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« Si tu comprends le Liban, c’est qu’on te l’a mal expliqué ! »

Mardi 23 avril 2013
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Rendez-vous artistique voué à la rencontre des cultures par le métissage musical, La voix est libre annonce sa prochaine édition dans un mois aux Bouffes du Nord, cette fois encore prometteuse des riches découvertes, croisements inédits entre artistes, musiciens, circassiens, danseurs, penseurs et poètes de tous bords. C’est de Beyrouth au Liban, où le festival faisait étape, que Blaise Merlin, son directeur, nous a écrit. Une correspondance que nous décidons, avec son accord, de rendre publique : y rejaillissent les racines de cette aventure, plongées il y a plus de dix ans dans le quartier de la Goutte d’Or à Paris, et son nom même, aujourd’hui associé au festival, qui indique sa destination : Jazz nomades

Il faut que je vous dise. Nous (Fantazio, Elise Caron, Peter Corser, Ulash Osdemir, Sam Karpiena, Pascal Contet, Marlène Rostaing, Ba’ha (le libanais), Elise Dabrowski, Edward Perraud, et moi au violon) venons de vivre la plus belle et folle de nuit de communion musicale qui nous ait été de vivre, au cabaret Métro Al Madina (une sorte d’Olympic café en plus confortable, avec fauteuils rouges côté public). Nous avons joué non-stop de 23h à 3h du matin, avec 11 des 13 artistes du festival (dont un chanteur/luthiste d’Istanbul, et un percussionniste libanais), après quoi nous avons continué au bar à chanter et danser a capella avec les spectateurs jusqu’à l’aube. Au salut, les gens criaient et clamaient, tapaient sur les tables, tout le monde se prenait et se serrait dans les bras dans les loges, quand ce n’était pas sur scène, après des solis, duos et impros traversant tous les genres musicaux possibles et imaginables, « rock-reggae-flamenco-latino-italo-otientalo-sino-lyrico-électrico-chââbi », Edward Perraud notre batteur était – et nous mettait – littéralement en transe !

Une orgie pan-musicale, un son gargantuesque et pantagruélique en cordes-cuivres-peaux et déguisements loufoques prêtés par la troupe locale de revue égyptienne, une parade « d’amours dionysiaques et de libertés apolliniennes » – dixit la journaliste – d’une joie indescriptible. Le type chargé de la sécurité informatique à l’Ambassade de France, un gros balèze au cœur tendre, m’a dit qu’il était tellement heureux qu’il a pleuré de joie pendant une improvisation, et que ça ne lui était jamais arrivé pendant un concert. Après on a continué à jouer et danser dans le hall, les gens nous haranguaient pour nous remercier et nous payaient des coups, quand bien même nous leur disions que le bar était gratuit pour les musiciens ! Quand quelqu’un s’en allait, on formait un chœur, on mimait des adieux d’opéra dans toutes les langues. J’en ai moi-même pleuré d’émotion ce dimanche matin en me levant, au son entremêlé des cloches des quartiers chrétiens, du chant des muezzins et des chœurs maronites crachés dans les hauts-parleurs, comme ça a déjà pu m’arriver une fois ou deux après les soirées les plus marquantes du festival, quand le public et les artistes quittent les Bouffes dans un état second et continuent à squatter le parvis sans plus arriver à se quitter.

Cette ville est folle, rien de semblable avec ce que j’avais vécu jusqu’ici (même si ça rappelle Naples sous certains aspects, sauf que le volcan qui plane au-dessus des têtes est d’une toute autre nature…). J’ai surtout compris – comme tous ceux qui passent un peu de temps ici – que je n’avais rien compris aux questions politiques et culturelles du Proche-Orient (mais comme dit un dicton local : « Si tu comprends le Liban, c’est qu’on te l’a mal expliqué ! »). Les gens sont sur le qui-vive depuis qu’un village a été bombardé, le premier ministre a démissionné avant-hier, un acte salué par des tirs de mitraillette et des feux d’artifice dans certains quartiers… « Rien de grave » pour l’instant, la vie suit son cours, mais les gens ont vraiment peur de ce qui va se passer dans les prochaines semaines et les prochains mois, la ville retient son souffle tout en continuant à faire la fête et à se reconstruire, les vieux immeubles qui subsistent ça et là étant encore criblés des tirs de mitraillettes et de mortiers datant de la guerre civile. Les gens déplorent que les occidentaux ne soient pas intervenus plus tôt en Syrie, car l’opposition (au départ démocrate) est peu à peu devenu un mic-mac de milices plus ou moins extrémistes qui récupèrent les armes envoyées pour soutenir les rebelles, alors tout le monde redoute la chute de Bachar El Assad (surnommé « le fils du boucher », car son père était au moins aussi sanguinaire que lui).

