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Médias français: Quand l’image de la Tunisie chancelle entre le terrorisme et les seins de Amina.

Vendredi 14 mars 2014

Par Leila Toubel

Voilà un an, ou presque, la chaîne française F2 a diffusé un documentaire sur la Tunisie. On y voyait une Tunisie couverte de noir et noyée dans le sang, une Tunisie à genoux gisant sous l’emprise du terrorisme. Le tableau n’était pas seulement morose, il renvoyait vers une Tunisie agonisante, désespérée, une Tunisie ou le petit chaperon rouge s’offre de son propre gré au loup et  lui dit : Monsieur le loup, prenez mes fleurs et mes fruits, ma grand-mère et mes copines, mes frères et sœurs et mes voisines, prenez le soleil et le printemps, prenez ma vie et ma patrie.

Il y’a un an ou presque, les manifestants étaient dans la rue pour revendiquer une constitution démocratique et progressiste, le départ d’Ennahdha, la vérité sur l’assassinat de Chokri Belaid , la baisse des prix, mais aussi, les manifestants, avec comme unique arme leur corps couverts du drapeau national, faisaient barrage à la montée du terrorisme. Nous étions des milliers à crier : nous n’avons pas peur de mourir. Mais il s’avère qu’un peuple qui se bat ne fait pas de l’audience, ça n’intéresse personne et on risque de zapper quand on voit à la télé des citoyennes et des citoyens qui inventent et réinventent toutes les formes de lutte pour que leur pays reste debout.

Je me serai passée de revenir sur ce documentaire si je n’avais pas vu la vidéo de « L’émission pour tous » de Laurent Ruquier avec parmi ses invités Amina. Il parait qu’on peut faire du buzz avec une tunisienne qui se met à poils et qui se fait écrire – par je ne sais qui et avec quel argent – un livre qui s’intitule : «Mon corps m’appartient». Il parait qu’on peut faire du buzz quand on montre que dans le pays des terroristes émerge « une fleur » insoumise qui ne sait pas trop comment le dire, mais que même son balbutiement fait le buzz.

Alors vous, chers artistes, chers intellectuels, chers militants, chers citoyennes et citoyens qui avez quelque chose de différent à dire sur votre pays, qui avez une autre image à véhiculer, vous êtes trop sérieux et trop guindés pour passer à la télé. Ne changez surtout pas pour être dans un média français, le marketing est une affaire de quelques minutes de télé, et vous êtes ce que vous êtes pour la vie.

Leila Toubel est auteur, metteur en scène et comédienne, co-directrice avec Ezzedine Gannoun du Théâtre El Hamra de Tunis.

Il faut sauver le Lavoir Moderne Parisien

Dimanche 9 février 2014

Ce qui nous est proposé aujourd’hui dans nos villes, c’est d’en être réduits au rôle de producteurs-consommateurs dans un espace de moins en moins public, où l’échange gratuit n’est presque plus possible et où la valeur symbolique s’efface jour après jour jusqu’à disparaître complètement. Un espace anonyme où les êtres sont condamnés à ne plus communiquer entre eux que par l’échange de marchandises.


Nous devons avoir une conscience aiguë de l’importance vitale de ces petits lieux libres pour la circulation d’un art et d’une culture non formatés, en particulier dans des quartiers populaires comme la Goutte d’Or, toujours guettés par les promoteurs immobiliers et en permanence menacés de gentryfication et finalement d’extinction.

Il faut le dire et le répéter, ces lieux de convivialité et d’échange artistique, qui sont de plus en plus l’exception qui confirme la règle et deviennent très difficiles à soutenir en ces temps de quasi-démission des pouvoirs publics en la matière, sont des outils essentiels pour résister à la déshumanisation de notre société.

Le Lavoir Moderne Parisien est, depuis plus de 25 ans, à Paris (en fait bientôt 28!), l’un de ces rares lieux de vie qui jouent un rôle essentiel dans un quartier parce qu’ils permettent de créer de l’échange et de la relation par l’art entre tous les habitants, de tous milieux et de toutes origines.

Cette conception d’une culture non marchande et non-élitiste, directement reliée aux idéaux portés après-guerre par le programme du Conseil National de la Résistance, nous importe beaucoup. C’est aujourd’hui une question vitale, l’un des enjeux majeurs d’un choix de civilisation. C’est pourquoi il faut défendre sans condition l’existence du Lavoir Moderne Parisien.

Hervé Breuil : «Lorsque je visitais pour la première fois le lavoir, en octobre 1985, c’était un dépotoir sans toit dans lequel pourrissaient depuis des années des vieux tissus, des planches, des débris de machines, comme si le temps avait rendu prisonnier l’histoire populaire de ce quartier des lavandières. Les premiers travaux d’aménagement, en salle de répétition de théâtre, ont consisté à vider les locaux, avec l’aide des jeunes du quartier, et de mettre un toit obscur a la place de la verrière totalement éclatée…»

Le Lavoir Moderne Parisien est le seul théâtre populaire du quartier de la Goutte d’Or à Paris.

Il va être expulsé par un promoteur immobilier luxembourgeois. Hervé Breuil, directeur historique, a remis les clefs du théâtre à la Ministre de la Culture et de la Communication, afin d’en éviter la destruction. Avec votre soutien, Madame Filippetti peut faire valoir une ordonnance de 1945 qui protège les salles de spectacle en France.

Il faut sauver le Lavoir Moderne Parisien.

Il faut stopper l’augmentation des loyers à Paris, qui détruit le tissu social, la culture et l’éducation populaire.

Si nous nous y mettons tous, nous pouvons encore sauver ce précieux théâtre de la Goutte d’Or.

Ce lieu de vie et de diversité s’était déjà vu priver d’aides en 2004. La mobilisation des habitants du quartier avait alors poussé la mairie de Paris à revoir sa décision. Une ordonnance qui date de 1945 empêche les changements d’affectation des salles de spectacles sans autorisation du ministre de la Culture. Or une mobilisation massive des Parisiennes et des Parisiens peut convaincre Aurélie Filippetti de pousser la Mairie de Paris à stopper l’expulsion du Lavoir.

Les Parisiens ne veulent pas vivre dans un musée, ils aspirent à une création culturelle dynamique dans tous ses quartiers. Agissons maintenant pour sauver le Lavoir Moderne! Signez et faites circuler cette pétition pour stopper l’expulsion!

