Archives de la catégorie ‘Sur le ring’.

L’impossible Procès et la parole de Fukushima

Mercredi 29 mai 2013
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Vendeurs ingénieux et politiciens patelins tiennent beaucoup, vraiment, à l’équipement de chaque foyer en écran(s). La cellule familiale, porte close, communie ainsi dans la fascination. C’est très commode, un peuple de phalènes. C’est pourquoi on continue d’aller au théâtre. De se rassembler pour échanger. La force irréductible du spectacle vivant tient à ce que, en un lieu occupé, une parole humaine nous est soudain adressée.

Les lieux de représentation programment un certain type de réponse à ce qui s’exprime sur scène ; il est attendu que chacun s’en retourne, l’imaginaire plus peuplé, l’espace intime ouvert. Les bars des théâtres sont des lieux où les sédiments du spectacle retombent lentement (il me semble que c’est la nuit qu’ils se posent). On y dit des sottises, pour être avec les autres : que tel acteur était…, et cette scénographie, vraiment… On y parle d’autre chose, parce que ce qui a été effleuré ou atteint en nous est en cours, qu’on aurait grand tort d’y toucher.

Il peut arriver que le spectacle ménage, dans sa conception même, un espace où, dans l’extrême vulnérabilité partagée, on a loisir d’échanger. L’impossible Procès est de ceux-ci. De la façon la plus simple, sans effets, après les saluts, les acteurs se retirent. Celui qui portait déjà un costume de ville revient, et propose aux spectateurs qui le souhaitent de venir parler d’eux. Oui, parce que L’impossible Procès est la fiction judiciaire d’un possible qui hors d’Europe s’est déjà réalisé. Nous sommes en 2018, et la Cour juge François de Preyssac, Très Haut Commissaire à l’énergie atomique pour « risque causé à autrui » et « homicide involontaire par imprudence » : trois ans auparavant, un avion de ligne s’est écrasé en Gironde sur la centrale nucléaire de Blaye.

Preyssac, c’est Moloch persuadé d’être Prométhée. Il formule ce qui ne se dit pas, la conviction sous-jacente des corps d’élite, que s’ils sont au pouvoir, c’est par soumission à une certaine idée de la grandeur, dont le peuple, le sale peuple (voyez Bardamu), ne sait rien et ne peut rien savoir. Grandeur, puissance…

Après le spectacle, Yûki Takahata et Toshiko Tsuji, membres de Sortir du Nucléaire Paris viennent donc prendre la parole sur scène. Yûki cite le scientifique Hiroaki Koide, qui a consacré de longues analyses au rapport de son pays avec le nucléaire. C’est selon lui une source d’énergie qui par essence prévoit le sacrifice des plus faibles.

Lors des travaux de rénovation de la centrale de la baie Daya, en Chine, les ouvriers, ordinairement exposés à une irradiation mensuelle de 175 millisieverts, se sont trouvés irradiés à hauteur de 335 millisieverts. « Sans conséquences pour leur santé », ont rappelé les autorités chinoises. La Commission Internationale de Protection Radiologique conseille de pas s’exposer à une dose de radiations supérieure à 1 millisievert par an. C’est de corps sans défense que se nourrit Moloch.

C’est plutôt futé, d’avoir spécifiquement situé l’accident nucléaire en Gironde. Imagine-t-on les vignobles de Bordeaux rendus incultivables pour cent générations ?
Et Yûki Takahata explique : «  Il faut une lecture plus féministe de Fukushima… Au Japon, la société est beaucoup plus traditionnelle qu’en France : ce sont les femmes qui s’occupent de nettoyer. Pour les dirigeants, les hommes, la question des déchets est une irréalité  ».
Gestion de mâles alpha, qui piétinent la chair citoyenne. Écoeurant.

Aucun des témoins, réel ou fictif, ne crie sa colère. Jean-Pierre Minne, agriculteur de la région de Blaye, vient parler à la barre, appelé par la Cour. C’est un homme âgé, humble, et très las. Il n’exige même plus réparation, il dit sa ferme, dont il a été chassé, les démarches administratives à conduire pour être indemnisé. Jean-Pierre a des nausées. Sa femme, un cancer de la thyroïde. Il parle doucement. L’hésitation sur son identité m’a semblé le moment le plus juste du spectacle.

