Archives de la catégorie ‘MicroCassandre’.

Théâtre en banlieue: l’État sort le karcher

Mardi 21 février 2012

Le Studio-théâtre de Stains, le Hublot de Colombes, le Centre dramatique de la Courneuve… autant de structures et d’équipes menacées par une politique malthusienne de l’État qui s’apparente fort à une arme de destruction massive. Et qui frappe de préférence dans les territoires déjà orphelins de la République.
 
Le Studio-théâtre de Stains et sa directrice sont ce que Cassandre/Horschamp pourrait appeler des compagnons de route. C’est en 1986 que  Xavier Marcheschi et  Marjorie Nakache, après avoir créé leur compagnie en 1984 ont choisi de travailler au cœur de la Seine-St-Denis dans une ville dont l’exemplaire cité-jardin ne doit pas masquer les difficultés économiques et sociales. Là, dans l’ancien – et fort beau – cinéma de quartier qu’ils ont investi en 1989,  ils ont relevé le défi d’un théâtre de proximité sans démagogie. Lieu de spectacles, mais beaucoup plus que cela: un lieu de pratique ouvert aux collégiens, lycéens, amateurs au cours d’ateliers et de stages accompagnant les créations. Un lieu que les habitants, en 16 ans, se sont réellement appropriés. Ici, la démocratie culturelle ne se paye pas de mots. Lors de notre dernière visite, un  après midi une vingtaine d’enfants et d’adolescents répétaient dans la grand hall aux allures de mini théâtre antique.

Depuis sa création, le Studio-Théâtre de Stains bénéficie d’une convention avec la ministère de la Culture – en l’occurrence la DRAC Ile-de-France. Non sans avoir vu, au fil de la dernière décennie, ses subventions baisser au mépris des affirmations de sanctuarisation du budget du spectacle vivant, pour atteindre 60000 euros annuels désormais. En ce début d’année 2012, le couperet vient de tomber: la DRAC ne renouvellera pas la convention. Le minimum syndical du respect juridique des textes font que le théâtre reste subventionné en 2012 mais verra ses subsides divisés par 2 en 2013 et supprimés fin 2014. Quand on sait que le label ministériel est souvent décisif pour les financements des collectivités territoriales, voilà qui ressemble à s’y méprendre à une condamnation à mort.

Muriel Genthon, directrice de la DRAC-Ile-de-France et exécutrice des basses œuvres du sarkozysme culturel, s’abrite frileusement derrière les recommandations d’un comité d’experts décrit comme « très élitiste – ce dont on ne doute pas, hélas. Soit. Vingt-six ans d’existence, et tout à coup, en 2012,  le Studio théâtre, – qui invite des auteurs en résidence et dont le programme panache classique et contemporains– serait brutalement frappé d’ insuffisance artistique?   Mais au delà des snobismes du moment de ceux qui détiennent les jetons de présence des comités d’experts, le rouleau compresseur est en marche. Pour Marjorie Nakache, «Il s’agit très clairement d’une décision politique. On estime que certains territoires, et certains habitants n’ont pas besoin de théâtre. On nous a dit : notre politique vise le niveau national. Stains n’est plus en France? » De là à penser que certaines populations sont moins françaises que d’autres comme le claironne quotidiennement l’extrême droite affichée ou plus ou moins masquée, il y un pas qu’elle franchit. Politique de civilisation…

On connait l’antienne, déjà ressassée par Jean-Jacques Aillagon avant ses pantouflages et aller-retours confortables entre public et privé*: «trop d’artistes, trop de compagnies».  Surtout en banlieue?  Le Hublot de Colombes est frappé par la même décision. Myopie malthusienne et phobie du «saupoudrage» (qui n’est pas le seul apanage de la droite, hélas! ) qui à force d’épandages toxiques sur les «mauvaises herbes» pratique la politique de la terre brûlée. De fait, le Studio-théâtre de Stains a refusé de céder à un chantage: on lui proposait, voici un an, de transférer la convention pour la compagnie en «aide au lieu». « Nous avons toujours revendiqué une présence artistique dans ce territoire. Pas question pour nous d’accepter qu’on ne finance que des murs!  » s’insurge Marjorie Nakache. À raison: les lieux qui, comme le  Centre dramatique de la Courneuve, sont passés sous ces fourches caudines s’en mordent les doigts.  Alors, l’argument générationnel a fait surface: l’équipe actuelle serait là depuis trop longtemps, place aux jeunes! Nul n’est propriétaire d’un théâtre, encore qu’une courtoisie et reconnaissance élémentaire voudrait que l’on respecte les fondateurs d’une aventure. Mais le prétexte est totalement fallacieux: aucune jeune compagnie n’a bénéficié des conventions retirées aux « vieux »! L’État déshabille Pierre mais n’habille pas Paul.