Et ce n’est qu’un paradoxe parmi d’autres… car, s’il fallait résumer cette ville en mot, ce serait SCHIZOPHRÈNE (conservatisme/modernisme, pauvreté omniprésente/richesses ostentatoires, liberté/autocensure, anarchie et chaos absolus dehors/élégance et raffinement total à l’intérieur, subversion/manipulation, résistance artistique et intellectuelle/dérapages identitaires et religieux). Un chauffeur de taxi nous sert ce raccourci saisissant : « Avant et même pendant la guerre civile, c’était la fête, la liberté, l’espérance, et on était armés pour défendre notre quartier nous-mêmes contre les milices syriennes; maintenant tout est corrompu et manipulé par les intérêts russes, arabes ou occidentaux; l’État est en lambeaux, alors ce qu’il nous faut, c’est une bonne dictature pour remettre tout le monde à sa place à coups de bâtons dans le cul ! » Ici le Hezbollah est populaire, même auprès des chrétiens, car c’est le seul parti à ne pas être entièrement corrompu par les investisseurs locaux et surtout étrangers, et à se concentrer sur les questions sociales, l’État étant inexistant, et l’armée, un spectre qu’on voit errer un peu partout dans la ville, à l’abri d’une guérite ou d’un tank faisant partie du mobilier urbain. Bref, les bons et les gentils, le bien, le mal, se résument difficilement au clichés de notre journal de 20h, quand bien même on en parlerait après 25 minutes de baratin sur les dernières chutes de neige !

Le lendemain, ou plutôt l’après-midi de cet « after » mémorable, nous nous retrouvions à errer dans les camps palestiniens de Sabra et Chatila, à l’invitation d’un artiste beyroutin rencontré durant notre séjour. Traverser à contresens de la circulation l’artère principale de ces bidonvilles en dur, chaos inextricable d’êtres humains, de fils électriques et cubes en béton décorés par des portraits d’enfants martyrs, des drapeaux du Fatah, de l’OLP ou du Hamas, me donna la sensation de remonter un fleuve torrentiel, vent de face, tel un bateau fantôme auquel tout le monde ferait semblant de ne prêter aucune attention. Les corps et les regards sont tendus, des hommes sortent des boutiques en rangeant leur arme dans leur poche, un gamin de sept ou huit ans à l’air halluciné chante derrière nous en faisant danser un flingue au dessus de sa tête, je ne me sens pas très à l’aise, mais je marche, un point c’est tout, impossible de penser à quoi que ce soit de cohérent au milieu de cet orchestre déglingué, faire attention à ne pas se faire renverser par les scooters et les bagnoles qui klaxonnent au milieu de l’allée, essayer d’observer sans en avoir l’air, tenter d’imaginer ce qui a bien pu se passer ici entre le 16 et le 18 septembre 1982, quand les phalangistes entrèrent dans le camp et y massacrèrent plusieurs centaines, voir plusieurs milliers d’habitants, hommes, femmes, enfants, vieillards. Le lendemain, en rentrant chez moi à Barbès, les visions de ce quartier me reviendront comme dans un rêve éveillé ; j’ai repensé à ce mémorial dans un terrain vague, seul lieu de verdure et de silence au milieu du camp, à ces photos géantes d’enfants massacrées affichées sur de grands panneaux gris surplombant un mur graphé de silhouettes humaines, et je me suis mis à pleurer. Pour la première fois de ma vie, j’éprouvais au plus profond de moi la sensation de vivre dans un pays en paix.