Vous pouvez signer la pétition «Il faut sauver le Lavoir Moderne Parisien»


Lien de la pétition

Site du Lavoir

PS : Il s’agit, de plus, d’un lieu historique.

Émile Zola, en 1875…

« Un grand hangar, monté sur piliers de fonte, à plafond plat, dont les poutres sont apparentes. Fenêtres larges et claires. En entrant, à gauche, le bureau, où se tient la dame ; petit cabinet vitré, avec tablette encombrée de registres et de papiers. Derrière les vitres, pains de savon, battoirs, brosses, bleu, etc.
À gauche est le cuvier pour la lessive, un vaste chaudron de cuivre à ras de terre, avec un couvercle qui descend, grâce à une mécanique. À côté est l’essoreuse, des cylindres dans lesquels on met un paquet de linge, qui y sont pressés fortement, par une machine à vapeur. Le réservoir d¹eau chaude est là. La machine est au fond, elle fonctionne tout le jour, dans le bruit du lavoir ; son volant ; on voit le pied rond et énorme de la cheminée, dans le coin.
Enfin, un escalier conduit au séchoir, au-dessus du lavoir, une vaste salle fermée sur les deux côtés par des persiennes à petites lames ; on étend le linge sur des fils de laiton. À l’autre bout du lavoir, sont d’immenses réservoirs de zinc, ronds. Eau froide. Le lavoir contient cent huit places.

Voici maintenant de quoi se compose une place.
On a, d’un côté, une boite placée debout, dans laquelle la laveuse se met debout pour garantir un peu ses jupes. Devant elle, elle a une planche, qu’on appelle la batterie et sur laquelle elle bat le linge ; elle a à côté d’elle un baquet sur pied dans lequel elle met l’eau chaude, ou l’eau de lessive. Puis derrière, de l’autre côté, la laveuse a un grand baquet fixé au sol, au-dessus duquel est un robinet d’eau froide, un robinet libre ; sur le baquet passe une planche étroite où l’on jette le linge ; au-dessus il y a deux barres, pour prendre le linge et l’égoutter. Cet appareil est établi pour rincer.

La laveuse a encore un petit baquet sur pied pour placer le linge, et un seau dans lequel elle va chercher l’eau chaude et l’eau de lessive. On a tout cela pour huit sous par jour.
La ménagère paie un sou l’heure. L’eau de javel coûte deux sous le litre. Cette eau, vendue en grande quantité, est dans des jarres.
Eau chaude et eau de lessive, un sou le seau. On emploie encore du bicarbonate – de la potasse pour couler. Le chlore est défendu.»


Émile Zola, Carnets d’enquêtes. La Goutte d’Or, 1875.

Plus vivante vie

Mercredi 25 décembre 2013

Il se passe encore du théâtre, un chant qui est de la magie blanche, guérisseuse, de la philosophie en actes, et du désir de révolutions qui s’exprime sans slogans, et se fait ressentir.

Cela existe sans apparât : la péniche Anako est amarée sur les quais du bassin de la Villette, l’entrée, payante, est accessible aux étudiants : 10 euros, sur justificatif, 15 en tarif plein.

On croise dans la cale, avant que ça commence, Ophélie Maxo qui sourit, et elle est tellement lumineuse, son sourire si directement adressé, si plein, qu’on sourit en retour, dans ce mouvement très clair qui met de l’amitié avant qu’on se connaisse. Ensuite, on dit bonjour, il y a là des gens que l’on retrouve, des acteurs qu’on se fait présenter, des gens du métier d’art, ou alentour, leurs enfants. Ça cause, bruisse, de chaise à chaise, et s’éteint par vagues, attendant qu’il y ait un début.

On ne sait pas quand ça doit commencer. On y croit plusieurs fois, ça ne vient pas encore, puis, Robin, culotte à jambières XVIIIème, avec sa guitare, ou peut-être Lloyd, en chapeau mou, commence à chanter. Il s’est juste fait un repli de silence, c’est tout, on est resté plein phares, salle et scène sont de cale, de plain-pied (« de plain-pied » : immédiate égalité, égales parti-prenantes, je et tu accordés, disposant l’espace pour s’entendre, en alliés). Quelqu’un chante en repons, les accords de guitare, le tambour qui rythme, viennent tout de suite. Je ne vois pas les instruments, d’où je suis assise. Ça résonne comme on frappe sur une peau tendue autour d’un cercle.

Ce qui se raconte est historiquement situé. C’est une plantation, quelque part en Louisiane. C’est aussi Harlem, vers 1920. Conditions parentes : le moment où l’on se retrouve, laissant la dépouille qui a fourni du travail dans le jour, où l’on se ressuscite ensemble une parole, un corps, une histoire et le mécanisme qui ouvre la porte aux Ancêtres. Il n’y a pas la place pour mettre de la psychologie du personnage dans une cérémonie vaudou : ce n’est pas «du théâtre», ça vit et ça palpite parmi nous, on y participe. Postures de public : yeux écarquillés, sourires des transfigurés, «aux anges», et surtout, les mâchoires, involontairement relâchées, bouches béantes. À ce point-là, ça se passe. Les acteurs laissent advenir le geste tel qu’il veut être fait, le chant comme il réclame d’être chanté, la troupe accompagne du bâton, du tambour, du pied, de la danse, celle ou celui qui est saisi. Je veux bien croire qu’il faille beaucoup d’art pour que cela arrive.

On rencontre aussi les tout premiers accords de la naissance du blues, et un nulle part très contemporain dans une métropole anglophone. Poèmes de Ginsberg, textes qui pointent l’inadaptation du monde. Le lyrisme romantique dit «le quotidien est trop étroit pour je puisse m’y déployer à l’aise», cette poésie-là déferle sur l’étroitesse, s’écoule, et noie pêle-mêle la-crainte-de-perdre-son-emploi, l’empire du banquier, l’aspiration-à-gagner-plus, et les Golgotha minuscules de la reconnaissance sociale. Ça joue plus large.