Nous habitons politiquement le monde : ce qu’on achète, à qui, ce qu’on pense et ce qu’on en dit, ce qu’on donne, sont autant de façon de s’inscrire dans un certain type de rapports sociaux, de faire société. Il y a théâtre politique, opérant, quand ce qui nous a été apporté par le spectacle impacte et modifie notre façon d’agir : c’est ce qu’on appelle la culture. 15000 habitants, de tous les districts du Japon, ont déposé plainte auprès du tribunal de Fukushima, et de Tokyo, nominalement, contre 33 responsables de TEPCO (l’EDF japonais) et des membres du gouvernement. Au pénal, pas au civil. Nominalement.

S’il arrivait que cela aboutisse, et que soit questionné enfin le funeste oxymore weberien que l’on va ânonnant dans les Très Hautes Écoles de la République. «… Monopole de la violence légitime  ». L’impunité n’est pas, ne saurait être, en aucune façon, un mode de légitimation.

Il faut voir les spectacles qui entretiennent l’éveil – et la colère. C’est bon pour l’esprit.
La pièce tourne pendant l’été : le 14 juin à Clermont-Ferrand, le 13 juillet à Dunkerque, le 31 août au festival de Bure.
Du 15 au 21 juillet, elle se donne au grand théâtre de Montfavet. Des navettes partent d’Avignon. Il vaut mieux ne pas les manquer.

Informations sur :
www.brut-de-beton.net

Coline Merlo

L’art comme principe actif
(Pour Cassandre/horschamp)

Mardi 15 janvier 2013

Il existe dans le monde francophone une publication qui, depuis plus de dix-sept ans, traite exclusivement des relations entre ce que l’on nomme le geste artistique et la réalité politique des sociétés contemporaines. Elle le fait autant en termes de pensée que d’action, en s’efforçant de montrer l’importance et la valeur de pratiques peu spectaculaires mais essentielles, qui souvent s’inventent ou prennent place dans des lieux de relégation.

Cette revue combative et exploratrice répond au nom de Cassandre/Horschamp.

Francis Jeanson, Arthur Miller, Giorgio Strehler, Jean Duvignaud, Hubert Gignoux, Pierre Bourdieu, Édouard Glissant, Danielle Mitterrand, Philippe Avron, Jean Oury, Elias Khoury, Alain Rey, Armand Gatti, Tony Gatlif, Rodrigo Garcia, Aminata Traoré, Edward Bond, Maguy Marin, Patrick Chamoiseau, Yves Clot, René Scherer, Florence Dupont, Albert Jacquard, Régis Debray, Robin Orlyn, Jean Jourdheuil, La Ribot, Peter Schumann, Ariane Mnouchkine, Henri Bauchau, Jack Ralite, Fernando Arrabal, Jean-Paul Wenzel, Josette Baïz, Jo Ann Endicott, Christian Boltanski, Jean-Paul Wenzel, Emmanuelle Laborit, Fadhel Jaïbi, Benjamin Stora, Robert Abirached, Paul Jorion, Annie Lebrun, Nicolas Klotz et Élisabeth Perceval, Pierre Rabhi, Paul Ariès, Olivier Perrier, Serge Pey, Monique et Michel Pinçon-Charlot, Breyten Breytenbach, Raoul Vaneigem, Peter Brook et de nombreux autres, largement reconnus ou moins visibles mais extrêmement actifs, s’y sont exprimés depuis 1995.

On ne peut évidemment pas les citer tous ici, mais, plus récemment, un certain nombre d’autres acteurs ou militants culturels, artistes et chercheurs marquants de notre époque  – en philosophie, histoire, économie, psychanalyse, sociologie ou anthropologie -, parmi lesquels nos premiers membres d’honneur (indiqués en bas de ce texte), y ont trouvé un porte-voix en direction des fervents défenseurs d’un art relié à la collectivité humaine.
Depuis quelques années, son lectorat s’est ouvert à ceux, de plus en plus nombreux, qui considèrent que pour l’essentiel de ce qui constitue nos existences, la valeur symbolique (au sens fort de ce mot) doit l’emporter sur les cotations marchandes et autres évaluations quantitatives. C’est le combat auquel nous nous attachons.
Ce combat de civilisation rappelle celui que menèrent en leur temps les pionniers de l’écologie qui eurent tant de mal à être entendus et ne le furent qu’à la «faveur» d’un certain nombre de catastrophes et de menaces sur notre environnement naturel – et au prix d’une opiniâtreté sans faille. Mais les catastrophes et les menaces qui planent actuellement sur nos sociétés touchent directement l’être humain. C’est ce dont il a toujours été question dans cette revue : la défense de ces outils symboliques qui servent à créer des langages pour la construction de l’humain, que le système néolibéral cherche par tous les moyens à affaiblir ou à détruire. Il n’y a pas aujourd’hui dans le monde francophone d’autre publication exclusivement consacrée à ce sujet que nous considérons comme brûlant dans la période très inquiétante que nous traversons. Ce n’est peut-être pas exactement le moment qu’elle disparaisse.