Pour nous, Beyrouth restera aussi ce lieu de fête invraisemblable, où nous chavirâmes dans un bar à chicha à l’air libre au pied d’une autoroute, où les femmes et hommes de tous âges grimpaient sur les tables au son des morceaux de Oum Khalsoum ou de Lili Boniche, joués frénétiquement par de magnifiques musiciens locaux, nous entraînant à danser au milieu des odeurs de grillades jusqu’à des heures indues (ça m’a fait remonter les souvenirs enfouis des fêtes de villages grecs de mon enfance) ! Le Paris d’aujourd’hui va me sembler triste et artificiel à mon retour, alors que Beyrouth est la capitale la plus affreuse qu’il m’ait été donné de voir… quand je pense que la Goutte d’Or recelait de lieux et de cabarets comme celui là il n’y a pas encore si longtemps, avant que la télé, la spéculation et le formatage économique et culturel ne foutent tout en l’air. Heureusement que nos fabuleux cheptels de doux-dingues, acrobattants, voltigistes et troubadours des temps modernes résistent encore, mais une chose est sûre, pour moi (je le voyais venir depuis quelques temps) : plus rien ne pourra être tout à fait comme avant, après cette nuit que nous venons de vivre, voyage de tous les voyages, départ sans fin, point d’orgue inespéré de nos douze années de métissage musical, de rencontres et de confrontations entre les lieux les plus éloignés, connus ou insoupçonnés de nos mémoires, de nos atlas intérieurs, de nos racines et de nos c(h)oeurs. Je redécouvre ce que la musique est capable de produire sur nous, effet vocable et irrévocable… Le mystère ne fait que s’enrichir : j’ai longtemps continué à penser et à croire que seul le théâtre, ses dérivés poétiques, dramaturgiques, pouvaient agir sur la conscience sociale de l’homme, mais… « jusqu’où ça commence la musique ? ». Et l’homme, encore et toujours, aspire, espère et s’inspire à devenir humain. Ce que nous sentons quand, « dans le souffle rythmique et l’organique de l’improvisation (la vie !), surgit la voix de l’Autre. »

Je n’ai presque pas dormi depuis que je suis arrivé ici, mon cœur battait trop fort et mes oreilles sifflaient de 10 000 roucoulements venant d’Achrafieh, de Gemmayzeh et d’Hamra, quartiers peuplés et dévastés par les 20 000 ersatz du monothéisme, chrétien, maronite, sioniste, alaouite, chiite, sunnite, et j’en passe. Mais nous sommes 11 à avoir vécu ce moment dont nous nous reparlons pendant longtemps, nuit polymorphe et insatiable, hydre à 1000 têtes, chantant que notre genèse éternelle ne fait que commencer.

Blaise Merlin, dimanche 24 mars

(Photos : Peter Corser)

La voix est libre
les 28, 29 et 30 mai 2013 aux Bouffes du Nord

Avec le poète dissident et musicien chinois Liao Yiwu, l’écrivain martiniquais Patrick Chamoiseau, le dramaturge Valère Novarina, la rappeuse Casey, l’œuvre du poète libertaire russe Daniil Harms, la danseuse Kaori Ito (Aurélien Bory, Platel, Decouflé…), l’équilibriste Vimala Pons (Cie Mosjoukine), Albert Marcoeur et le Quatuor Béla, les éruptions sol-air de Louis Sclavis et Mathurin Bolze (trampoline), le clash interstellaire de Médéric Collignon avec Thomas de Pourquery, Forabandit (Iran/France/Turquie), Erol Josué et David Murray (Haïti/Etats-Unis/Europe), Arthur H et Nicolas Repac (“l’Or Noir” d’Aimé Césaire et Edouard Glissant).

www.jazznomades.net


Théâtre des Bouffes du Nord
– 37bis Bd de la Chapelle  75010 Paris
M° La Chapelle – RER Gare du Nord
Infos/réservations : 01 46 07 34 50

 

Au « Soleil » pour « La ronde de nuit »

Jeudi 11 avril 2013
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Quand le Théâtre Aftaab met en scène des personnages de migrants, les comédiens ne jouent pas. Ils sont dans le réel, et ça se sent.

 

Cette troupe de Kaboul, créée en 2005 suite à un stage donné par Ariane Mnouchkine, les comédiens et les techniciens du Théâtre du Soleil, en est aujourd’hui à son huitième spectacle ! Le soutien du « Soleil » ne s’est jamais démenti. Une fois de plus, ils investissent la grande salle mythique. En même temps, ils sont eux-mêmes le « Soleil », puisque leur nom signifie la même chose, en dari, la variante du Persan parlée à Kaboul.

 

Si le dari est beau, on l’entend ici assez peu. Omid, Wajma, Shohreh et les autres parlent aujourd’hui un français impeccable, car parfait pour conserver, dans la peau des Afghans en transit, une petite distance avec leur pays de non-accueil. Quand ils parlent dari, c’est pour échanger avec la famille, restée au pays, avec leurs reproches et leurs sous-entendus. « Pourquoi  tu ne nous as toujours pas faits venir ? Tu veux t’amuser tout seul, sans nous ? » La fiancée qui vit chez les parents de Nader le soupçonne depuis longtemps de lui préférer une Française. Nader est Afghan, lui aussi. Mais il a trouvé un travail. Il est en train de vivre sa première journée de gardien de nuit, dans l’entrepôt d’un théâtre. Le voilà qui plonge dans un microcosme presque folklorique.