A. Kazimierska et S. Serrat © Cl. Jussaume / Péniche Anako 2012

Le sentiment le plus fort, que laisse cette conception de l’acte artistique, théâtral, performatif, (si l’on tient vraiment à qualifier, qu’on choisisse ) c’est qu’il s’en est fallu de rien que nous ne nous trouvions, nous, assis, à cette place qu’occupent la chanteuse, le danseur, le percussionniste. Cela est une rareté, que l’artiste travaille à nous donner à croire que nous pourrions aussi bien l’être, qu’ils se sont trouvés là par le hasard qui fait que l’un soudain, sera celui qu’il convient à ce moment-là d’écouter, d’être par qui quelque chose advient - et que ça ne dit rien de lui, ça ne lui assigne pas une identité fixe, mais transitoire.  La répartition des rôles dans la troupe montre moins un metteur en scène qu’un chef de troupe, qui joue aussi, et pour qui diriger consiste à lancer les enchaînements, les scansions, depuis l’intérieur.

Politiquement (mais c’est comme le mot «art», ici, c’est un autre qu’il faudrait), les tours de chants laissent l’évidence palpable qu’une singularité qui s’épanouit en liberté génère, réclame, déclenche d’abord le goût de la laisser fleurir, ensuite de saisir le moment de fleurir à son tour.

Imaginer des époques qui se font concurrence est absurde. Ici, de même, pas de concours, une confluence. Il n’y a rien de drôle, dans le lieu pourtant, d’où l’on chante. C’est depuis des conditions serves, hétéronomes, tuantes. Et cela génère quand même de la jouvence, toute claire. (Une part du texte, en anglais, échappe, dans son beau travail rythmique. Pour rien au monde on ne voudrait du sur-titrage, mais pouvoir lire quelque part, peut-être, les références, ou qu’une traduction traîne à disposition du public, ce ne serait pas mal. Ce sera ma critique. Il faudra penser à faire des photocopies de ces beaux textes qu’on connaît mal, en France).

Mario Biagini, le nerf de tout cela, parle des traditions haïtiennes : le sacré, le quotidien, la fête, ensemble. Je dis mon sentiment, que ce qu’ils viennent de nous montrer est très exactement ce qu’il faut faire. Mario sourit : «C’est ce que je demande d’abord aux acteurs : qu’est-ce qu’il faut faire ?» On se souvient fugitivement des niaiseries compliquées qui s’élaborent autour du participatif… Ici, c’est immédiatement avec, et cela se passe.

Ça ne met pas du sentiment à l’intérieur du public, ça débarrasse le sang, ouvre l’œil, cela met plus de vie, une vie plus épaisse, plus vivante.


Coline Merlo

 

Grotowski Workcenter, à Pontedera

 

VIVE LE THÉÂTRE ! QU’ILS CRÈVENT LES ARTISTES !

Jeudi 19 décembre 2013

NDLR : petit exercice de polémique appliquée

Notre collaborateur Bruno Boussagol, metteur en scène engagé dans la défense d’une pratique théâtrale citoyenne ouverte à tous fait vibrer de ses agacements, souvent justifiés, les Chroniques du théâtre ordinaire de notre revue. Bien que la rédaction s’accorde à émettre d’assez sérieuses réserves sur le fonctionnement actuel de l’institution théâtrale publique, et que nous portions affection et estime à notre ami, rédacteur et guerrier, nous ne jugeons pas que tous ceux auxquels il s’attaque dans ce texte soient absolument comparables, et qu’un Rodrigo Garcia ou un Pippo Delbono soient à mettre sur le même plan qu’un directeur de scène nationale formé par HEC, par exemple. Autrement dit, nous sommes quelques-uns à penser que Bruno se trompe ici un peu de cibles. Et si nous publions ce texte dans notre blog, c’est dans le but d’ouvrir le débat !

Bruno Boussagol avait précédemment rédigé (pour le n°95 de notre revue) un Manifeste réaffirmant les convictions éthiques qui animent son travail. La lecture de ce préambule, repris ci-après, permettra sans doute de mieux situer sa pensée.

La parole à Bruno :

L’acte théâtral opère originellement un déplacement : au moins une personne quitte sa place dans le cercle des spectateurs et se place au c(h)œur. Essentiellement, elle dit et fait quelque chose qui s’adresse au public. Puis elle retourne dans le cercle initial. L’histoire du théâtre n’est qu’une déclinaison de cette «geste» fondatrice dont le public est la matrice. Art populaire par excellence, le théâtre requiert de l’acteur plus un engagement éthique qu’un savoir-faire. Il n’y a rien à apprendre au théâtre. On fait du théâtre. (Ou on n’en fait pas.)

Comment faire du théâtre aujourd’hui, avec qui et pour qui ? Telles sont les trois questions auxquelles ne devrait pas se soustraire celle ou celui qui fait acte de présence sur scène. Comment ? Faire du théâtre à partir d’un enjeu crucial assumé dans un espace/temps de jeu par au moins un acteur (un actant serait le terme le plus juste). Avec qui ? Faire du théâtre avec des personnes «engagées» et concernées par l’enjeu en question. Être «amateur» ou «professionnel», «en formation» ou «borderline» n’a aucune importance. Pour qui ? Faire du théâtre pour une population, donc pour des gens dont on aura plus juste idée en les considérant dans leurs actes quotidiens qu’en les concevant selon leur niveau d’études ou leurs catégories socio-professionnelles.

 

AD VITAM AETERNAM ?

Je viens de retrouver deux coupures de presse publiées cet été. Assez saignantes les coupures !

Dans un entretien au Monde (1) datant du 19 juillet 2013 sous le titre : «Il faut en finir avec les rentes de situation» Patrice Chéreau donnait son avis éclairé sur le renouvellement des directeurs des Centres dramatiques nationaux, en particulier celui de Nice. L’autre coupure était un Rebond de Libération signé Guy Benisty et Jean-Matthieu Fourt (2) datant du 9 août sous le titre : «Pour un théâtre populaire de création» qui dénonçait l’entre-soi bourgeois d’un théâtre qui triomphe «dans des lieux où nos prédécesseurs avaient rêvé le théâtre populaire» (3).
Il est suffisamment rare que des artistes de théâtre s’expriment dans la «presse  grand public» pour revenir sur leurs propos.

Une des vertus de ces deux textes réside dans la critique radicale qu’ils établissent l’un et l’autre de l’institution théâtrale, bien que leur diagnostic concerne deux mondes, deux engagements, deux éthiques, deux œuvres on ne peut plus clivées.
Je ne peux que vous inviter à les lire intégralement.
Mais je partirai de deux extraits pour cheminer.