Mais le paradoxe de l’époque n’est plus à démontrer : plus la marchandisation générale s’accélère dans nos sociétés, plus les outils culturels qui permettent de lutter contre ce phénomène deviennent indispensables et plus on assiste à l’amenuisement de leurs possibilités d’existence. 

Pour ce qui concerne les publications de ce type, qui n’ont aucune vocation mercantile, les problèmes de visibilité et de diffusion sont évidemment cruciaux. Comment faire pour être visible lorsqu’on se refuse à la tyrannie du vedettariat et, surtout, lorsqu’on ne dispose pas des moyens de passer par les gros diffuseurs centralisés qui exigent des quantités démesurées d’exemplaires imprimés, ruineuses pour des structures non-commerciales ?

C’est le problème majeur que nous rencontrons.


Et, comme d’autres, nous n’avons pas trouvé la réponse, parce qu’aujourd’hui cette réponse n’existe pas.



Notre situation financière ne nous permettant pas de continuer sans soutiens accrus, le moment est donc venu de poser publiquement la question. Avant de nous résoudre à saborder cette frêle et précieuse embarcation construite en novembre 1995, il nous reste à essayer de savoir s’il existe dans ce pays – et peut-être ailleurs dans le monde – suffisamment de volontés actives de soutenir un travail de valorisation des actions artistiques peu visibles, en lien avec les préoccupations des peuples. En un mot, un espace de défense du symbolique face aux écrasantes armées du chiffre en marche dans le monde, qui nous menacent à moyen terme d’une déshumanisation de l’humain. 

Alors il faut nous adresser à vous.

C’est ce que nous faisons aujourd’hui avec la création de l’Association des amis de Cassandre/Horschamp. Le président d’honneur depuis sa création est Stéphane Hessel, qui vient de nous quitter. Et vous trouverez à la suite de ce texte les noms des premiers membres d’honneur. Si vous pensez que la cause en vaut la peine, adhérez, à votre mesure, selon vos moyens et votre motivation. Les membres de cette association seront régulièrement convoqués pour donner leur avis sur les thèmes et orientations de la revue et participer à nos futures Agoras des Hors-champs de l’art.
Si une volonté suffisamment forte de nous permettre de continuer ces activités de publications et de rencontres se manifeste, nous poursuivrons avec joie ce chemin et ce combat.

Merci à vous.

La soirée du 2 avril à la Maison des métallos




Association des amis de Cassandre/Horschamp


(Adch [at] horschamp.org)



Président d’honneur Stéphane Hessel †

Président Nicolas Frize (compositeur, musicien, auteur)


 


Premiers membres d’honneur à ce jour



Roland Gori, Professeur de psychopathologie clinique, initiateur de l’Appel des appels, psychanalyste, auteur, philosophe.
Marie-José Mondzain, Directrice de recherche au CNRS, philosophe, directrice de recherche à l’EHESS.

Robin Renucci, Comédien, directeur des Tréteaux de France et de l’Aria.