 

Dans ce hangar vivent aussi un SDF, une prostituée et autres. Un policier fait sa ronde pour traquer les trafics, mais seulement le mardi. Dehors, il neige. Pourtant, cette femme qui entre est fort décolletée. Elle s’assoit devant l’ordinateur de Nader, et sa famille, représentant toutes les traditions du pays, est en état de choc. Les coups de théâtre et retournements  sont hilarants, d’autant plus que tout repose sur des clivages culturels, autant entre ici et là-bas qu’entre hommes et femmes.

 

 

Quand une dizaine de migrants arrivent, couverts, de neige, pour passer une nuit avant de tenter le passage vers Londres, on sent à quel point ils parlent ici de ce qu’ont connu leurs frères, cousins ou amis. Quand le flic frappe à la porte, si gelé qu’il tombe tel une planche, le côté burlesque de « La Ronde de nuit » reprend le dessus. C’est la nuit, et les sans-papiers finissent par s’endormir. Ils jouent alors les scènes qui les hantent, la violence subie au pays ou pendant le transit.

 

Unité de temps et de lieu, pour mieux parler du transit et des contrastes entre l’Afghanistan et l’Europe. Bien sûr, la scène n’est pas le hangar de Théâtre du Soleil lui-même. Mais ça y ressemble, drôlement. On parle  du château, de la forêt, pas loin des lieux. Au « Soleil », ils ont toujours su parler d’eux-mêmes, de leur engagement et de leur humanité, à travers les pièces. Le scénario de « La Ronde de nuit » rappelle celui de cette pièce de 1997, une « création collective en harmonie avec Hélène Cixous: « Et soudain des nuits d’éveil », où ce sont des réfugiés tibétains qui débarquent dans un théâtre. Ici, Cixous a conseillé l’équipe pour rendre l’écriture plus théâtrale et les rebondissements plus efficaces, comme le dit Hélène Cinque qui signe la mise en scène de cette véritable aventure théâtrale et humaine. « La Ronde de nuit » ne peut qu’être un des spectacles les plus émouvants et les plus passionnants de la saison.

 

Thomas Hahn

La Ronde de nuit

Création collective par le Théâtre Aftaab en Voyage

Spectacle en français et en dari surtitré

Mise en scène d’Hélène Cinque

Avec : Haroon Amani, Aref Banahar, Taher Beak, Saboor Dilawar, Mujtaba Habibi, Mustafa Habibi, Sayed Ahmad Hashimi, Farid Ahmad Joya, Shafiq Kohi, Asif Mawdudi, Wioletta Michalczuk, Caroline Panzera, Ghulam Reza Rajabi, Omid Rawendah, Shohreh Sabaghy, Harold Savary, Wajma Tota Khil

Les photographies projetées pendant le spectacle sont l’œuvre des artistes Reza et Manoocher Deghati / Webistan

Au Théâtre du Soleil

Cartoucherie 75012 Paris

Jusqu’au 28 avril

du mardi au samedi à 20h, le dimanche à 15h

L’art comme principe actif
(Pour Cassandre/horschamp)

Mardi 15 janvier 2013

Il existe dans le monde francophone une publication qui, depuis plus de dix-sept ans, traite exclusivement des relations entre ce que l’on nomme le geste artistique et la réalité politique des sociétés contemporaines. Elle le fait autant en termes de pensée que d’action, en s’efforçant de montrer l’importance et la valeur de pratiques peu spectaculaires mais essentielles, qui souvent s’inventent ou prennent place dans des lieux de relégation.

Cette revue combative et exploratrice répond au nom de Cassandre/Horschamp.

Francis Jeanson, Arthur Miller, Giorgio Strehler, Jean Duvignaud, Hubert Gignoux, Pierre Bourdieu, Édouard Glissant, Danielle Mitterrand, Philippe Avron, Jean Oury, Elias Khoury, Alain Rey, Armand Gatti, Tony Gatlif, Rodrigo Garcia, Aminata Traoré, Edward Bond, Maguy Marin, Patrick Chamoiseau, Yves Clot, René Scherer, Florence Dupont, Albert Jacquard, Régis Debray, Robin Orlyn, Jean Jourdheuil, La Ribot, Peter Schumann, Ariane Mnouchkine, Henri Bauchau, Jack Ralite, Fernando Arrabal, Jean-Paul Wenzel, Josette Baïz, Jo Ann Endicott, Christian Boltanski, Jean-Paul Wenzel, Emmanuelle Laborit, Fadhel Jaïbi, Benjamin Stora, Robert Abirached, Paul Jorion, Annie Lebrun, Nicolas Klotz et Élisabeth Perceval, Pierre Rabhi, Paul Ariès, Olivier Perrier, Serge Pey, Monique et Michel Pinçon-Charlot, Breyten Breytenbach, Raoul Vaneigem, Peter Brook et de nombreux autres, largement reconnus ou moins visibles mais extrêmement actifs, s’y sont exprimés depuis 1995.