À Stains, l’équipe ne se rendra pas sans combat. Face à l’inanité d’une décision qui engage un nouveau gouvernement, le maire de Stains Michel Beaumale,  le président de Plaine commune, Patrick Braouezec, le vice-président du Conseil général Azzedine Taïbi et la députée Maire-Georges Buffet sont montés au créneau. Patrick Braouezec a beau jeu de rappeler que le Premier ministre s’est engagé à ses côtés pour faire de la Seine St-Denis un «territoire de la création». Cela commence mal, sauf à réduire la «création» aux bessonneries.*

Mais le soutien au Studio théâtre dépasse le clivage droite/ gauche. L’ancien préfet de Seine-St-Denis a apporté son soutien. Et aussi et surtout, les habitants de Stains n’entendent pas se laisser déposséder de leur outil. «Une habituée m’a dit: « on touche une partie de moi-même! » raconte Marjorie Nakache. Une pétition de soutien est en ligne sur le site du théâtre.

 «Ils ne mourraient pas tous mais tous étaient frappés…»

Ce qui arrive au Studio-Théâtre, au Hublot , et à d’autres artistes en Seine St-Denis doit alerter à la fois les candidats  à une alternative politique qu’une profession artistique peu encline , dans ses hautes sphères se mobiliser pour  les lieux ou les équipes qu’elle qualifie parfois abusivement de « petits ». À  Paris, le Lavoir Moderne Parisien a vu  son directeur jeter l’éponge et Kazem Shahryari se débat pour l’Art studio théâtre, après s’être vu refuser lui aussi toute aide de la DRAC, et supprimer ses ateliers d’écriture en Seine St-Denis, au nom d’une absurde « rotation nécessaire » des artistes! Face à l’idéologie de la concurrence exacerbée, le Manifeste «L’Art est public » de l’UFISC et la Fédération des Arts de la rue résume très bien l’impératif: « Nous devons rompre avec les politiques publiques enfermées entre les dogmes du marché concurrentiel et de l’académisme administré. La culture est, avant tout, une affaire de personne, de dignité et d’humanité ». Si nous n’en somme pas tous conscients, dans la profession et au delà, nous risquons de voir s’accomplir à nouveau la prophétie de Martin Niemöller: « Quand ils sont venus chercher les communistes… »

 

* Je parle de Luc, pas d’Éric.

 

N.B. Une soirée de débats et de soutien est organisée le 6 mars, à 19 h. RV au Studio-Théâtre 19 rue Carnot, Stains. contact@sutdiotheatrestains.fr

 

 

 

Et à propos de banlieue, un message de François Bernheim :

Un nouveau mardi ça fait désordre à Créteil le 27 mars avec Stéphane Hessel

« La politique trop vieille pour les jeunes ?

Après « Si tu t’imagines » en juin 2011 en partenariat avec Cassandre/Horschamp, « 50 ans après le massacre des Algériens à paris » en Octobre numéro conçu par Michel Dréano, Mardi quitte l’espace Jemmapes. L’enjeu est de mobiliser en amont de la soirée et localement tous ceux qui auraient quelque chose à dire en travaillant régulièrement avec eux. Le partenariat engagé avec la mairie de Créteil et le centre socio culturel Madeleine Rébérioux permet de rentrer en contact avec les écoles, les associations et les groupes de travail du Centre ( théâtre, danse, slam, etc ). Les équipes de Reporter citoyen réaliseront des reportages vidéo mettant en avant la relation de la jeunesse à la politique et en particulier au mouvement des Indignés. Michel Butel qui lance un nouveau mensuel « L’impossible » le 14 Mars , Hamed Bouzzine conteur et une sociologue seront également invités.

Centre socio culturel Madeleine Rébérioux 27 av François Mitterrand Créteil – métro Créteil pointe du lac

27 mars 20h . Entrée libre.

Gallimard contre Hemingway : il n’y a plus de magie

Samedi 18 février 2012

 

Hier, le web bruissait du conflit opposant François Bon, et son passionnant site publie.net, à Gallimard. Nous avons demandé à l’ami Laurent Grisel, écrivain et poète lui-même et  animateur entre autre de remue.net, de faire le point sur cette affaire qui tend à montrer que le droit d’auteur,  qui initialement, fut inventé pour faire valoir l’intérêt de l’auteur face à l’éditeur, est totalement dévoyé et « protège » désormais l’éditeur… contre les lecteurs.

 

 

Hier, vendredi 17 février 2012, à 13h14, un bref message de François Bon sur twitter :

 

Le motif : Gallimard détient les droits négociés avec la famille Hemingway, ceux-ci courent jusqu’en 2032, cette maison d’édition reste assise sur la traduction de Jean Dutourd.