Bernard Stiegler, Directeur de l’Institut de recherche et d’innovation (IRI), fondateur de  Ars Industrialis (Association internationale pour une politique industrielle des technologies de l’esprit), philosophe.
Patrick Bouchain, Architecte, inventeur, pionnier du réaménagement de lieux industriels en espaces culturels.
Thierry Pariente, Directeur de l’ENSATT à Lyon.
Armand Gatti, Poète, dramaturge, cinéaste, écrivain.
Olivier Neveux, Professeur d’histoire et d’esthétique du théâtre – Université Lyon 2.
Emmanuel Wallon, Professeur de sociologie politique – Université Paris X – Nanterre.
Isabelle Royer, Présidente de la Maison de la culture du Havre.
Charles Silvestre, Auteur, journaliste, secrétaire général des Amis de l’Humanité.
Annie Collovald, Professeur de sociologie à l’Université de Nantes, directrice du CENS.
Jean-Claude Amara, Chanteur, musicien, co-fondateur de Droit au Logement et de Droits Devant !!!
Julien Blaine, Poète, éditeur, fondateur entre autres de la revue internationale Doc(k)s, des rencontres internationales de poésie de Tarascon, du Centre international de Poésie de Marseille.
Sylvie Crossman, Co-fondatrice et directrice de Indigène éditions.
Mohamed Rouabhi, Acteur, metteur en scène, auteur (Cie les Acharnés).
Bernard Lubat, Musicien, amusicien, parleur, inventeur d’Uzeste musical.
Christian Jehanin, Comédien, metteur en scène, fondateur et directeur de l’EDT 91.
Laurent Grisel, Poète, écrivain, chercheur.
Laurent Schuh, comédien, metteur en scène (Les Arts et Mouvants, cie à l’endroit des mondes allant vers).
Renaud Lescuyer, Europe et Cie (Rencontres théâtrales Lyon, Rhône-Alpes)
Denis Tricot, Plasticien en mouvement
Jean-François Labouverie, Écrivain, co-fondateur de l’International Visual Theater.
Le groupe 129h, Slam.
Fabrice Lévy-Hadida, Compagnie Les mille et une vies (Lille).
Mimi Barthélémy, conteuse.
Paul Biot, Théâtre action (Bruxelles-Grenoble).
Marc Lacreuse, Collectif Éducation populaire et transformation sociale.
Delia et Alexandre Romanès, Cirque tzigane Romanès.
Alain Hayot, Délégué national à la culture du Pcf.
Jack Ralite, Ancien maire d’Aubervilliers, ancien ministre, créateur et animateur des États généraux de la culture.
Jean-Damien Barbin, comédien.
William Petit, Danseur, chorégraphe (Compagnie Rialto fabrik/nomade).
Emmanuel Éthis, Président de l’Université d’Avignon.
Serge Pey, Poète, chercheur.



Adhésion et soutiens ICI

La caricature, c’est la liberté !

Lundi 3 décembre 2012
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A la Maison des Métallos, « Cartooning for Peace » fédère les caricaturistes de toutes les rives de la Méditerranée.

Par Thomas Hahn

Le « Printemps arabe » est loin d’avoir créé des paradis sur terre. Mais il a ouvert les portes à quelques nouveautés dans les pays arabes. Une d’entre elles est la caricature politique libre. Son émergence réverbère sur l’ensemble du Maghreb. L’exposition « Cartooning for Peace » sous l’égide de Plantu témoigne de la vivacité et de l’esprit partagé entre les caricaturistes tout autour du bassin méditerranéen. « Nous formons une communauté. Chaque fois que l’un d’entre nous est agressé, les confrères de tous les pays se solidarisent avec lui en publiant des dessins en son honneur, » dit Plantu. « Quand Ali Ferzat, le Syrien qui d’abord dessinait en faveur de Bacher Al Assad, puisque aucune autre presse n’existait, s’est solidarisé avec la rébellion et a commencé à dessiner contre Assad, des hommes cagoulés et armés lui ont fracassé les deux mains. Il vit aujourd’hui à l’étranger. Mais il a recommencé à dessiner. La caricature se passe d’abord dans la tête, » souligne-t-il.


Venus pour l’ouverture de leur exposition commune à la Maison des Métallos, Dilem (Algérie), Nadia Khiari (la créatrice de Willis from Tunis), Elchicotriste (Espagne), Kichka (Israël) et Plantu ont débattu de leur métier et de ce qui les meut.
Bien sûr, les révoltes dans le monde arabe sont au cœur des dessins exposés par « Cartooning for Peace » qui témoigne des bouleversements survenus et de la confrontation des activistes laïques avec les « barbus ». Prenez ce salafiste, une batte de baseball à la main, qui s’apprête à quitter la maison et dit à sa femme: « Je vais voir une expo! » (dessin de René Pétillon). S’il est vrai que la liberté d’expression des artistes tunisiens est dans le collimateur des intégristes, le conflit a désormais le mérite d’être visible, comme le souligne Khiari: « Sous Ben Ali le dessin politique n’existait pas. Point. » Aussi, le rôle de la caricature dans la presse arabe est doublement important. D’abord comme symbole de liberté, ensuite parce que les journaux publient en arabe classique et leur lecture est donc réservée à une minorité.


