Je vous livre ici les mots envoyés par notre ami Serge Pey, poète en action dont vous pouvez lire l’entretien passionnant dans le dernier Cassandre/Horschamp. Écrit au lendemain du vote du plan d’austérité (de mise à mort, devrait-on dire ) du Parlement Grec et de la manifestation à Athènes.
Depuis novembre 1995, l’équipe passionnée de Cassandre/Horschamp explore avec une revue de plus en plus belle et qui est devenue peu à peu la référence en la matière, tous les territoires méconnus de l’action culturelle et artistique en France et dans le monde.
En plus de la revue papier et des informations que nous diffusons sur internet, c’est une véritable boîte à outils que nous construisons depuis aujourd’hui quinze ans et nous l’enrichissons au fur et à mesure de tous les outils disponibles.
Vous pouvez retrouver nos travaux sur un site : www.horschamp.org, un blog : MicroCassandre, plusieurs pages facebook dont celle de la revue, et nous organisons et participons à de nombreuses rencontres sur les relations art/culture/société.
Nous sommes maintenant en mesure de vous faire profiter également de documents filmés qui permettent de (re)voir et de (ré)entendre des paroles très importantes pour le combat culturel qu’avec d’autres nous menons.
MicroCassandre s’associe bien volontiers à cet appel au moment où 50 députés UMP soutiennent les chrétins de Civitas et veulent nous ramener à l’époque où leurs prédécesseurs, aussi intelligents et ouverts qu’eux, prétendaient censurer La Religieuse de Rivette, dont Malraux avait courageusement levé l’interdiction!
Défendons nos libertés
contre l’ordre moral
Depuis deux mois le courant catholique intégriste fédéré par l’Institut Civitas mène campagne contre des pièces de théâtre qu’il juge « blasphématoires ».
Epaulé par des groupes violents, racistes, antisémites et hostiles aux musulman-e-s comme le GUD, le Renouveau français ou l’Action française, il s’efforce de perturber la représentation de ces pièces par tous les moyens (intrusion dans le Théâtre de la Ville et agressions de spectateurs, prières de rue, utilisation de moyens de sonorisation puissants comme à Toulouse…).
Après s’être attaqué à Sur le concept du visage du fils de Dieu de Romeo Castellucci, il s’en prend à Golgotha pic-nic de Rodrigo Garcia. Il ne compte pas s’en tenir là puisqu’un des porte-parole de Civitas a annoncé fin octobre qu’il contesterait toutes les œuvres qu’il juge « blasphématoires ».
Ces catholiques intégristes veulent une France et une Europe « chrétienne et qui le reste » comme ils l’ont déjà déclaré, c’est-à-dire une société raciste débarrassée de ses migrant-e-s et où la religion occuperait une place centrale.
L’extrême droite constitue une menace à la liberté de création et d’expression. A chaque fois qu’elle a dirigé une ville ou un état, elle s’est employée à interdire des spectacles et à retirer des bibliothèques des ouvrages contraires à son idéologie, voire à les brûler.
Dans le cas présent, nous savons bien que ces mouvements veulent avant tout occuper la rue pour propager leur idéologie de haine et d’intolérance, en utilisant au besoin la violence afin d’intimider celles et ceux qui pensent autrement. C’est ce qu’ils ont fait en 1989 en incendiant le cinéma qui diffusait La Dernière tentation du christ de Martin Scorcese à Saint Michel.
Face à cette offensive violente et coordonnée :
- Nous récusons l’usage de la notion de « blasphème », terme d’un autre âge qui vise à interdire de fait toute critique rationnelle de la religion et à en faire un délit afin d’obtenir la soumission des populations à un ordre autoritaire et obscurantiste ;
- Nous dénonçons une stratégie d’un groupe de pression affilié à l’extrême droite qui vise à faire reculer les libertés et les droits dans tous les domaines (contraception, IVG, liberté sexuelle, programmes scolaires, culture…) contre les jeunes, les femmes et les travailleurs-ses ;
- Nous rejetons également avec la plus grande fermeté un discours identitaire et pseudo-laïque stigmatisant les migrant-e-s, dénigrant les artistes et les enseignant-e-s, mais aussi visant à affaiblir la séparation des églises avec l’état et donc une laïcité émancipatrice à laquelle nous sommes attaché-e-s. Cela relève d’une stratégie de diversion et de division des travailleuses et travailleurs afin de pouvoir les écraser par des politiques d’austérité et de destruction de leurs droits. Le pouvoir actuel, la droite et l’extrême droite se partagent largement cette responsabilité. En laissant l’extrême droite perturber plusieurs spectacles, voire même en lui apportant une protection policière, le pouvoir contribue à bafouer la liberté de création artistique.