On ne peut évidemment pas les citer tous ici, mais, plus récemment, un certain nombre d’autres acteurs ou militants culturels, artistes et chercheurs marquants de notre époque  – en philosophie, histoire, économie, psychanalyse, sociologie ou anthropologie -, parmi lesquels nos premiers membres d’honneur (indiqués en bas de ce texte), y ont trouvé un porte-voix en direction des fervents défenseurs d’un art relié à la collectivité humaine.
Depuis quelques années, son lectorat s’est ouvert à ceux, de plus en plus nombreux, qui considèrent que pour l’essentiel de ce qui constitue nos existences, la valeur symbolique (au sens fort de ce mot) doit l’emporter sur les cotations marchandes et autres évaluations quantitatives. C’est le combat auquel nous nous attachons.
Ce combat de civilisation rappelle celui que menèrent en leur temps les pionniers de l’écologie qui eurent tant de mal à être entendus et ne le furent qu’à la «faveur» d’un certain nombre de catastrophes et de menaces sur notre environnement naturel – et au prix d’une opiniâtreté sans faille. Mais les catastrophes et les menaces qui planent actuellement sur nos sociétés touchent directement l’être humain. C’est ce dont il a toujours été question dans cette revue : la défense de ces outils symboliques qui servent à créer des langages pour la construction de l’humain, que le système néolibéral cherche par tous les moyens à affaiblir ou à détruire. Il n’y a pas aujourd’hui dans le monde francophone d’autre publication exclusivement consacrée à ce sujet que nous considérons comme brûlant dans la période très inquiétante que nous traversons. Ce n’est peut-être pas exactement le moment qu’elle disparaisse.

Mais le paradoxe de l’époque n’est plus à démontrer : plus la marchandisation générale s’accélère dans nos sociétés, plus les outils culturels qui permettent de lutter contre ce phénomène deviennent indispensables et plus on assiste à l’amenuisement de leurs possibilités d’existence. 

Pour ce qui concerne les publications de ce type, qui n’ont aucune vocation mercantile, les problèmes de visibilité et de diffusion sont évidemment cruciaux. Comment faire pour être visible lorsqu’on se refuse à la tyrannie du vedettariat et, surtout, lorsqu’on ne dispose pas des moyens de passer par les gros diffuseurs centralisés qui exigent des quantités démesurées d’exemplaires imprimés, ruineuses pour des structures non-commerciales ?

C’est le problème majeur que nous rencontrons.


Et, comme d’autres, nous n’avons pas trouvé la réponse, parce qu’aujourd’hui cette réponse n’existe pas.



Notre situation financière ne nous permettant pas de continuer sans soutiens accrus, le moment est donc venu de poser publiquement la question. Avant de nous résoudre à saborder cette frêle et précieuse embarcation construite en novembre 1995, il nous reste à essayer de savoir s’il existe dans ce pays – et peut-être ailleurs dans le monde – suffisamment de volontés actives de soutenir un travail de valorisation des actions artistiques peu visibles, en lien avec les préoccupations des peuples. En un mot, un espace de défense du symbolique face aux écrasantes armées du chiffre en marche dans le monde, qui nous menacent à moyen terme d’une déshumanisation de l’humain. 

Alors il faut nous adresser à vous.

C’est ce que nous faisons aujourd’hui avec la création de l’Association des amis de Cassandre/Horschamp. Le président d’honneur depuis sa création est Stéphane Hessel, qui vient de nous quitter. Et vous trouverez à la suite de ce texte les noms des premiers membres d’honneur. Si vous pensez que la cause en vaut la peine, adhérez, à votre mesure, selon vos moyens et votre motivation. Les membres de cette association seront régulièrement convoqués pour donner leur avis sur les thèmes et orientations de la revue et participer à nos futures Agoras des Hors-champs de l’art.
Si une volonté suffisamment forte de nous permettre de continuer ces activités de publications et de rencontres se manifeste, nous poursuivrons avec joie ce chemin et ce combat.

Merci à vous.

La soirée du 2 avril à la Maison des métallos




Association des amis de Cassandre/Horschamp


(Adch [at] horschamp.org)



Président d’honneur Stéphane Hessel †

Président Nicolas Frize (compositeur, musicien, auteur)


 


Premiers membres d’honneur à ce jour



Roland Gori, Professeur de psychopathologie clinique, initiateur de l’Appel des appels, psychanalyste, auteur, philosophe.
Marie-José Mondzain, Directrice de recherche au CNRS, philosophe, directrice de recherche à l’EHESS.