Chéreau dans Le Monde : «Compte tenu du passé de Daniel Benoin, il ne voudra jamais partir. Il était déjà resté plus de 20 ans à la Comédie de St Étienne»(4). Bénisty et Fourt dans Libération: « Ce sera l’aventure majeure du Ministère de la Culture, de Malraux à Lang. La maîtrise de la diffusion qui vise le point névralgique de l’organisation du «discours» théâtral ne se limitera pas aux bâtiments et finira par embrasser toute la chaine de production».

«Sur le terrain» comme on dit, on ne peut que constater et subir ce décalage entre le discours d’État, sorte de métalangage repris par les «petits et grands maîtres» regroupés en Syndeac (Syndicat National des Entreprises Artistiques et Culturelles), relayé par une critique journalistique fort peu bourdeusienne, ingurgité par un public complaisant et ravi «d’en être», étayé par quelques grands professeurs de l’Université délayant leur brouet à des cohortes d’étudiants en ingénierie culturelle prêts à ravaler tout enthousiasme critique (où sont les Anne Ubersfeld, Bernard Dort, Emile Copfermann, Jean Jourdheuil ?) pour remporter après des années de «short list» le poste institutionnel tant convoité.

Il n’est que de se retrouver à défendre un dossier à la DRAC ou au Conseil Régional, répondre à un «appel d’offre» ou participer à un quelconque colloque professionnel pour mesurer le décalage dans le marché réel entre le discours qui règle nos professions et le dispositif idéologique qui justifie la répartition fondamentalement inégalitaire du financement public du théâtre en France.

Là comme ailleurs il n’y a plus de rempart au libéralisme.

L’État et les collectivités ne sont plus garants de l’accès pour tous à la culture. Pire ! Par les institutions théâtrales qu’ils contrôlent financièrement de la production à la diffusion, ils garantissent désormais l’accès réservé à une catégorie limitée, instruite de ses critères, de plus en plus européenne. 
Les produits artistiques qu’elles financent sont mondialisés, cofinancés au niveau européen, sous ou sur titrés (le récit et la langue sont secondaires y compris celle des sous-titres), d’une esthétique kitch contemporaine autant que possible chère, répondant aux charmes d’une certaine sophistication choisie par quelques esthètes, gros financiers de l’industrie du luxe et de la téléphonie. Mais surtout ce qu’ils garantissent désormais ouvertement c’est l’inaccessibilité de l’art au plus grand nombre.

Les metteurs en scène diffusés sont de plus en plus européens voire mondiaux et opèrent sur l’ensemble du continent. Qu’importe ce que proposeront les Garcia, Castellucci, Pippo delbono, Ostermeier, Wilson, Wajdi Mouawad…
Leurs productions comme leurs diffusions sont garanties en amont des répétitions par des agences, des communicants, des publicitaires, des recruteurs publics et privés qui vendent sur catalogue. Montrer sans dire, c’est le sens même de l’imposture.

ITE MISSA EST

Et nous voilà au cœur de la question: si le théâtre c’est dire, qu’est-ce qu’on fait maintenant ?
Nous sommes des centaines de milliers à «faire le job» au quotidien, dans les quartiers, les écoles, les salles «socio-culturelles», les communes, les prisons, les hôpitaux, les rues…

Les financements ne sont jamais à la hauteur des ambitions.

Au nom de quoi  acceptons nous cette disparité?

Ce n’est pas la première fois que j’en arrive à ce constat.
Mais cette fois-ci, nous avons un gouvernement «de gauche» qui pourrait se rappeler qu’il fut un temps maintenant lointain durant lequel la Ministre de la culture de gauche Catherine Trautmann imposa un «cahier des charges» aux CDN et Scènes Nationales et donna de la visibilité et un début de financement décent à des «expériences» d’accès à tous de la culture.
Nous ne sûmes pas l’épauler à la mesure des chamboulements qu’elle imposait au lobby du «théâtre pour tous». Elle ne tint pas longtemps et fut remplacée par une «apparatchik culturelle» et tout rentra dans l’ordre jacklanguien.

Les Ministres de la culture de gauche comme de droite se succèdent et l’entre-soi n’est pas remis en cause. Seules les «nominations» font «affaires» et rythment la ronde.

Madame la Ministre, nous attendons de vous une vraie politique culturelle de gauche.

Bonne année.

Bruno Boussagol

_____________________

(1) Patrice Chéreau – http://www.lemonde.fr/culture/article/2013/07/18/patrice-chereau-il-faut-en-finir-avec-les-rentes-de-situation_3449263_3246.html

(2) Guy Benisty : auteur, metteur en scène et directeur artistique du Groupe d’intervention théâtrale et cinématographique (GITECH) installé à Pantin ; Jean-Matthieu Fourt : metteur en scène du Café culturel de St Denis et cofondateur de la compagnie Octavio.

(3) http://www.microcassandre.org/2013/08/pour-un-theatre-populaire-de-creation/

(4) Daniel Benoin dirige la comédie de Saint Etienne de 1978 à 2002, puis prend la direction du Théâtre national de Nice, où il est reconduit, au delà du terme légal, pour un quatrième mandat qu’il peine à laisser finir.

 

 

Etat meurtrier

Jeudi 17 octobre 2013
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Aux Translatines, les Colombiens de Teatro Petra sortent le flingue

 

Qu’est-ce qui empêche une société d’éclater? C’est la peur. La peur de l’autre, la peur de la dégringolade sociale. En Colombie, il fait frapper un peu plus fort. Fabio Rubiano Orjuela, auteur et metteur en scène de la compagnie  Teatro Petra, est  tombé sur une nouvelle japonaise qui prône qu’une société a besoin d’un meurtre au moins tous les cent jours. A-t-il pensé au modèle étatique français quand il a imaginé que cette mise à mort nécessaire soit organisée par un service spécial du gouvernement ? Ou plutôt au concept de meurtre rituel, des Maya au Sacre du printemps ? Le rituel fictif donne lieu à une messe radiophonique, célébrée par un prédicateur.