Face à ces menaces et à une volonté de s’approprier l’espace public, nous appelons les jeunes, les femmes, les travailleurs-ses, les artistes et créateurs-trices et plus largement la population parisienne à se mobiliser fortement pour faire échec au danger que représente l’extrême droite en participant
à la manifestation
Dimanche 11 décembre
15 h00, place Saint Michel
Premiers signataires : Action antifasciste Paris banlieue, Les Alternatifs, Alternative libertaire, Fédération anarchiste, Nouveau parti anticapitaliste, SUD Culture, SUD Etudiant, Parti de gauche, CNT Culture spectacle Région parisienne, Solidaires Paris, Parti communiste français Paris, FSU 75, Gauche unitaire, SUD Spectacle, Collectif national droit des femmes, Coordination des associations pour le droit à l’avortement et à la contraception, Coordination nationale du christianisme social
The End,texte de Leila Toubel mis en scène par Ezzedine Gannoun, du théâtre El Hamra de Tunis, a inauguré le passionnant programme de la plateforme Al Wassl , aperçu du théâtre et de sa parole politique en Méditerranée, au Théâtre Jean-Vilar de Vitry sur-Seine.
The End, de et avec Leila Toubel (assise à droite)
Si un jour vous croisez la mort et que celle-ci vous donne rendez-vous dans une heure, ne verriez-vous pas tout d’un coup l’importance d’une multitude de choses à régler, de votre tenue jusqu’à l’annulation de toutes ces autres rencontres que vous ne pourrez plus que manquer ?
Voilà la situation dans laquelle se retrouve Nejma. Sans autres états d’âmes que ceux qui ont pavè sa vie jusqu’alors, cette femme mûre, pas encore vieille, mondaine, et pourtant si seule, fille, mais surtout pas mère, décide de mettre en scène elle-même sa sortie de scène. Avec une lucidité placide, elle accepte de clore toutes les conversations qui la relient encore à ceux qui l’entourent, qu’ils soient vivants ou morts. Sobriété du décor, finesse des lumières, grâce des mouvements, The End propose au spectateur un théâtre arabe résolument moderne, temporel et fantas(ti)que à la fois. À chaque personnage son animal totem que la gestuelle révèle, dans une mise en scène associant l’élégance des corps à l’absurde de l’être.
Le texte de Leila Toubel, ciselé, pointu, tranchant, porte l’estocade sur les points vitaux d’un monde standardisé, là où ça fait mal de se dire que la véritable vie nous a déjà été arrachée : médias de masse au misérabilisme aliénant (le voici votre populisme réel!), rêve de gloire avant la moindre victoire (que le hip-hop repose en paix…), religiosité sans fond, comme le trou d’une tombe où s’empilent à l’infini les corps de nos aïeux (c’est bien ça la tradition, n’est-ce pas?), aveuglement des enfants hérité de parents qui nous voulaient pas voir, démocratie fantoche qui remplace le choix par le désir, la politique par le spectacle…
Dans ce conte aux faux airs de théâtre de marionnettes, le destin ne peut être là où on l’attend. C’est à cela qu’on le reconnaît. Il est une tendance aujourd’hui à mettre en concurrence tous les artistes arabes pour en élire le plus prophétique. La démarche est biaisée. Si l’art parle de nous « ici et maintenant », il n’a que prouvé sa valeur lorsque le lendemain il a encore raison.