Willis from Tunis, ce chat au regard malin car prétendument naïf, va plus loin encore. L’alter ego de Nadia Khiari, professeure de beaux-arts, explore le quotidien de sa ville. Ses commentaires dessinés apparaissent sur Facebook et souvent il s’exprime directement dans la rue, sur murs et palissades, sans passer par les pages d’un journal. En Israël et en Espagne, le pouvoir politico-religieux dans les sociétés arabes est tout autant épinglé, vu qu’il remet en cause la liberté d’expression à l’échelle mondiale.


Aussi, il n’y a pas d’affrontements entre dessinateurs Israéliens et Maghrébins autour de la religion. Pas question de heurter les sensibilités. La caricature, au sens noble, est faite pour éclairer et détendre, pas pour chauffer les esprits. C’est une question d’indépendance. Le dessin de propagande est un dessin instrumentalisé, alors que le vrai caricaturiste est un franc-tireur qui se bat en premier lieu pour la liberté de circulation des idées. Quand il s’attaque au pouvoir, il le déstabilise en rendant évident des contextes politiques complexes. La classe dirigeante est démasquée, à un endroit où elle ne s’y attendait pas. Chez le lecteur cette révélation déclenche un rire libérateur qui donne à David l’énergie et le courage de poursuivre sa lutte contre Goliath. L’ennemi ne paraît plus invulnérable. Ce processus peut se passer d’insultes.


Les caricaturistes sont avant tout de fins analystes de la situation politique et des rapports de pouvoir, l’esprit vif et tranchant, toujours à l’affût. Les idées fusent de façon instantanée. « Nous travaillons dans un esprit de synthèse, et il y a une grande part d’inconscient, » confirment-ils. Mais le lien direct entre le dessin et l’actualité veut que la caricature soit un art plutôt éphémère. Dessiner pour un site internet ou dans la rue ne fait que renforcer cette qualité. Quand un jour (inch’allah!) les attaques intégristes contre les œuvres d’artistes à Tunis ou ailleurs ne seront plus qu’un lointain souvenir, (comment) pourra-t-on alors comprendre la batte de baseball dans la main du salafiste? Est-ce vraiment pertinent de faire tourner une exposition de caricatures politiques? Oui, ça l’est, puisque malgré le rapport organique à l’actualité, les caricaturistes s’attaquent aussi à des questions de fond et produisent parfois des chefs-d’œuvre intemporels.
« Des dessins pour la paix », voilà tout de même un drôle d’intitulé, vu qu’on ne dessine ni pour ni contre la guerre ou la paix, mais pour libérer les esprits. Contre la guerre, on manifeste. Pour la paix, le citoyen prie, chante ou écrit des poèmes, c’est selon. Parfois il est même obligé de se battre. De fait, le titre de l’exposition renvoie à l’année 2006 quand Plantu et Kofi Annan, alors secrétaire général des Nations (si mal) unies ont lancé une initiative pour fédérer les caricaturistes du monde entier et créer un symbole d’unité planétaire. Pas mal vu, vu que l’ONU a tendance à s’autocaricaturer sans contribuer à la paix. Ca vaut bien un déluge de dessins, et même une expo.

Cartooning for Peace
jusqu’au 16 décembre
Maison des Métallos. 94, rue Jean-Pierre Timbaud, 75011 Paris
www.maisondesmetallos.fr

Éducation populaire, une utopie d’avenir

Lundi 26 novembre 2012

POUR EN SAVOIR PLUS

Éducation populaire, le retour

Samedi 6 octobre 2012
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Né officiellement en France après la Libération comme l’une des missions importantes de l’État, sous l’impulsion d’une pensée portée par le Conseil National de la Résistance et dont le cheminement remonte au moins à Condorcet, ce grand mouvement continue aujourd’hui à porter l’idéal d’un art et d’une culture pour (et par) tous. Il prend parfois d’autres noms, invente d’autres formes, mais en une période où le néolibéralisme fait rage et répand dans le monde le poison d’une marchandisation universelle, ce qui est en son cœur continue de nous animer comme l’un des plus précieux outils pour réaffirmer la part créative de chaque être et ce que le psychanalyste Roland Gori appelle l’humanité dans l’Homme.