 

 

Qui doit mourir? Au sein de la famille qui a été obligée, par missive administrative, de choisir la personne à sacrifier, c’est la pagaille. Les secrets inavouables se révèlent les uns après les autres. On vote et on triche. Un spectateur aussi est sommé de glisser son bulletin dans l’urne. A la fin, Sara, qui était désignée revient et empoisonne la famille entière. Ou pas. On propose différents dénouements et cette fois, chaque spectateur se positionnera, en secret. Orjuela s’amuse en racontant qu’« en Colombie, notre slogan publicitaire est : Et dans votre famille, qui sera la victime ? Nous avons constaté que tout le monde avait une personne en tête ».

« Sara dice » pointe les piliers de l’organisation de la société : la famille, la religion, le travail, l’état, le classement des êtres en utiles et inutiles. Jouée en bi-frontal, le spectacle croise différents lieux, familles et situations, mettant en scène le principe même de l’organisation du vivre-ensemble. Fin et complexe, jouissif et lucide à la fois, la pièce est portée par une troupe qui l’a développée sur le plateau. Chez eux, la création n’est pas précédée d’un travail de discussion autour d’une table. Jamais.

« Personne n’écrit mieux qu’un acteur sur scène. Quand on écrit ce qu’on est en train de jouer, on touche à la vérité », dit le metteur en scène. La vérité visée est celle du théâtre, du rapport entre le réel et sa représentation. Le réel est celui de la violence dans les non-dits, à l’intérieur de la cellule familiale. Cette violence n’est pas qu’extérieure, pas uniquement celle du pistolet braqué sur la personne en face ou même sur le public, celle des tirs qui sèment l’inquiétude sur les rangs. C’est aussi la violence sous-jacente et non-avouée dans les rapports humains. Petit à petit elle se dévoile. Cette pièce autour de ce que dit Sara (en Angleterre ce serait « Simon says ») s’avère inénarrable dans sa capacité à nous renvoyer à la vérité, par sa liberté et la finesse de son trait caricatural.

 

Teatro Petra va par ailleurs clôturer le festival, et ce avec une autre pièce de la plume d’Orjuela et sa troupe, « El vientre de la ballena », où il s’agit de trafic d’organes, de proxénètes, de verdicts judiciaires et de média. Rdv samedi 19 octobre à la Maison des associations de Bayonne.

Thomas Hahn

http://theatre-des-chimeres.com

Impro

Lundi 2 septembre 2013

Bernard Lubat se croit tout permis. Il s’imagine que sous prétexte d’un immense talent et d’une rare justesse artistique et politique, il peut se payer le luxe de faire vivre un village entier (plusieurs villages en fait, où le local devient soudain universel) à l’heure de la création et de l’échange dans une époque où aucun pouvoir ne veut de ça. Surtout pas, surtout pas de ça.

Bernard Lubat avec Richard Bohringer à Uzeste

Bernard Lubat avec Richard Bohringer à Uzeste

Bernard Lubat se croit tout permis. De n’être jamais content, même quand ça marche, surtout quand ça marche, de rechercher assidûment l’échec, celui qui a pour sens de montrer qu’on peut toujours faire autrement, que rien n’est cousu, fini, fermé, présentable, comme tu pensais que ça serait, réussi comme ça pourrait l’être, d’en jouir pleinement pour pouvoir traquer sans relâche l’au-delà de l’échec et ainsi offrir à la beauté la chance d’être toujours strictement imprévisible, jamais attendue, toujours nue et ouverte à sa transformation, sans appartenir à personne, comme la musique improvisée l’enseigne.

Bernard Lubat se croit tout permis. De mettre pour une fois réellement en pratique la fameuse prescription du docteur Beckett, si dure à appliquer : «échouer encore, échouer mieux», de mépriser ostensiblement la vulgarité de la réussite, de danser d’une patte l’autre avec la maladresse virtuose d’un jeune ours roué sur le fil arachnéen de nos pauvres contradictions, tendu à se rompre et solide comme une corde, dont la langue ordinaire se défie mais dont la musique et les mots déliés se jouent, de toujours tout, mauvais cuistot, jeter dans la marmite et touiller avec rage, brouiller fièvreusement, mixer allègrement, sale gribouille, en accablante ratatouille, tout en surveillant, l’air de rien, chaque ingrédient qui y mijote, avec la minutieuse approximation d’un horloger légèrement ivre ou d’un danseur soufi qui dans sa transe perçoit tout ce que contient l’instant, car cette tambouille humaine est soumise au rythme de nos pouls, de nos souffles, et si le mélange prend ce sera pour demain, pas maintenant, car maintenant est un essai qui ne doit pas finir. Car nous sommes de ce monde et pas la perfection.

Bernard l’embrouille se croit tout permis. De se traiter lui-même avec dédain, de maltraiter les autres avec amour – et le même dédain -, et puis de rappeler en un clin d’œil à qui l’entend que tout ça est pour le meilleur, que tout ça est inappréciable et pour tout dire divin, de faire exploser un son inespéré au bord d’une soirée qui s’enlise, de nous décevoir avec lourdeur, balourdise et délectation, au moment précis où la grâce allait, probablement, enfin pointer son nez, de nous surprendre à nouveau quand on pensait, ça y est, avoir compris, de ne jamais, jamais, finir comme il faut, de fracasser des portes qui auraient dû, c’est certain, rester closes, de nous les claquer d’un coup au nez sans raison claire, en faisant trembler jusqu’aux fondations les murs de nos maisons, de s’acharner irrationnellement au moment où l’on s’imagine que cette fois, ok, c’est fini, et de prouver par l’action qu’il s’agit là et d’instant et d’éternité, et qu’en effet c’est là notre mission. Oui. Bernard Lubat se croit tout permis. De jouer sans prévenir à l’auto-tamponneuse dévastatrice, de faire du rentre-dedans à tout ce qui bouge pour voir ce qu’il y a dedans, ce que ça a dans le bide, si par hasard ça aurait quelque chose dans le bide, d’en savoir plus, certes, beaucoup plus, mais de ne le jamais dire qu’en musique et en rythme.

Bernard Lubat se croit tout permis. De mélanger ce qui à aucun moment ne doit être disjoint, comme l’art et la politique, par exemple, ou devrait l’être avec circonspection, comme l’amitié et la pensée. De faire preuve, avec ses complices et disciples, d’un talent d’improvisation musicale et vocale à peine croyable. Comme ça, maintenant, là, gratuitement, dans l’instant, sans que jamais ne pèse l’histoire commune. De savoir doser avec une précision d’alchimiste et de refuser de le faire. De rendre l’imprévu insupportablement prévisible à nos âmes fragiles. De construire aujourd’hui avec ça l’un des plus forts moments d’échange artistique en action de ce monde. D’emmerder le monde.