Robin Renucci, Comédien, directeur des Tréteaux de France et de l’Aria.

Bernard Stiegler, Directeur de l’Institut de recherche et d’innovation (IRI), fondateur de  Ars Industrialis (Association internationale pour une politique industrielle des technologies de l’esprit), philosophe.
Patrick Bouchain, Architecte, inventeur, pionnier du réaménagement de lieux industriels en espaces culturels.
Thierry Pariente, Directeur de l’ENSATT à Lyon.
Armand Gatti, Poète, dramaturge, cinéaste, écrivain.
Olivier Neveux, Professeur d’histoire et d’esthétique du théâtre – Université Lyon 2.
Emmanuel Wallon, Professeur de sociologie politique – Université Paris X – Nanterre.
Isabelle Royer, Présidente de la Maison de la culture du Havre.
Charles Silvestre, Auteur, journaliste, secrétaire général des Amis de l’Humanité.
Annie Collovald, Professeur de sociologie à l’Université de Nantes, directrice du CENS.
Jean-Claude Amara, Chanteur, musicien, co-fondateur de Droit au Logement et de Droits Devant !!!
Julien Blaine, Poète, éditeur, fondateur entre autres de la revue internationale Doc(k)s, des rencontres internationales de poésie de Tarascon, du Centre international de Poésie de Marseille.
Sylvie Crossman, Co-fondatrice et directrice de Indigène éditions.
Mohamed Rouabhi, Acteur, metteur en scène, auteur (Cie les Acharnés).
Bernard Lubat, Musicien, amusicien, parleur, inventeur d’Uzeste musical.
Christian Jehanin, Comédien, metteur en scène, fondateur et directeur de l’EDT 91.
Laurent Grisel, Poète, écrivain, chercheur.
Laurent Schuh, comédien, metteur en scène (Les Arts et Mouvants, cie à l’endroit des mondes allant vers).
Renaud Lescuyer, Europe et Cie (Rencontres théâtrales Lyon, Rhône-Alpes)
Denis Tricot, Plasticien en mouvement
Jean-François Labouverie, Écrivain, co-fondateur de l’International Visual Theater.
Le groupe 129h, Slam.
Fabrice Lévy-Hadida, Compagnie Les mille et une vies (Lille).
Mimi Barthélémy, conteuse.
Paul Biot, Théâtre action (Bruxelles-Grenoble).
Marc Lacreuse, Collectif Éducation populaire et transformation sociale.
Delia et Alexandre Romanès, Cirque tzigane Romanès.
Alain Hayot, Délégué national à la culture du Pcf.
Jack Ralite, Ancien maire d’Aubervilliers, ancien ministre, créateur et animateur des États généraux de la culture.
Jean-Damien Barbin, comédien.
William Petit, Danseur, chorégraphe (Compagnie Rialto fabrik/nomade).
Emmanuel Éthis, Président de l’Université d’Avignon.
Serge Pey, Poète, chercheur.



Adhésion et soutiens ICI

La caricature, c’est la liberté !

Lundi 3 décembre 2012
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A la Maison des Métallos, « Cartooning for Peace » fédère les caricaturistes de toutes les rives de la Méditerranée.

Par Thomas Hahn

Le « Printemps arabe » est loin d’avoir créé des paradis sur terre. Mais il a ouvert les portes à quelques nouveautés dans les pays arabes. Une d’entre elles est la caricature politique libre. Son émergence réverbère sur l’ensemble du Maghreb. L’exposition « Cartooning for Peace » sous l’égide de Plantu témoigne de la vivacité et de l’esprit partagé entre les caricaturistes tout autour du bassin méditerranéen. « Nous formons une communauté. Chaque fois que l’un d’entre nous est agressé, les confrères de tous les pays se solidarisent avec lui en publiant des dessins en son honneur, » dit Plantu. « Quand Ali Ferzat, le Syrien qui d’abord dessinait en faveur de Bacher Al Assad, puisque aucune autre presse n’existait, s’est solidarisé avec la rébellion et a commencé à dessiner contre Assad, des hommes cagoulés et armés lui ont fracassé les deux mains. Il vit aujourd’hui à l’étranger. Mais il a recommencé à dessiner. La caricature se passe d’abord dans la tête, » souligne-t-il.