La manière : spécialement malpolie et méprisante ; il faut lire sur la page de François Bon dédiée à cette histoire le message envoyé par un cadre de l’auguste maison aux distributeurs qui leur demande de retirer le fichier numérique de leur plate-forme. Le fait qu’il s’agit d’une nouvelle traduction réalisée par François Bon n’est même pas mentionné, on pourrait croire qu’il s’agit d’une numérisation pirate…

Réactions en chaîne, dizaines de messages d’indignation, de dénonciation, recherches sur les questions de droit, etc. Tapez François Bon + Hemingway + Gallimard sur un moteur de recherche,vous aurez une idée de la vague. L’équivalent d’une émeute mais dont tous les cris seraient articulés, dont tous les coups porteraient. Une masse si brusque et forte que la presse de bon ton qui ignore continument et consciencieusement les merveilles publiées semaine après semaine par publie.net se réveille et relate l’affaire.

Solidarité et révolte qui vont bien au-delà du fait initial.

Il y a eu pour commencer une réaction de défense car c’est publie.net qui est attaqué. Des textes de classiques, des textes contemporains, vifs, neufs, inventifs, c’est là que se fait la nouvelle littérature, des prix bas, une bonne ergonomie de lecture sur écran, liseuses, même les petits terminaux, un contrat d’édition qui distribue les recettes nettes à moitié entre auteur et éditeur… Et une complète autonomie  : la fierté de dire le monde sans tutelle, sans commandement, sans gloriole, sans mensonges commerciaux.

L’alternative est là : c’est tout ce que nous pouvons souhaiter, et que nous devons aider à se développer, à devenir la plus simple norme.

Que le droit existant permette à Gallimard de se comporter en goujat n’a en rien calmé la colère. On le sait bien que ce droit existe et est tel. Mais justement. Ce qui est en cause c’est la durée des droits d’auteur au-delà de toute raison,une économie de rente , un abus d’héritage, finalement tous les mécanismes juridiques qui favorisent l’accumulation et la transmission de l’accumulation, donc son agrandissement infini de génération en génération, produisant des aristocraties et des aristocrates plus que nous ne pouvons en supporter. Laurent Margantin (écrivain, génial traducteur de Kafka, entre autres) propose un objectif : démolir Gallimard.

Cette maison d’édition a l’air bien étonnée. C’est le propre des puissants d’ignorer le discrédit dont ils font l’objet. Car c’est une des leçons de la furie déclenchée, de sa profondeur, de son étendue : il n’y a plus de magie, plus d’aura. Car ce sont eux qui se sont abîmés dans les trucs et astuces, dans la publication de textes médiocres lancés en fanfare. Du dedans on le sait : il n’y a de trimestres où de bons éditeurs, de ceux qui restaient, s’en vont et fondent de nouvelles maisons d’édition. Du dehors on le sait : tous ces livres qu’on laisse tomber à peine parcourus, toutes ces fabrications.

On ne croit plus à ce monde et il s’effondre sous nos yeux. Ils ont eux-mêmes manœuvré la pioche et la pelle et creusé le trou dans lequel ils basculent. Ce sont eux qui se sont alignés sur Walt Disney pour des droits d’auteur à 70 ans après la mort de l’auteur. Dès lors, quelle différence ?

Il arrive à cette maison d’édition et à toutes celles qui sont au même régime ce qui arrive en ce moment aux grands journaux qu’on consulte seulement pour connaître le dernier état de la propagande, aux télévisions de masse qui maigrissent inexorablement de mois en mois, aux éditorialistes qui pontifient dans le vide, aux économistes dont l’abjection et la violence des injonctions ne peut plus être cachée, aux agronomes qui n’ont plus aucun miracle à proposer…

Que faire ?

Dans l’immédiat, si ce n’est déjà fait, s’abonner à publie.net et lire et lire car ce ne sont pas les titres qui manquent, le catalogue est bellissime.

Ensuite, poursuivre les réflexions sur le droit d’auteur et aboutir à une formulation qui brise la création de positions dominantes et leur transmission.

Continuer de se moquer des puissants, écrire, écrire à plusieurs, lire, lire à voix haute, échanger avec les peintres, les musiciens, enquêter dans le présent comme dans le passé, reprendre et refaire les batailles pour l’égalité, témoigner, produire des récits du monde, changer de points de vue et les multiplier dans la fiction, écrire des épopées dont aucun individu n’occupe le centre, faire entendre les voix impersonnelles du commun, mettre au devant les existences effacées par le spectacle, continuer.

 

Laurent Grisel

Un hymne à la paix (16 fois)

Journal de la crise de 2006, 23007, 2008, d’avant et d’après

Avec L. L. de Mars :Les Misères et les malheurs de la guerre d’après Jacques callot, noble lorrain

NDLR: Un article de Laurent Grisel sur publie.net est paru dans Cassandre/Horschamp n° 83.