Voici un livre de référence qui retrace, grâce en particulier au précieux travail de Franck Lepage, l’épopée de magnifiques utopistes qui firent entrer leurs rêves dans le réel. Cet ouvrage a d’abord vocation de transmettre une histoire extraordinaire et méconnue, mais il veut aussi donner courage et force à tous ceux qui ne se résignent pas à la réduction des pratiques culturelles et artistiques à la production d’objets marchands ou de signes de distinction pour une élite.

Ceux qui sont conscients du fait que l’art et la culture sont des outils de civilisation aussi essentiels à l’avenir de l’humanité que la préservation de la Terre, savent qu’il nous faut puiser dans ce passé la force d’imaginer et de construire un avenir vraiment humain.

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Les poètes vivent toujours d’autre chose

Samedi 8 septembre 2012

À un responsable de festival qui m’avait gentiment invité, je demandais pourquoi les poètes n’étaient pas payés alors que les musiciens l’étaient.
La gentille personne m’a répondu cet aphorisme terrassant, « Les poètes vivent tous d’autre chose… » et ajoutant l’ignorance crasse à l’inconscience brutale, elle ajoutait : les musiciens, eux, ne peuvent pas vivre d’autre chose, ils doivent travailler leur musique.
Chacun le sait, un poète possède une muse, perchée sur son épaule, qui fait des « gloung gloung… » avec sa lyre et lui dicte ses poèmes.
Pour les responsables de ce festival, il ne saurait être question de travail d’écriture, de temps de recherche, d’élaboration, de travail sur la langue, etc… l’idée qu’un poète puisse souhaiter vivre de son écriture est un fantasme ignorant des réalités économiques.
Je ne cite pas ce festival en particulier, subventionné par un conseil général, un conseil régional, parce qu’au fond, il n’est pas pire que bien des lieux accueillant des poètes. Il est de respectables institutions, des « maisons de la poésie » vivant d’argent public, avec locaux et personnel dûment payés (c’est normal, d’ailleurs), des bibliothèques publiques vivant à 100% d’argent public, qui pratiquent la même exploitation sauvage.
Je pense à cette bibliothécaire du Rhône qui me disait, la bouche en cœur, « vous comprenez, les comédiens qui font des lectures, on les paye, parce que c’est normal, mais les auteurs, on ne les paye pas, parce que ça les aide (sic !). »
Il en est aussi d’autres, de minuscules festivals, de toutes petites associations, très peu ou pas subventionnés, qui payent les poètes au tarif de la charte, en s’excusant de ne pouvoir faire mieux. Comment font-ils ? Par quel miracle arrivent-ils à se dire que, pour défendre la poésie il faut que les poètes en vivent, même partiellement et que le début de toute défense de la poésie passe par là.
Souvent, nous allons lire sans être payés, dans un café, dans un lieu marginal, pour rencontrer des amis de la poésie, pour aider quelqu’un à démarrer une activité poétique, pour le plaisir, mais on choisit, ce sont des lieux pauvres, sans aide publique, et, pour un repas, pour un coup à boire, nous y manifestons la vie de la poésie malgré tout.
Alors cette consternante affirmation, assénée avec un sourire satisfait, aura été la goutte de vinaigre en trop.
Je choisis mon militantisme, je continuerai à aller lire à l’œil chez des amis, chez de jeunes associations, qui lancent des initiatives poétiques, pour le plaisir, pour la vie.
J’ai, durant 25 ans, dirigé des lieux culturels subventionnés et jamais je n’ai invité un artiste sans le payer, ni même « à la recette », conscient du fait que, dans ces lieux, ordinaires, pas de grand lieu, pas de grand théâtre, on arrive à peine à consacrer 20 à 25 % du budget aux rémunérations des artistes, et que c’est déjà, en soi, un scandale .
Encore aujourd’hui, dans la situation actuelle bien connue de la culture, au fond d’une province du sud, notre association au budget qui tient sur un timbre-poste, organise régulièrement des soi-rées où les poètes sont accueillis et payés normalement.
Je n’irai donc plus lire gratuitement dans des lieux, des festivals, des maisons subventionnées, des bibliothèques, vivant d’argent public, employant des personnels, fonctionnaires titulaires, ou en CDI, payés chaque mois pour défendre un art pauvre, précaire, en grande difficulté, ignoré de la presse « littéraire » et qui le font en pressurant de plus pauvres qu’eux.
Et pour un peu, il faudrait qu’on les plaigne !
Ça suffit, ça suffit vraiment, et j’invite mes amis poètes à boycotter ces lieux qui, avec leurs sourires sympathiques, leurs lamentations sur le peu de moyens qu’ils ont, la complicité intéressée qu’ils cherchent à établir avec les poètes, en deviennent de lamentables mouroirs de la poésie.