On ne peut que féliciter l’équipe du théâtre El Hamra pour son travail militant, exigeant et sincère depuis plus de vingt ans. Mais avant tout, on s’incline devant une pièce surprenante, humble et exigeante, profondément rebelle. A croire que les Printemps naissent au théâtre…
Et maintenant, que faire?
Le Printemps, il en fut question, justement dans le débat qui suivit ce spectacle et qui voyait des artistes et intellectuels s’interroger sur la place de l’art et de la culture dans les révolutions arabes. Et c’est une belle leçon de réflexion et d’humilité à nos éditocrates qu’ont donné Ezzedine Gannoun, Leila Toubel et les autres participants face à l’hystérie, l’inculture et l’arrogance qui ont caractérisé les commentaires politiques et médiatiques français avec la victoire – relative – du parti Ennadah.
Au cours de la révolution, Leila Toubel et Ezzedine Gannoun se sont refusé à la pose de l’artiste compagnon de route : « c’est en tant que citoyenne que je manifestais, pas en tant que comédienne », commente Leila. « et nous n’avons pas besoin de Juppé et de ceux qui ont soutenu la dictature pour nous dire que les barbus sont dangereux, nous le savons, merci ! » Et de démonter la mythologie qui veut, notamment, que la Tunisie de Ben Ali ait protégé le statut de la femme…
Le défi désormais pour les artistes se situe moins dans le rapport au gouvernement provisoire et au parti majoritaire – trop malin pour attaquer les libertés de front, constatent-ils en substance– que précisément dans leur place de citoyen et leur rapport au peuple. Depuis que la chape de plomb a sauté, l’incompréhension, voir l’attaque, peut venir de mon voisin », constate Ezzedine Gannoun. Ces voisins qu’ils côtoient au quotidien dans le quartier populaire de Tunis où se niche El Hamra, où ils ont parfois donné asile à des marchands ambulants. Ils ont du faire à l’incompréhension de ceux qui les voyaient reprendre leur métier après le 14 janvier : « ce n’est pas le moment !» comme si le fardeau des assemblées citoyennes et de la préparation de « l’après » devait reposer sur les seules épaules des artistes. « Interdirait-on à un boulanger de faire son travail » ? ironise Ezzedine, dont les paroles entrent en résonance troublantes avec celles si belles du Théâtre ambulant Chopalovitch(1)…
À cette injonction, leur réponse fut un sit-in de plusieurs jours au Théâtre el Hamra.
Désormais, à la question «Que faire ?», leur réponse est simple : ce qu’ils ont toujours fait, en tant qu’artistes et citoyens. Ils ne cèderont ni au surf facile sur la vague de l’opportunisme antigouvernemental, ni ne lâcheront un pouce d’une liberté qu’ils n’ont jamais abdiquée, et dont The End est un exemple magnifique. Et continueront à tendre à la société tunisienne, avec finesse et courage, un miroir où l’intime et le politique se reflètent, étroitement imbriqués.
Hédi Maaroufi et Valérie de Saint-Do
Le festival Al Wassl, Plateforme Arts en Méditerrannée se poursuit au Théâtre Jean-Vilar de Vitry.
1. Le Théâtre ambulant Chopalovitch, superbe pièce de Lioubomir Simovitch e Théâtre ambulant Chopalovitch est l’histoire d’une troupe de théâtre qui, dans une ville sous l’occupation de l’Allemagne Nazie en 1941, débarque pour jouer Les Brigands de Schiller. Mais les habitants d’Oujitsé (en Serbie) sont dépassés par une réalité qui les maintient dans un état de terreur.
RETROUVEZ DES EXTRAITS CHOISIS DE LA SOIREE EN VIDEO :
(Réalisation Samuel Wahl)
Je viens de recevoir en plusieurs exemplaires l’appel à signer une pétition contre l’augmentation de 5,5% à 7% de la TVA sur les livres.