D’un poète à un autre, sur la Grèce

Mercredi 15 février 2012

Je vous livre ici les mots envoyés par notre ami Serge Pey, poète en action dont vous pouvez lire l’entretien passionnant dans le dernier Cassandre/Horschamp. Écrit au lendemain du vote du plan d’austérité (de mise à mort, devrait-on dire ) du Parlement Grec et de la manifestation à Athènes.

Notes écrites par quelques philosophes grecs

pour Mikis Theodorakis

Chef d’orchestre, 

gazé à bout portant

 par un policier anti émeute

hier soir devant l’Acropole

 

 

Mikis Théodorakis avait toujours pensé 

qu’il était né dans une 

ville qui inventa la démocratie 

quand Solon annula les dettes des pauvres 

envers les riches

il y a longtemps


Mikis Théodorakis avait toujours pensé 

que l‘espérance était le songe 

d’un homme éveillé 


qu’il fallait tendre la main a ses amis 

sans fermer les doigts 


que cet enfant qui buvait 

dans le creux de sa main 

nous apprenait que nous conservions 

encore du superflu


que sans l’espérance on ne trouve pas 

l’inespéré qui est introuvable et inaccessible


Aujourd’hui Mikis Théodorakis pense 

qu’il se souviendra

 de cette citation d’Aristote

Dieu est trop parfait pour pouvoir

penser à autre chose qu’à lui-même

comme un marché financier


Mikis Théodorakis pense 

qu’il dirige maintenant

 un nuage de grenades lacrymogènes

devant un orchestre 

de musiciens-policiers à Athènes

et que  

Le plus bel arrangement 

est semblable à un tas d’ordures 

rassemblées au hasard


Mikis Théodorakis pense

qu’il a été gazé à bout portant 

le 13 février par un policier anti émeute 


que c’était hier soir


que de loin il voyait l’Acropole

et qu’on avait mis un masque à oxygène 

à la musique pour respirer sur son lit d’Hôpital


Serge PEY
serge.pey@gmail.com
http://www.sergepey.com/

Pourquoi une revue ?

Lundi 6 février 2012
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Cassandre/Horschamp
vous convie
le Lundi 6 février 2012 à 19h30
au MOTIf
à Pourquoi une revue ?

Naissance de Horschamp télévision !

Dimanche 5 février 2012
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http://tele.horschamp.org/

Depuis novembre 1995, l’équipe passionnée de Cassandre/Horschamp explore avec une revue de plus en plus belle et qui est devenue peu à peu la référence en la matière, tous les territoires méconnus de l’action culturelle et artistique en France et dans le monde.
En plus de la revue papier et des informations que nous diffusons sur internet, c’est une véritable boîte à outils que nous construisons depuis aujourd’hui quinze ans et nous l’enrichissons au fur et à mesure de tous les outils disponibles.

Vous pouvez retrouver nos travaux sur un site : www.horschamp.org, un blog : MicroCassandre, plusieurs pages facebook dont celle de la revue, et nous organisons et participons à de nombreuses rencontres sur les relations art/culture/société.
Nous sommes maintenant en mesure de vous faire profiter également de documents filmés qui permettent de (re)voir et de (ré)entendre des paroles très importantes pour le combat culturel qu’avec d’autres nous menons.

