliers d’écriture en Seine St-Denis, au nom d’une absurde « rotation nécessaire » des artistes! Face à l’idéologie de la concurrence exacerbée, le Manifeste «L’Art est public » de l’UFISC et la Fédération des Arts de la rue résume très bien l’impératif: « Nous devons rompre avec les politiques publiques enfermées entre les dogmes du marché concurrentiel et de l’académisme administré. La culture est, avant tout, une affaire de personne, de dignité et d’humanité ». Si nous n’en somme pas tous conscients, dans la profession et au delà, nous risquons de voir s’accomplir à nouveau la prophétie de Martin Niemöller: « Quand ils sont venus chercher les communistes… »

 

* Je parle de Luc, pas d’Éric.

 

N.B. Une soirée de débats et de soutien est organisée le 6 mars, à 19 h. RV au Studio-Théâtre 19 rue Carnot, Stains. contact@sutdiotheatrestains.fr

 

 

 

Et à propos de banlieue, un message de François Bernheim :

Un nouveau mardi ça fait désordre à Créteil le 27 mars avec Stéphane Hessel

« La politique trop vieille pour les jeunes ?

Après « Si tu t’imagines » en juin 2011 en partenariat avec Cassandre/Horschamp, « 50 ans après le massacre des Algériens à paris » en Octobre numéro conçu par Michel Dréano, Mardi quitte l’espace Jemmapes. L’enjeu est de mobiliser en amont de la soirée et localement tous ceux qui auraient quelque chose à dire en travaillant régulièrement avec eux. Le partenariat engagé avec la mairie de Créteil et le centre socio culturel Madeleine Rébérioux permet de rentrer en contact avec les écoles, les associations et les groupes de travail du Centre ( théâtre, danse, slam, etc ). Les équipes de Reporter citoyen réaliseront des reportages vidéo mettant en avant la relation de la jeunesse à la politique et en particulier au mouvement des Indignés. Michel Butel qui lance un nouveau mensuel « L’impossible » le 14 Mars , Hamed Bouzzine conteur et une sociologue seront également invités.

Centre socio culturel Madeleine Rébérioux 27 av François Mitterrand Créteil – métro Créteil pointe du lac

27 mars 20h . Entrée libre.

[Vidéo] The End, l’erreur d’être en avance à un rendez-vous que l’on ne peut pas rater…

Lundi 14 novembre 2011
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 The End, texte de Leila Toubel mis en scène par Ezzedine Gannoun, du théâtre El Hamra de Tunis, a inauguré le passionnant programme de la plateforme Al Wassl , aperçu du théâtre et de sa parole politique en Méditerranée, au Théâtre Jean-Vilar de Vitry sur-Seine.

 

The End, de et avec Leila Toubel (assise à droite)

Si un jour vous croisez la mort et que celle-ci vous donne rendez-vous dans une heure, ne verriez-vous pas tout d’un coup l’importance d’une multitude de choses à régler, de votre tenue jusqu’à l’annulation de toutes ces autres rencontres que vous ne pourrez plus que manquer ?

Voilà la situation dans laquelle se retrouve Nejma. Sans autres états d’âmes que ceux qui ont pavè sa vie jusqu’alors, cette femme mûre, pas encore vieille, mondaine, et pourtant si seule, fille, mais surtout pas mère, décide de mettre en scène elle-même sa sortie de scène. Avec une lucidité placide, elle accepte de clore toutes les conversations qui la relient encore à ceux qui l’entourent, qu’ils soient vivants ou morts. Sobriété du décor, finesse des lumières, grâce des mouvements, The End propose au spectateur un théâtre arabe résolument moderne, temporel et fantas(ti)que à la fois. À chaque personnage son animal totem que la gestuelle révèle, dans une mise en scène associant l’élégance des corps à l’absurde de l’être.

Le texte de Leila Toubel, ciselé, pointu, tranchant, porte l’estocade sur les points vitaux d’un monde standardisé, là où ça fait mal de se dire que la véritable vie nous a déjà été arrachée : médias de masse au misérabilisme aliénant (le voici votre populisme réel!), rêve de gloire avant la moindre victoire (que le hip-hop repose en paix…), religiosité sans fond, comme le trou d’une tombe où s’empilent à l’infini les corps de nos aïeux (c’est bien ça la tradition, n’est-ce pas?), aveuglement des enfants hérité de parents qui nous voulaient pas voir, démocratie fantoche qui remplace le choix par le désir, la politique par le spectacle…

Dans ce conte aux faux airs de théâtre de marionnettes, le destin ne peut être là où on l’attend. C’est à cela qu’on le reconnaît. Il est une tendance aujourd’hui à mettre en concurrence tous les artistes arabes pour en élire le plus prophétique. La démarche est biaisée. Si l’art parle de nous « ici et maintenant », il n’a que prouvé sa valeur lorsque le lendemain il a encore raison.