Michel Thion

Nous n’avons pas exactement voté pour ça

Vendredi 7 septembre 2012

Lire sur Mediapart : Nous n’avons pas exactement voté pour ça

Les jeunes insurgés, le vieux chat* et Rosa

Samedi 1 septembre 2012
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Armand Gatti  vient de présenter sa dernière création, Rosa Collective, avec une de jeunes comédiens inspirés, travail sur la mémoire et l’urgence révolutionnaire, d’une confondante actualité  La dernière est ce soir. Foncez-y!

Valérie de Saint-Do

 

On pense, irrésistiblement, à La Commune de Peter Watkins. Un plateau télé  très « cutltureux/socdem » , où certains sont invités, et d’autres s’invitent, pour évoquer la figure de Rosa Luxemburg et de tous les fantômes d’une semaine spartakiste si comparable à la semaine sanglante. Et dans cette convocation autour de la figure d’une grande dame assassinée, n s’engueule sur les cadavres refroidis que l’on tente de ressusciter, on s’écharpe pour les reliques de la « vraie » Révolution…

La flamme, qui la passe et comment la passer? C’est autour de cette question centrale que joutent (littéralement, en figures d’arts martiaux et bâtons à la main) les jeunes gens incarnant qui les spartakistes, qui les étudiants, qui les réactionnaires, qui les indignés frayant leur propre voie vers la transformation. À coup d’hypothèses et de propositions chantées: rien moins que Janis Joplin, Guy Debord, John Lennon (Working Class hero) bien sûr, Dominique Grange , l’Hymne des femmes et la chanson de la Commune, les slogans des Black Panthers et A las barricadas ne sont convoquées. Ah oui, ça branle dans le manche, dans cette quête effrénée de « la permanence du combat des humbles ». Le texte manipule une subtilité infinie de degrés: du danger spectaculaire qui vise toute icône, à celle des anathèmes que se lancent « réalistes » au bord du cynisme et tenants de la pureté, orthodoxe,  marxistes et anarchistes, gardiens de la mémoire et explorateurs de leur propre voie…

Ressusciter les morts, transmettre la flamme. C’est au coeur de l’œuvre de Gatti qui n’a au de cesse de convoquer des figures, de Rosa Luxembourg à Angela Davis, en passant par tant d’autres, célèbres ou anonymes. Derrière la figure de Rosa Luxembourg et les porteurs de roses blanches se profile aussi l’ombre de Sophie Scholl… Télescopages de mémoires et de révoltes où l’érudition historique la plus précise croise une vraie fausse ingénuité révolutionnaire aux paroles si actuelles et la critique du spectacle si chère aux années 70 t qu’il est plus que temps de ressusciter. Nous mêmes convoquons, outre le fllm de Watkins, ces images d’insurgés de Tunis, de Wall Street, de la Puerta del Sol ou de la place Tahrir. Il nous a bien eus, le vieux chat**. Car ces textes que l’on croirait nés de l’atelier, issus de la flamboyante énergie des jeunes engagés et enragés de ce spectacle– tous formidables– , datent, pour la plupart, de 1970. Insurrections en échos infinis, miroirs de cette mémoire des humbles toujours recommencée, et toujours, cette invitation à pour suivre le chemin, sans maître ni prophète. Ce n’est qu’un combat, continuons le début!

À la Parole errante,7_9 rue François-Debergue à Montreuil,  dernière représentation ce soir, 20h30.

http://armand-gatti.org/index.php?art=568

 

* Dans un océan de précisions historiques autour de Rosa Luxembourg et des spartakistes, j’ai appris entre autres cette anecdote qui me ravit: Rosa Luxemburg, qui eut à se défendre ardemment contre son propre camp, se voyait reprocher, entre autres, un « attachement excessif pour son chat Mimi  » (défaut qui a toute ma sympathie, et je pense, toute celle de Gatti, patronyme oblige)  ;-)