La religion est une opinion moins que les autres

Mercredi 14 décembre 2011
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Puisqu’on nous oblige à en parler, parlons-en. L’emprise de plusieurs religions sur le débat public augmente subrepticement au fil des années. Le bénitier est plein à ras bord. L’article de Cavanna dans « Le Monde » fait débat. Tant mieux. Débattons. Mais de quoi ?
La différence entre les croyants et les athées réside dans le simple fait que les athées ne cherchent pas à imposer leur athéisme aux autres. Ils ne sont pas organisés pour ça, et, pour tout dire, ils s’en foutent. Pourtant, il semble bien que le moment soit venu de défendre le droit d’être athée.
Reprenons au début.
L’univers comprendrait cent milliards de galaxies, chacune d’entre elles avec ses cent mil-liards d’étoiles (à quelques-unes près, ne chipotons pas…). La Terre, dans tout cela, est une chiure de mouche à l’extrémité d’une galaxie mineure, et, à sa surface, s’agitent de rares et improbables moisissures, dont nous autres humains formons une infime minorité, cet ensemble se trouvant à la merci du premier frisson cosmique venu.
Tout cela aurait été créé par un Dieu tout puissant dans l’unique dessein de faire émerger à la vie certaines des dites moisissures, (nous-mêmes, mes frères humains, vous l’aurez compris). Cet univers incommensurable serait à notre service exclusif, et aurait été créé pour nous assurer la vie éternelle après une vie terrestre de merde, si nous supportons le cœur léger la dite vie de merde et si nous adorons le dit Dieu tout puissant.
Soit.
J’ai toutefois quelque difficulté à croire que le créateur de cet univers surveillerait d’un regard sourcilleux ce qu’il y a dans mon assiette, s’intéresserait à ce que les femmes aient les cheveux couverts d’un foulard, ou bien prenne le temps de damner pour l’éternité ceux qui baisent dans une position ou avec un partenaire non autorisés. Cela me paraît bien présomptueux…
En définitive, qu’une telle (in)créature éprouve le curieux besoin d’être « adorée » par d’insignifiantes formes de vie qui rampent fébrilement sur un gravillon périphérique est un peu délicat à concevoir.
Le problème est que tout cela n’est guère discutable, puisque appuyé sur des textes « sacrés », des « révélations divines» qui, par leur nature même, ne sont pas ouvertes à la discussion, puisque c’est Dieu qui a parlé.
Autre problème : les dits textes « sacrés » sont légion. Ils ont beaucoup varié au fil des siècles, ils s’opposent entre eux, chacun promettant les foudres de l’enfer dans l’autre monde et, contradictoirement, la lapidation dans celui-ci, à ceux qui n’y croiraient pas ou qui croiraient autrement. Contradictoirement, puisque, si Dieu se charge de la punition, ça doit être autre chose que la pauvre punition humaine et contingente….
On est toujours l’hérétique, l’incroyant, bref, le damné de quelqu’un.
Que peut bien signifier, dans ces conditions, la demande de « respect » violemment énoncée par des organisations religieuses qui promettent, au mieux les flammes de l’enfer, au pire un lynchage crapuleux, à ceux qui n’y croient pas ? Où est leur « respect » ?
La question est donc posée de savoir si le fait qu’en république, chacun ait le droit de croire à ce qu’il veut et de rendre un culte aux diverses divinités de son choix et à leurs avatars, cela implique que la religion doit être, en tant que telle, un élément de la vie publique, du débat politique ? Par voie de conséquence, on est fondé à se demander si la vie publique doit s’organiser autour des prescriptions des différentes religions ?
Le débat politique s’articule d’abord autour de faits concrets, mesurable en termes de principes et d’objectifs énonçables concrètement.
En résumé, le but de l’organisation sociale humaine serait d’assurer à chacun la meilleure vie possible, et donc d’assurer une répartition la moins inéquitable possible des richesses produi-tes, l’accès de chacun à un certain nombre de bienfaits collectivement produits, dans la sécurité qu’elle est capable d’assumer.
Ces débats se déroulent autour de faits concrets, et doivent déterminer l’organisation sociale. Ils en sont la raison d’être.
Introduire dans ce débat public des notions totalement subjectives, fantasmées, aussi vagues que des « commandements divins », des révélations, des visions, des récits mythologiques, des fabulations délirantes, bref, toutes sortes d’élucubrations mystiques, est bien ici totalement hors de propos.
Une religion est une croyance pour laquelle notre vie réelle n’est qu’un long examen de passage vers une vie future, qui récompensera ou punira éternellement notre comportement actuel. Si chacun, encore une fois, est absolument libre de croire cela pour ce qui le concerne, on voit bien que cette problématique est totalement étrangère au débat politique qui ne concerne et ne peut concerner que le seul monde réel où nous vivons aujourd’hui.
Une croyance religieuse n’est pas une opinion, puisqu’elle n’est pas sujette à débat, qu’elle est une abdication partielle mais volontaire de la raison, une soumission plus ou moins assumée aux prescriptions d’un clergé, et surtout un classement implacable du genre humain entre croyants et incroyants, ou pire, croyant mal.
Dans l’histoire, à chaque fois qu’une religion a pu s’allier au pouvoir politique, ou qu’un pou-voir politique a eu besoin d’une religion pour établir son autorité, cette alliance a permis à la fois un régime autoritaire et une croyance obligatoire. Mais peut-on s’obliger à croire ?
Bien sûr et heureusement, il existe aujourd’hui un grand nombre de croyants modérés, probablement une large majorité d’entre eux, au moins en France, qui considèrent que cela ne regarde qu’eux, qui sont de sincères démocrates, qui ne cherchent pas à imposer leurs convictions ou leurs pratiques à l’espace public, et à qui il serait profondément injuste de faire porter l’histoire sanglante des hiérarchies religieuses du passé ou du présent. On aimerait juste les entendre un peu plus en ce moment…
En république, tout est discutable à tout instant. Contrairement à ce que pensent des op-presseurs intéressés, il n’y a pas de « sacré » en république. C’est juste un outil pour faire taire les opposants. Les opinions politiques que j’ai adoptées après réflexion et débat tout au long de ma vie sont quotidiennement moquées et insultées dans la presse, mais aussi parfois débattues, avec des arguments posés, auxquels je peux éventuellement répondre. Tout cela est bien la moin-dre des choses et il n’y a pas de quoi s’offusquer.
Sous quel prétexte de « sacré », les croyances, qui par surcroît ne sont fondées sur rien de concret et ne concernent pas le monde réel, devraient-elles être exemptes de critiques ou de moqueries ?
Le « sacré » peut et doit être interrogé, à proportion du degré auquel il veut s’introduire dans le débat public.
Qu’on se souvienne, lors de l’incendie du cinéma Saint-Michel qui projetait « la dernière tentation du Christ », par des skinheads en jupon , intégristes catholiques, que la compassion de Mgr Lustiger pour les victimes s’exprimait en ces termes délicats : « Quand on touche au sacré, on déchaîne le diable (sic !) », autrement dit en bon français, « bien fait pour leurs gueules ! ».
Il ne suffit pas qu’un individu déclare telle ou telle « croyance » sacrée, pour que nul ne puisse plus porter sur celle-ci un regard ou une plume critique, sinon, cela signifie la mort pro-grammée de tout débat public, la fin de la société humaine.
Le retour du délit de blasphème établi par les tribunaux français, la polémique imbécile lancée par des croyants autour de quelques dessins de presse, le dérapage consternant d’institutions qui assimilent ainsi bêtement race et religion, sont des signes extraordinairement inquiétants de régression intellectuelle et d’abêtissement social et politique.
Les manifestations contre des pièces de théâtre par des zozos intégristes qui ne les ont pas vues montre bien à quel point ils ne parlent pas du monde réel, pourtant le seul qui vaille. Ils font de leurs fantasmes une compétence, aurait peut-être dit Barthes (Barthèsse pour les mal-comprenants qui nous gouvernent).
Imaginons qu’une « révélation » m’impose une religion qui prescrive de fumer des petits cigares toscans bien puants au cinéma, par exemple. Cela me donnerait-il le droit de demander aux pouvoirs publics de financer des salles adéquates pour pratiquer ma croyance ?
Il existe une religion, les « Témoins de Jéhovah », qui interdit les transfusions sanguines. Les médecins confrontés à une urgence vitale, à ma connaissance, transfusent d’abord et discu-tent ensuite. Va-t-on le leur reprocher ?
Un certain Vladimir Illich disait il y a 90 ans : « Qui veut le pope paye le pope », ça semble normal, la religion n’est pas un service public.
Le dernier avatar de l’invasion religieuse dans l’espace public est le « laïcisme ». Ceux qui pensent que les religions n’ont rien à faire dans l’espace ou le débat public, ni ne doivent recevoir l’argent public, sont des « laïcards ». Ainsi tamponnés d’un vocable au sens vague, mais forcément infamant, les républicains seraient réduits au silence.
Pour ces envahisseurs  et pour leurs amis qui nous dirigent, le prêtre vaut mieux que l’instituteur, nos « racines chrétiennes » valent mieux que la culture, le savoir et l’ouverture au monde, et, on le voit, les croyances les plus rigolotes, mieux que les délibérations démocratiques.
Ce serait, ce sont, quelques-uns des nombreux exemples de l’émergence du nouveau moyen-âge que nous vivons aujourd’hui, où le « Marché » est devenu le dernier Dieu inventé, les banquiers ses apôtres, et la Commission Européenne son synode. Et, là encore, nous sommes instamment enjoints de croire, de ne pas rire quand on nous dit qu’on va réguler le marché (mais peut-on réguler Dieu ?), de confesser nos fautes et de consommer à crédit.
Ainsi, mes frères humains, je vous le dis, en matière de religion, comme de finance, d’Europe, et de politique en général, je suis et me revendique laïc, laïciste, laïcard … et pas prêt à croire tout ce que des vautours, ou des corbeaux, intéressés, voudraient me faire avaler.