A première vue, d’accord, je signe. Tout ce qui augmente le prix des livres en rend l’accès plus difficile. On comprend bien pourquoi nos gouvernants ne veulent pas de citoyens lisant, réfléchissant :
« Le Grand Turc s’est bien avisé de cela, que les livres et la doctrine donnent, plus que toute autre chose, aux hommes le sens et l’entendement de se reconnaître et d’haïr la tyrannie ; j’entends qu’il n’en a en ses terres, guère de gens savants, ni qu’il en demande. (Étienne de La Boétie) »
Nous sommes bien, de ce point de vue, gouvernés par un petit Grand Turc.
Mais enfin, avant de signer, j’ai lu le texte de la pétition et là, léger malaise. « Le gouvernement français vient de passer la TVA du livre de 5,5 % à 7… au même titre que celui des vendeurs de pizzas ou de hamburgers. »
Outre la belle faute de français, le solécisme resplendissant, qu’on s’étonne de trouver sous la plume de défenseurs des livres, il y a un implicite bien méprisant dans cette phrase bancale.
Le lyrisme dégoulinant de la suite du texte conforte cette impression. On l’imagine écrit par le Déroulède d’une nation littéraire fantasmée. Un Déroulède qui aurait fumé son Grévisse… « Les livres, c’est la gomme abstractive de toutes les inégalités. C’est l’identique voyage offert aux riches ou aux pauvres, invalides ou non, jeunes ou âgés, depuis un fauteuil roulant ou de salon, un lit conjugal encore tiède ou d’hôpital glacé, depuis le banc d’un square ou d’un refuge, ou d’une cellule. »
Si la pensée est aussi approximative que le français, l’avalanche de métaphores outrées est bien un signe. Un signe de domination, un signe de puissance. « Ce n’est pas donné à tout le monde d’écrire comme moi. Et si vous signez la pétition, vous appartiendrez à la même caste supérieure qui m’a engendré. »
Il y a bien mépris ici. Mépris du bas peuple qui, rendez-vous compte, mange des pizzas ou des hamburgers ! Et si le libraire est un instant comparé au boucher ou au boulanger ; c’est pour asséner qu’en plus, « Il sait aussi combien ce qu’il propose se doit de contribuer au bonheur et à l’éveil des sens individuels, et in fine, à la société toute entière. ».
Évidemment, la pizza fait piètre figure face à ce destin christique attribué aux livres…
Conclusion et transition vers la deuxième partie de l‘escalade : « Dans électeur, après tout, n’y a-t-il point « lecteur » ? Oui, en effet, certes, et dans transatlantique, n’y a-t-il point « antique » ?…
On pourrait gloser longtemps sur ce texte affligeant, mais il reste un point. La TVA est l’impôt injuste par excellence, qui frappe les pauvres bien plus que les riches, et toute augmentation de son taux appauvrit les pauvres et ne touche pas aux riches.
Que ce soit sur les livres ou sur autre chose, il faut supprimer la TVA et la remplacer par un impôt juste, proportionnel aux revenus, et véritablement redistributif.
Réclamer une exception pour le livre, en abandonnant la pizza à son triste sort, c’est se tromper de cible, c’est préserver notre belle corporation d’écriveurs de livres, nous qui sommes tellement les meilleurs bienfaiteurs de l’humanité, c’est dire au peuple qui achète des hamburgers, le malheureux, qu’il mérite bien son triste sort et qu’on peut bien lui coller une TVA monstrueuse du moment qu’on ne touche pas au sacro-saint livre, Alléluia au plus haut des plafonds de bibliothèque.
LE livre n’existe pas. Il y a des livres concrets, bons, mauvais, utiles, délétères, dans la vie réelle. Cette pétition est une autocélébration délirante, corporatiste et boursouflée, dont les grandes envolées ne masquent pas la consternante pauvreté politique.
Je ne la signerai donc pas.
Michel Thion
On peut consulter le texte de cette pétition à l’adresse :
http://www.petitionpublique.fr/?pi=P2011N16249
Note de la rédaction de MicroCassandre : Au-delà du débat lancé par Michel Thion, nous tenons à affirmer que la défense des librairies et des diffuseurs indépendants est évidemment pour nous un enjeu crucial. Signalons aussi qu’il y a au moins une autre pétition sur le même sujet ! Voici son lien…