Maître Lubat se croit tout permis.

Nicolas Roméas, août 2013

http://www.uzeste.org/

« https://www.youtube.com/watch?v=d0x4ABig0Bg »

On the rails again….

Mercredi 14 août 2013
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Récit du passionnant projet européen « Mécanismes pour une entente », en tant que participante plutôt que journaliste – même si mon rôle, ici , est précisément de fabriquer le fanzine du projet ! Vue de l’intérieur.

Valérie de Saint-Do

 31 juillet 2013.

 Un mois passé d’une aventure qu’il est temps de partager. Tant ces « Mécanismes pour une entente» initiés par deux plasticiens bordelais, Marta Jonville et Tomas Matauko, en Europe centrale, me semblent correspondre aux débats qui ont agité ma vie professionnelle depuis 15 ans, entre journalisme, art et politique, et que je vis, en direct, depuis Plaveč, petite bourgade slovaque à deux pas de la frontière polonaise. Il a mis du temps à naître, ce pseudo-carnet de bord, dans l’excitation du mouvement, et l’urgence de tenir ma place dans le projet.

Rembobinons et résumons.

 

 

Premier jour à Bucarest. De g à d Guillaume du Boisbaudry, Luzja Magova, Kubo Pišek, Simon Quéheillard (de dos) Nils Clouzeau, Seydou Crépinet

Nous sommes un groupe international de vingt-cinq à trente artistes et chercheurs, à géométrie variable, que l’on déclinera au gré selon les nationalités (une petite dizaine de Français, presque autant de Polonais, trois Slovaques, un Hongrois, une Roumaine, un Basque (sans parler des doubles origines franco-hongroises ou franco-slovaques ni des racines lointaines.) Ou bien au gré des spécialités : une majorité de plasticiens, des performers/cuisiniers, des musiciens, un historien, un philosophe/ architecte, des étudiants/ stagiaires/ poètes, une mathématicienne, une webmaster photographe, une photographe, une architecte, des sociologues, une journaliste, des enfants.

 

Pique-nique/performance à Budapest. Avec Joanna Bednarczyk, Jarek Wòjtpwicz, Marek Mardosewicz, Roman Dziadkiewicz, Lukasz Jakstrubzak.

Ou bien, on va mettre des prénoms, et des étiquettes, forcément arbitraires (1): outre les organisateurs déjà cités, Tomas et Marta, lui réalisateur, elle performer, il y a Łukasz, sculpteur conceptuel, et accessoirement directeur artistique de Deadline, fanzine irrégulomadaire mais fréquent ; Jarek, étudiant en théâtre mais passionné de cinéma; Laszlo, l’historien, le sage et diplomate de l’équipe ; Cristina, la jeune artiste roumaine passionnée de jeu d’échecs, et de jeux avec les choses et sur les mots ; Julie, jeune artiste vivant à Berlin, chargée du site web ; les trois pieds nickelés stagiaires des Beaux-Arts de Bordeaux, Alexis, Paul et Nils. et leur prof et ami Seydou, le documentariste chargé du film final du projet ; Roman, enseignant aux Beaux-arts de Cracovie et performer permanent même s’il en récuse l’étiquette ; Marek, jeune poète préparant l’école de théâtre de Cracovie, ainsi que Joanna, précédemment étudiante en psychologie, passionnée de littérature, qui s’essaie à écrire ; Béa et Kubo, jeune couple slovaque issu des Beaux-arts de Kosiče, inséparables de leur ingénieux sound system qui nous a valu de belles fêtes improvisées ; Agata, sociologue polonaise, Thomas, sociologue français, et leur goût de la sociologie diagrammatique, Janek, plus versé dans la sociologie politique ; Edyta, photographe et vidéaste polonaise, devenue inséparable de Judit, photographe et vidéaste franco-hongroise. Agathe et Fred, elle architecte, lui photographe et leurs hobbits Gaston et Léon ; Guillaume, le philosophe arpenteur des champs et des jardins botaniques ; Luzja, la boule d’énergie punk slovaque ; Simon, le plasticien aux allures de Duduche rêveur ; Basia, Domenika et Gosia, les trois Grâces de l’architecture/ animation ; Mathieu, critique de cinéma, qui éclaire l’écran noir de nos nuits blanches. Qui oublie-je ? Moi, journaliste et rédac’chef de Deadline, irrégulomadaire de ce summertrip. Et il faudrait aussi citer toutes les rencontres, dans chaque ville, avec des conférenciers ou partenaires.

 

 

Performance de Kubo Pišek et et Beáta Kolbášovská à Bucarest

Ce qui a réuni cette équipe bigarrée à géométrie variable, c’est un train fantôme. Une ligne disparue qui reliait, après la première guerre mondiale, Bucarest à Varsovie, issue de la « Petite Entente »(1) qui voyait la France chapeauter plusieurs des jeunes nations issues du démantèlement de l’Empire austro-hongrois et de la défaite de l’Allemagne. Un tracé symbolique aujourd’hui, morcelé, après les vicissitudes d’une histoire qui vit les frontières se mouvoir sans cesse. C’est pour reconnecter symboliquement cette ligne que Marta Jonville et Tomas Matauko ont d’abord organisé des résidences à Cracovie, puis ce « summertrip » qui suit le trajet de la ligne. Une « Entente » éphémère, paternaliste de la part des puissances occidentales, vite balayée par l’histoire, mais qui donne au projet son nom et un autre sens : quelles relations les pays que nous traversons tissent-ils entre eux dans ce qui est tout sauf un « bloc de l’Est », quelles nouvelles images forgeons-nous, contre nos préjugés, à partir de ces rencontres ?

Donc, nous avons pris le train.

 

gare de Cluj Napoca. Au premier plan, Roman Dziadkiewiccz

Bucarest/Cluj-Napoca (Transylvanie) , 12 heures. Cluj/Budapest (de nuit : 8 heures. Budapest-Kosiče (Slovaquie) : 3 heures. Kosiče/ Plavec : train + bus, deux heures environ.

 

Simon Quéheillard, Luzja Magova, Paul Macaigne, Alexis Emery Dufoug, Tomas Matauko. Budapest.