Michel Thion

P.S. Pour ceux qui trouveraient que j’exagère en parlant de nouveau moyen-âge, qu’ils lisent « vivre et penser comme des porcs » de Gilles Châtelet ou bien « punir les pauvres » de Loïc Wacquant, pour ne citer que ces deux ouvrages essentiels. Pour ce qui est du voile, je ne peux que conseiller « Bas les voiles » de Chahdortt Djavann, chronique d’une porteuse forcée du voile. Ça fait réfléchir. Enfin, pour finir sur une note optimiste, pour ce qui est du « vivre ensemble », voyez sans attendre le superbe film de Nadine Labaki : « Et maintenant, on va où ? ». Il y a de l’espoir là-dedans, même pour les croyants…
Deux liens pour poursuivre : http://www.youtube.com/watch?v=MeSSwKffj9o et http://brouillonsdeculture.wordpress.com/2011/08/07/a-tous-les-homophobes-citant-la-bible/

MAGIE NOIRE : PRESENCE CHARNELLE, SPIRITUELLE, SUBLIMEE

Vendredi 2 décembre 2011
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Le théâtre de l’Épée de bois accueille actuellement la création Magie noire, une œuvre collective imaginée par des jeunes artistes brésiliens des favelas et orchestrée par Laurent Poncelet, directeur de la compagnie du théâtre-action Ophélia.