On ne peut que féliciter l’équipe du théâtre El Hamra pour son travail militant, exigeant et sincère depuis plus de vingt ans. Mais avant tout, on s’incline devant une pièce surprenante, humble et exigeante, profondément rebelle. A croire que les Printemps naissent au théâtre…

Et maintenant, que faire?

Le Printemps, il en fut question, justement dans le débat qui suivit ce spectacle et qui voyait des artistes et intellectuels s’interroger sur la place de l’art et de la culture dans les révolutions arabes. Et c’est une belle leçon de réflexion et d’humilité à nos éditocrates qu’ont donné Ezzedine Gannoun, Leila Toubel et les autres participants face à l’hystérie, l’inculture et l’arrogance qui ont caractérisé les commentaires politiques et médiatiques français avec la victoire – relative – du parti Ennadah.

Au cours de la révolution, Leila Toubel et Ezzedine Gannoun se sont refusé à la pose de l’artiste compagnon de route : « c’est en tant que citoyenne que je manifestais, pas en tant que comédienne », commente Leila. «  et nous n’avons pas besoin de Juppé et de ceux qui ont soutenu la dictature pour nous dire que les barbus sont dangereux, nous le savons, merci ! » Et de démonter la mythologie qui veut, notamment, que la Tunisie de Ben Ali ait protégé le statut de la femme…

Le défi désormais pour les artistes se situe moins dans le rapport au gouvernement provisoire et au parti majoritaire – trop malin pour attaquer les libertés de front, constatent-ils en substance– que précisément dans leur place de citoyen et leur rapport au peuple. Depuis que la chape de plomb a sauté, l’incompréhension, voir l’attaque, peut venir de mon voisin », constate Ezzedine Gannoun. Ces voisins qu’ils côtoient au quotidien dans le quartier populaire de Tunis où se niche El Hamra, où ils ont parfois donné asile à des marchands ambulants. Ils ont du faire à l’incompréhension de ceux qui les voyaient reprendre leur métier après le 14 janvier : « ce n’est pas le moment !» comme si le fardeau des assemblées citoyennes et de la préparation de « l’après » devait reposer sur les seules épaules des artistes. « Interdirait-on à un boulanger de faire son travail » ? ironise Ezzedine, dont les paroles entrent en résonance troublantes avec celles si belles du Théâtre ambulant Chopalovitch(1)…

À cette injonction, leur réponse fut un sit-in de plusieurs jours au Théâtre el Hamra.

Désormais, à la question «Que faire ?», leur réponse est simple : ce qu’ils ont toujours fait, en tant qu’artistes et citoyens. Ils ne cèderont ni au surf facile sur la vague de l’opportunisme antigouvernemental, ni ne lâcheront un pouce d’une liberté qu’ils n’ont jamais abdiquée, et dont The End est un exemple magnifique. Et continueront à tendre à la société tunisienne, avec finesse et courage, un miroir où l’intime et le politique se reflètent, étroitement imbriqués.

 

Hédi Maaroufi et Valérie de Saint-Do

 

Le festival Al Wassl, Plateforme Arts en Méditerrannée se poursuit au Théâtre Jean-Vilar de Vitry.

http://www.theatrejeanvilar.com/la-saison/detail/theme/theatre/fiche/al-wassl/

 

1. Le Théâtre ambulant Chopalovitch, superbe pièce de Lioubomir Simovitch e Théâtre ambulant Chopalovitch est l’histoire d’une troupe de théâtre qui, dans une ville sous l’occupation de l’Allemagne Nazie en 1941, débarque pour jouer Les Brigands de Schiller. Mais les habitants d’Oujitsé (en Serbie) sont dépassés par une réalité qui les maintient dans un état de terreur.

 

 

RETROUVEZ DES EXTRAITS CHOISIS DE LA SOIREE EN VIDEO :
(Réalisation Samuel Wahl)