Bucarest, Cluj, Bucapest, Kosiče. Traversées avant pause. Trop longues à détailler, trop courtes à vivre. Un télélescopage de paysages, de rencontres, d’abord entre nous – il fallait s’apprivoiser, traverser les barrières linguistiques, hélas en anglais plus ou moins approximatif – , trouver le temps d’arpenter des villes passionnantes et d’attraper au passage des rencontres inattendues. Cela va d’une sympathique équipe de militants de la décroissance installés dans un vieil et sublime appartement du centre de Budapest à un artiste proposant des visites atypiques dans les quartiers d’architecture communiste de Kosiče, en passant par une philosophe et écrivaine spécialiste des langues de Kosiče, ville multiculturelle où se côtoient Slovaques, Hongrois, Roms. Images, sons, impressions furtives de ce voyage parsèment Facebook, s’organisent sur le site internet de l’aventure et dans Deadline.

 

Dans le train Cluj-Budapest. Edyta Masior, Cristina David, Simon Quéheillard

Depuis le 20 juillet, nous sommes installés à Plaveč, tranquille petite bourgade slovaque à 20 km de la frontière polonaise. 2000 habitants, une gare désaffectée, C’est là que pour un mois, l’atelier prend forme, que se bâtissent les matériaux de ce pari difficile : une œuvre collective, un processus partagé non seulement entre nous, mais avec les habitants du village.

Travailler avec les gens, partager un sens et du sensible. Ce vieux leitmotiv de nos conversations doit trouver sa pratique ici. Et la trouve. Avec des moments magiques et des flops monstrueux. Les premiers bien sûr ne se décrètent pas. Ils arrivent comme ce soir où les musiciens de notre groupe tapaient le boeuf dans le Kulturny Dom, vieux cinéma/ maison de la culture qui nous sert d’atelier/salle de réunion/salle de répétition. Une douzaine d’habitants du village nous ont rejoint, et trois d’entre eux se sont mis à chanter ; les rythmes se sont accordés, peu à peu, entre tâtonnements et enthousiasmes. Un instant de grâce.

10 août 2013

Petites lassitudes, énervements et fatigues. Trente fortes personnalités aux egos parfois surdimensionnés, cela ne fait pas une équipe de bisounours. Un dialogue international est fait de malentendus. Malentendus sur le projet – que vont faire des Français dans un village paumé d’Europe centrale à travailler sur une ligne de train disparue, avec la prétention de multiplier les ententes entre artistes et chercheurs d’Europe centrale ? Quelle légitimité avons-nous à prétendre apporter une activité artistique au village ? Entre établir le lien et se transformer en animateur, quelles voies frayer ? Ça s’agite dans les (trop) nombreuses réunions. On s’ennuie parfois, dans cette bande de jeunes urbains mis au vert, et les bars locaux en profitent (à moins de1euro la bière ou la Hručka, délicieux alcool de poire local, l’alcoolisme nous guette). Chaleur écrasante aidant, ça explose en conflits de pouvoir, désirs occultés ou exprimés, petites animosités ou coups de blues. Départs et arrivées. Le gros de l’équipe polonaise est parti, rendez-vous pour l’étape finale à Varsovie.

Match de foot France-Pologne à Plaveč. Les Polonais jouent en robe, pour protester contre le supposé sexsme des Français ;-)

L’extérieur apporte parfois des coups de frais. Après la venue de Sylvestre, poète performer qui a d’emblée provoqué l’hilarité chez les chanteurs slovaques et entraîné les enfants dans son sillage en jouant l’homme sandwich et le crieur des rues, nous attendons les parents de Marta, dont la mère, slovaque, a son rôle dans l’existence même du projet. Entre temps, on se noie un peu, tantôt dans l’alcool, tantôt dans des pseudo « stratégies collaboratives » de groupe toujours en retard sur la réalité de nos pratiques.

13 août 2013

 Et pourtant, ça bosse…

Le 12 août a été consacré à la présentation des travaux de chacun des participants. Works in progress. Passionnant, mais épuisant que de se concentrer sur 22 projets denses et riches de ramifications. Lignes et transversales de tous côtés, entre ceux qui travaillent précisément sur les sons et les trajectoires liées au train, ceux qui explorent le paysage, ceux qui travaillent en profondeur les relations humaines – à l’intérieur du groupe et/ou avec les habitants de Plaveč. Bombardement de sons, d’images, et surtout de sens. Est-ce le début d’une œuvre collective ? L’échéance de l’exposition, fin septembre à Cracovie, en affole plus d’un. Comment montrer sans sacrifier le processus à la production ? Qui va ordonner la multiplicité, qui de fait, trouve souvent d’elle même sa cohérence, faite de complicités personnelles et artistiques ?

Notre salle de travail, l'ancien Kulturny Dom de Plaveč

J’aimerais donner trois exemples forts de ces affinités électives :

Paul et Marek écrivent tous deux de la poésie, plus rythmique pour Paul, plus mélodique pour Marek. Aucun des deux ne parle la langue de l’autre. Pourtant, ils ont décidé de déclamer chacun le poème de l’autre dans une langue dont le sens leur reste inconnu. Confiance mutuelle, et sens de la langue comme musique et de la poésie comme rythmique. Bel exercice d’interprétation, au sens le plus intéressant du mot.

Autre projet décliné entre Bea, Luzja, Paul, et Mario, un habitant de Plaveč. Figure locale, Mario se croise dans tous les bars ou errant dans les rues de Plaveč, seul du village à arborer un look hard rockeux des années 70. Mario est schizophrène, et dessine, obsessionnellement, sur les matériaux qu’ils trouve, notamment les sous-bocks. De beaux et précis dessins d’Amérindiens. Il les a rencontrés dans un livre sur Wounded Knee, et fait montre d’un sens du détail et d’une documentation extraordinaire. Impressionnées, Luzja et Bea ont travaillé avec lui à une exposition prévue dans l’ancienne gare désaffectée de Plaveč, et Paul et lui ont entamé une collaboration artistique : Paul dessine les décors que lui demande Mario pour ses personnages. Confiance, là encore, entre deux personnes qui ont peu de mots pour communiquer.

Citons enfin la complicité nouée entre Edyta et Judit. Chacune d’entre elle développe un travail complexe entre image et son, axé précisément sur l’itinérance, le déplacement qui est au coeur du projet. Ces travaux ont trouvé leur point de rencontre et de mixage, né d’invention de processus complexes pour trouver une restitution sonore à l’image.