« C’est par le corps que nous sommes temps et lieu »

ZUMTHOR Paul : Introduction à la poésie orale.

Être enfin visibles ! Voici la préoccupation principale des jeunes artistes brésiliens des favelas. Exclus, relégués à la périphérie de la ville de Recife, personne ne s’aventure au-delà de cette limite, personne n’y risque, ne serait-ce qu’un coup d’œil. L’ignorance est totale, comme s’ils n’étaient pas une réalité du Brésil, comme si ce pays se limitait aux riches cariocas qui peuplent les plages de Copacabana et d’Ipanema, tortillant leurs corps refaits sur des airs de Bossa-nova.
Bénéficiant d’une collaboration artistique entre l’ONG Brésilienne Pé no chao et la Cie Ophélia, forts d’un savoir faire artistique et de l’écoute humaine dont ils ont bénéficié

Laurence Fragnol

, les jeunes artistes auxquels nous faisons face sont déterminés. Et la rencontre a lieu… Dans les couloirs du théâtre, dans les travées de la salle, les artistes viennent au contact, une main passée dans les cheveux, un enlacement bref, un petit tour de danse, tout cela dans des éclats de voix : interpellations et rires. Si nous pensions que la barrière serait maintenue entre la scène et la salle, et bien c’est une erreur. Nous ne venons pas voir un spectacle, nous venons faire l’expérience d’une histoire, d’une culture, de la vie des favelas. Une vie où la mort est par trop présente, elle rôde sans cesse, toujours dissimulée derrière une baraque, surgissant de tous côtés elle prend plusieurs visages, la drogue, l’homicide, la faim. La favela, c’est aussi des moments de partage, de discussions, de rêves, de tendresse parfois. Des moments…interrompus sans cesse par les règlements de compte, l’irruption des gangs, les descentes de police, les visites des dealers. La survie aussi, interrompt la contemplation, lorsqu’il s’agit de pister les voitures aux feux rouges pour quémander ou laver les vitres, se précipiter pour ramasser les ordures en espérant recycler des objets, récupérer ce qui peut encore servir. Toute cette réalité nous est déballée crûment, avec leurs mots, leur langage, mais attention ! Nous ne sommes pas dans un docu-fiction. Tout ce récit nous est narré à travers diverses expressions artistiques qui sont les leurs. Sur scène, les éléments culturels issus de la tradition africaine affirment l’identité noire. Transdisciplinaire, cette histoire est contée par les corps des danseurs, des musiciens des acteurs. Le corps, le mouvement, le souffle sont au cœur de la poïétique. Entre capoeira et danse afro-brésilienne, les danseurs revendiquent une esthétique qui leur est propre, une expression exigeante à laquelle ils ont façonnés leur corps. Leurs présences s’imposent par la voix, le rythme du corps, le rythme des instruments. À partir des rythmes du Maracatu et du candomblé, une nouvelle manière d’être au monde nous est donnée. L’énergie des Orixas, entre possession et pouvoir, exhale une transe et une puissance qui nous sont inconnues et desquelles nous avons certainement quelque chose à retenir. Ouverts sur les autres cultures, prêts à s’approprier, en faisant passer par leurs filtres, des formes d’art venues d’ailleurs, ces artistes parviennent à métisser la hip-hop, lui redonnant un souffle nouveau, réinvestissant cette danse de son potentiel contestataire.
À la fin de cette performance, un temps de discussion est prévu entre les artistes et le public pour échanger ses impressions, poser des questions. Tous savent qu’ils ont dorénavant franchis des étapes, que ceux sont des artistes qui souhaitent désormais vivre de leur art mais également le divulguer dans les favelas, mais aussi à travers le monde. Sans abandonner des revendications politiques, ils plaident pour une égalité qui n’est pas encore venue, le Parti des travailleurs ne s’est pas encore décidé à investir dans l’éducation et la santé. Ils veulent obtenir un autre regard que celui de la télévision qui ne reflète pas la complexité de leur vie, les réduits à quelques caractéristiques sensationnelles, les stigmatisent. Désormais il faudra compter avec eux, ils habitent l’espace, prennent la parole.