Venus pour l’ouverture de leur exposition commune à la Maison des Métallos, Dilem (Algérie), Nadia Khiari (la créatrice de Willis from Tunis), Elchicotriste (Espagne), Kichka (Israël) et Plantu ont débattu de leur métier et de ce qui les meut.
Bien sûr, les révoltes dans le monde arabe sont au cœur des dessins exposés par « Cartooning for Peace » qui témoigne des bouleversements survenus et de la confrontation des activistes laïques avec les « barbus ». Prenez ce salafiste, une batte de baseball à la main, qui s’apprête à quitter la maison et dit à sa femme: « Je vais voir une expo! » (dessin de René Pétillon). S’il est vrai que la liberté d’expression des artistes tunisiens est dans le collimateur des intégristes, le conflit a désormais le mérite d’être visible, comme le souligne Khiari: « Sous Ben Ali le dessin politique n’existait pas. Point. » Aussi, le rôle de la caricature dans la presse arabe est doublement important. D’abord comme symbole de liberté, ensuite parce que les journaux publient en arabe classique et leur lecture est donc réservée à une minorité.


Willis from Tunis, ce chat au regard malin car prétendument naïf, va plus loin encore. L’alter ego de Nadia Khiari, professeure de beaux-arts, explore le quotidien de sa ville. Ses commentaires dessinés apparaissent sur Facebook et souvent il s’exprime directement dans la rue, sur murs et palissades, sans passer par les pages d’un journal. En Israël et en Espagne, le pouvoir politico-religieux dans les sociétés arabes est tout autant épinglé, vu qu’il remet en cause la liberté d’expression à l’échelle mondiale.


Aussi, il n’y a pas d’affrontements entre dessinateurs Israéliens et Maghrébins autour de la religion. Pas question de heurter les sensibilités. La caricature, au sens noble, est faite pour éclairer et détendre, pas pour chauffer les esprits. C’est une question d’indépendance. Le dessin de propagande est un dessin instrumentalisé, alors que le vrai caricaturiste est un franc-tireur qui se bat en premier lieu pour la liberté de circulation des idées. Quand il s’attaque au pouvoir, il le déstabilise en rendant évident des contextes politiques complexes. La classe dirigeante est démasquée, à un endroit où elle ne s’y attendait pas. Chez le lecteur cette révélation déclenche un rire libérateur qui donne à David l’énergie et le courage de poursuivre sa lutte contre Goliath. L’ennemi ne paraît plus invulnérable. Ce processus peut se passer d’insultes.


Les caricaturistes sont avant tout de fins analystes de la situation politique et des rapports de pouvoir, l’esprit vif et tranchant, toujours à l’affût. Les idées fusent de façon instantanée. « Nous travaillons dans un esprit de synthèse, et il y a une grande part d’inconscient, » confirment-ils. Mais le lien direct entre le dessin et l’actualité veut que la caricature soit un art plutôt éphémère. Dessiner pour un site internet ou dans la rue ne fait que renforcer cette qualité. Quand un jour (inch’allah!) les attaques intégristes contre les œuvres d’artistes à Tunis ou ailleurs ne seront plus qu’un lointain souvenir, (comment) pourra-t-on alors comprendre la batte de baseball dans la main du salafiste? Est-ce vraiment pertinent de faire tourner une exposition de caricatures politiques? Oui, ça l’est, puisque malgré le rapport organique à l’actualité, les caricaturistes s’attaquent aussi à des questions de fond et produisent parfois des chefs-d’œuvre intemporels.
« Des dessins pour la paix », voilà tout de même un drôle d’intitulé, vu qu’on ne dessine ni pour ni contre la guerre ou la paix, mais pour libérer les esprits. Contre la guerre, on manifeste. Pour la paix, le citoyen prie, chante ou écrit des poèmes, c’est selon. Parfois il est même obligé de se battre. De fait, le titre de l’exposition renvoie à l’année 2006 quand Plantu et Kofi Annan, alors secrétaire général des Nations (si mal) unies ont lancé une initiative pour fédérer les caricaturistes du monde entier et créer un symbole d’unité planétaire. Pas mal vu, vu que l’ONU a tendance à s’autocaricaturer sans contribuer à la paix. Ca vaut bien un déluge de dessins, et même une expo.