La première dreamteam de Deadline. Lukasz Jastrubzak, directeur artistique, et Tomas Matauko, rédac-chef adjoint ;-) à Tabačka, passionnant lieu artistique alternatif de Kosiče

Il faudrait aussi citer les projets nés avec les gens du village : leur maison idéale revisitée et redessinée par Agathe et Fred, leurs interviews par Bea, le travail de Guillaume sur la condition paysanne et le paysage… Et imaginer ce qui pourra naître de notre intérêt partagé pour les Roms et leur condition européenne, entre Laszlo, Cristina, Marek, Roman et moi, et quelques autres.

Bref, ça rhizome et ça tisse, même si ça s’engueule, et les formes émergent du magma. Beaucoup de pépites et quelques cailloux/ mais on sait aussi faire du beau avec les cailloux. To be continued… In progress, toujours.

 N.B Un déluge d’images, de vidéos, de textes existent déjà. À trouver sur le site du projet : http://mecanismespourentente.eu/fr et sur sa page Facebook : https://www.facebook.com/MecanismesPourUneEntente?ref=ts&fref=ts

1. La présentation de l’ensemble des participants se trouve sur cette page du site du projet:

http://mecanismespourentente.eu/summer_workshop-cest-qui-who-is-it/

«Culture ou communication, il faut choisir»

Jeudi 18 juillet 2013

Chère Aurélie Filippetti,

Ce qui agite aujourd’hui le cénacle des professionnels de cette profession que l’on nomme (avec ironie ?) spectacle vivant, c’est la grave question des nominations à la tête des théâtres publics. Or, disons-le, l’essentiel n’est pas là ! Nous ne nous joindrons pas à la meute qui hurle pour défendre telle ou telle chapelle, tel ou tel segment de la corporation, tel ou tel copinage en faveur de patrons rivés à leur pouvoir loin des grands idéaux de la Décentralisation théâtrale, telle ou telle rancœur au détour d’une carrière qui a peu à voir avec les vrais enjeux de l’art et de la culture.

Non, nous ne nous joindrons pas à cette meute qui vous attaque sur de mauvaises bases, ce n’est pas, à nos yeux, le combat à mener. Mais si la parité est un sujet important, il doit alors s’appliquer à l’ensemble des corps de métier et faire l’objet d’une politique globale de ce gouvernement. Et il ne faudrait pas l’utiliser, en ce qui concerne la culture, pour masquer les enjeux fondamentaux.

Ce qu’il faut absolument éviter, c’est de confondre l’échange artistique avec une quelconque gestion. Nous avons subi pendant cinq ans un gouvernement ultralibéral sous la pire influence nord-américaine, qui s’est acharné à détruire tous les outils de la pensée et de la transmission dans tous les domaines, de l’éducation à la psychiatrie en passant par le service public de l’art, et nous avons clairement voté contre cette politique. Nous attendons maintenant un geste symbolique fort. Nous attendons d’un gouvernement de gauche qu’il remette les valeurs à leur place, qu’il installe au cœur de son action une vraie réflexion sur le sens de ce qu’on appelle la culture dans notre société. Il y a urgence !

Or, rien de significatif ne se passe de ce côté-là et, parallèlement, le budget de cet historique ministère (dont la philosophe Marie-José Mondzain fait à juste titre remarquer qu’il est scandaleux d’y accoler le mot «communication») est en baisse, alors que les moyens nécessaires pour soutenir les outils de la connaissance et de la transmission sont dérisoires au regard des dépenses faites dans d’autres domaines, et, surtout, qu’il s’agit d’un investissement ridicule par rapport aux bénéfices réels qu’il apporte, en termes de résistance à l’entreprise néolibérale de déshumanisation.

Ce qui importe avant tout en la matière, c’est bien sûr la manière de faire, de répartir les énergies, beaucoup plus que la somme d’argent injectée. Reste que c’est un signe désastreux de diminuer aujourd’hui le budget de la culture en France sous prétexte de crise, alors que, précisément, ce qu’on appelle culture (l’esprit critique, la transmission des savoirs, la rencontre de l’autre, le débat), est évidemment ce dont nous avons le plus besoin dans un moment où les forces du chiffre et de la quantité sont en passe de déshumaniser le monde. Venant d’un gouvernement de gauche, ce geste symbolique qui ne change rien aux finances du pays, est extrêmement négatif. On peut aisément l’interpréter comme un acte de soumission aux forces ultralibérales qui visent la destruction, sur l’ensemble de la planète, de tous les systèmes de solidarité et autres outils de la transmission de l’art et des connaissances.

Et si, au même moment, on encourage les investissements du privé (qui en attend bien sûr des retours), on peut se dire que la dynamique en marche est bel et bien d’inspiration néolibérale. Or il s’agit d’un combat entre deux conceptions de l’humain et du monde. Et pour me résumer en revenant sur l’intitulé du ministère, je dirais : «culture ou communication, il faut choisir».

Pour donner du courage à ceux qui œuvrent dans l’ombre avec peu de moyens (et devraient absolument être soutenus par un gouvernement qui se dit de gauche), il eût été judicieux au moins de ne pas toucher à ce budget, quitte à le répartir autrement. Et il est crucial par ailleurs de développer depuis ce ministère une parole publique, politique, sur l’importance fondamentale des outils symboliques dans le processus de construction des êtres humains.

Si un gouvernement de gauche ne le fait pas, qui le fera, chère Aurélie ? Catherine Trautmann a agi en son temps, en inventant une Charte des missions de services publics, qu’elle tenta de faire appliquer pour rappeler à leurs devoirs les utilisateurs de fonds publics. Elle l’a payé, cher. Oui, c’est un combat, toujours risqué face aux pesanteurs et autres égoïsmes, mais c’est cette ligne qu’il faut reprendre, et amplifier. Si nous voulons servir à quelque chose, dans la guerre qui fait rage entre le monde du chiffre et celui du symbole, il n’y a pas d’autre voie. Nous attendons de votre part, chère Aurélie, un geste fort. Un signe courageux qui rendra à ce ministère le sens qu’il doit avoir.

Dans cet espoir, cordialement à vous,

Nicolas Roméas
www.horschamp.org