Rosa Ferreira

Ce soir et demain samedi 3 décembre à 21h, et du 7 au 10 décembre, même heure. Les dimanches 4 et 11 décembre à 16h, Théâtre de l’Épée de bois, La Cartoucherie, Route du champ de manœuvre.

La TVA sur les livres : Pas de ça chez moi !

Mercredi 9 novembre 2011

Une pétition pour les livres ?

Je viens de recevoir en plusieurs exemplaires l’appel à signer une pétition contre l’augmentation de 5,5% à 7% de la TVA sur les livres.
A première vue, d’accord, je signe. Tout ce qui augmente le prix des livres en rend l’accès plus difficile. On comprend bien pourquoi nos gouvernants ne veulent pas de citoyens lisant, réfléchissant :
« Le Grand Turc s’est bien avisé de cela, que les livres et la doctrine donnent, plus que toute autre chose, aux hommes le sens et l’entendement de se reconnaître et d’haïr la tyrannie ; j’entends qu’il n’en a en ses terres, guère de gens savants, ni qu’il en demande. (Étienne de La Boétie) »
Nous sommes bien, de ce point de vue, gouvernés par un petit Grand Turc.
Mais enfin, avant de signer, j’ai lu le texte de la pétition et là, léger malaise.
« Le gouvernement français vient de passer la TVA du livre de 5,5 % à 7… au même titre que celui des vendeurs de pizzas ou de hamburgers. »
Outre la belle faute de français, le solécisme resplendissant, qu’on s’étonne de trouver sous la plume de défenseurs des livres, il y a un implicite bien méprisant dans cette phrase bancale.
Le lyrisme dégoulinant de la suite du texte conforte cette impression. On l’imagine écrit par le Déroulède d’une nation littéraire fantasmée. Un Déroulède qui aurait fumé son Grévisse…
« Les livres, c’est la gomme abstractive de toutes les inégalités. C’est l’identique voyage offert aux riches ou aux pauvres, invalides ou non, jeunes ou âgés, depuis un fauteuil roulant ou de salon, un lit conjugal encore tiède ou d’hôpital glacé, depuis le banc d’un square ou d’un refuge, ou d’une cellule. »
Si la pensée est aussi approximative que le français, l’avalanche de métaphores outrées est bien un signe. Un signe de domination, un signe de puissance. « Ce n’est pas donné à tout le monde d’écrire comme moi. Et si vous signez la pétition, vous appartiendrez à la même caste supérieure qui m’a engendré. »
Il y a bien mépris ici. Mépris du bas peuple qui, rendez-vous compte, mange des pizzas ou des hamburgers ! Et si le libraire est un instant comparé au boucher ou au boulanger ; c’est pour asséner qu’en plus, « Il sait aussi combien ce qu’il propose se doit de contribuer au bonheur et à l’éveil des sens individuels, et in fine, à la société toute entière. ».
Évidemment, la pizza fait piètre figure face à ce destin christique attribué aux livres…
Conclusion et transition vers la deuxième partie de l‘escalade : « Dans électeur, après tout, n’y a-t-il point « lecteur » ? Oui, en effet, certes, et dans transatlantique, n’y a-t-il point « antique » ?…
On pourrait gloser longtemps sur ce texte affligeant, mais il reste un point. La TVA est l’impôt injuste par excellence, qui frappe les pauvres bien plus que les riches, et toute augmentation de son taux appauvrit les pauvres et ne touche pas aux riches.
Que ce soit sur les livres ou sur autre chose, il faut supprimer la TVA et la remplacer par un impôt juste, proportionnel aux revenus, et véritablement redistributif.
Réclamer une exception pour le livre, en abandonnant la pizza à son triste sort, c’est se tromper de cible, c’est préserver notre belle corporation d’écriveurs de livres, nous qui sommes tellement les meilleurs bienfaiteurs de l’humanité, c’est dire au peuple qui achète des hamburgers, le malheureux, qu’il mérite bien son triste sort et qu’on peut bien lui coller une TVA monstrueuse du moment qu’on ne touche pas au sacro-saint livre, Alléluia au plus haut des plafonds de bibliothèque.
LE livre n’existe pas. Il y a des livres concrets, bons, mauvais, utiles, délétères, dans la vie réelle. Cette pétition est une autocélébration délirante, corporatiste et boursouflée, dont les grandes envolées ne masquent pas la consternante pauvreté politique.
Je ne la signerai donc pas.

Michel Thion
On peut consulter le texte de cette pétition à l’adresse :

http://www.petitionpublique.fr/?pi=P2011N16249


Note de la rédaction de MicroCassandre : Au-delà du débat lancé par Michel Thion, nous tenons à affirmer que la défense des librairies et des diffuseurs indépendants est évidemment pour nous un enjeu crucial. Signalons aussi qu’il y a au moins une autre pétition sur le même sujet ! Voici son lien…