Cartooning for Peace
jusqu’au 16 décembre
Maison des Métallos. 94, rue Jean-Pierre Timbaud, 75011 Paris
www.maisondesmetallos.fr

Éducation populaire, une utopie d’avenir

Lundi 26 novembre 2012

POUR EN SAVOIR PLUS

« Hommes Racines » : Les peuples dits autochtones aujourd’hui

Samedi 3 novembre 2012
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Livre/exposition

 

Par Thomas Hahn

 

Ces images en noir et blanc nous parviennent comme depuis un autre monde. Photographe militant, grand reporteur et infatigable voyageur, Pierre de Vallombreuse est un défenseur des peuples, connus ou inconnus, nomades ou sédentaires, qui vivent selon les traditions ancestrales, en fusion avec sols, eaux et animaux. Du plus chaud au plus froid, des Maori aux Inuits, des Hadzabe en Tanzanie aux Gwitchin du Canada avec leurs Caribous. Chasseurs et pourchassés par l’urbanisation, ils nous rappellent nos origines culturelles, notre condition humaine fondamentale dont on nie aujourd’hui la raison d’exister. Terres pillées et populations empoisonnées, discriminées ou obligées à devenir des clowns pour touristes occidentaux. Mais dans l’âpreté de ce quotidien, une part de grâce résiste. Dans « Hommes Racines », les images ne sont ni « belles » ni voyeuristes ou catastrophistes. Elles sont justes.

 

Voilà donc dix cultures autochtones sous le regard d’un même photographe. Celui-ci ne se définit pas comme ethnologue ou anthropologue, mais comme un passionné. C’est pourquoi, justement, il nous livre un aperçu de la réalité, au-delà des rites. Ni fausse innocence, ni folklore. Juste des humains. Ce qui nous lie à eux est plus important que ce qui nous sépare. Il ne s’agit pas de nous dire que les Aymara en Bolivie ou les Rabari du Rajastan vivent plus heureux que les citadins. L’urbanisation ne menace pas un musée, mais une réalité aussi sèche que la nôtre. Et si elle est oubliée et irremplaçable, ce n’est pas de Vallombreuse qui demande aux derniers autochtones de nous confier les clés d’un paradis présumé. Pas de romantisme donc, ni de vampirisme pseudo-spirituel, mais une conscience en diapason avec le chef peau-rouge Seattle, cité par Pierre Rhabi dans sa préface : « La terre ne nous appartient pas, c’est nous qui lui appartenons. » Citation visionnaire s’il en est, datant de 1854, tout de même.

 

Au fil des 220 pages au poids considérable, l’immensité des paysages est souvent rendue avec un grain qui leur confère un mystère presque surréel, comme s’ils étaient en train se de consumer sous nos yeux. Le réel de la vie au quotidien, dans le combat pour la survie qui constitue la culture même des peuples. Mais aussi la réalité sociétale, expliquée par des légendes concises et précises, expliquant non seulement l’image mais son contexte. Fils de résistants, de Vallombreuse est un maquisard de l’objectif. Et chaque voyage photographique est éclairé par la plume d’un(e) spécialiste.

 

Edition de la Martinière

224 pages, 160 photographies, 45 €

www .editionsdelamartiniere.fr

 

En même temps, une exposition à la Galerie ORENDA, jusqu’au 10 novembre
Harmonies en noir et blanc :

Pierre de Vallombreuse – photographies : «  Des âmes libres »

Maria Papa – sculptures

 

54, rue de Verneuil, Paris 7e

 

www.orenda-art.com

Éducation populaire, le retour

Samedi 6 octobre 2012
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Né officiellement en France après la Libération comme l’une des missions importantes de l’État, sous l’impulsion d’une pensée portée par le Conseil National de la Résistance et dont le cheminement remonte au moins à Condorcet, ce grand mouvement continue aujourd’hui à porter l’idéal d’un art et d’une culture pour (et par) tous. Il prend parfois d’autres noms, invente d’autres formes, mais en une période où le néolibéralisme fait rage et répand dans le monde le poison d’une marchandisation universelle, ce qui est en son cœur continue de nous animer comme l’un des plus précieux outils pour réaffirmer la part créative de chaque être et ce que le psychanalyste Roland Gori appelle l’humanité dans l’Homme.

Voici un livre de référence qui retrace, grâce en particulier au précieux travail de Franck Lepage, l’épopée de magnifiques utopistes qui firent entrer leurs rêves dans le réel. Cet ouvrage a d’abord vocation de transmettre une histoire extraordinaire et méconnue, mais il veut aussi donner courage et force à tous ceux qui ne se résignent pas à la réduction des pratiques culturelles et artistiques à la production d’objets marchands ou de signes de distinction pour une élite.

Ceux qui sont conscients du fait que l’art et la culture sont des outils de civilisation aussi essentiels à l’avenir de l’humanité que la préservation de la Terre, savent qu’il nous faut puiser dans ce passé la force d’imaginer et de construire un avenir vraiment humain.

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Nous n’avons pas exactement voté pour ça

Vendredi 7 septembre 2012

Lire sur Mediapart : Nous n’avons pas exactement voté pour ça