Archives de la catégorie ‘Le désastre du jour’.

Soyons nombreux contre les demeurés de l’ordre moral!

Mercredi 7 décembre 2011
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MicroCassandre s’associe bien volontiers à cet appel au moment où 50  députés UMP  soutiennent les chrétins de Civitas et veulent nous ramener à l’époque où leurs prédécesseurs, aussi intelligents et ouverts qu’eux, prétendaient censurer  La Religieuse de Rivette, dont Malraux avait courageusement levé l’interdiction!
Défendons nos libertés
contre l’ordre moral 
Depuis deux mois le courant catholique intégriste fédéré par l’Institut Civitas mène campagne contre des pièces de théâtre qu’il juge « blasphématoires ».
Epaulé par des groupes violents, racistes, antisémites et hostiles aux musulman-e-s comme le GUD, le Renouveau français ou l’Action française, il s’efforce de perturber la représentation de ces pièces par tous les moyens (intrusion dans le Théâtre de la Ville et agressions de spectateurs, prières de rue, utilisation de moyens de sonorisation puissants comme à Toulouse…).
Après s’être attaqué à Sur le concept du visage du fils de Dieu de Romeo Castellucci, il s’en prend à Golgotha pic-nic de Rodrigo Garcia. Il ne compte pas s’en tenir là puisqu’un des porte-parole de Civitas a annoncé fin octobre qu’il contesterait toutes les œuvres qu’il juge « blasphématoires ».
Ces catholiques intégristes veulent une France et une Europe « chrétienne et qui le reste » comme ils l’ont déjà déclaré, c’est-à-dire une société raciste débarrassée de ses migrant-e-s et où la religion occuperait une place centrale.
L’extrême droite constitue une menace à la liberté de création et d’expression. A chaque fois qu’elle a dirigé une ville ou un état, elle s’est employée à interdire des spectacles et à retirer des bibliothèques des ouvrages contraires à son idéologie, voire à les brûler.
Dans le cas présent, nous savons bien que ces mouvements veulent avant tout occuper la rue pour propager leur idéologie de haine et d’intolérance, en utilisant au besoin la violence afin d’intimider celles et ceux qui pensent autrement. C’est ce qu’ils ont fait en 1989 en incendiant le cinéma qui diffusait La Dernière tentation du christ de Martin Scorcese à Saint Michel.
 
Face à cette offensive violente et coordonnée :
-          Nous récusons l’usage de la notion de « blasphème », terme d’un autre âge qui vise à interdire de fait toute critique rationnelle de la religion et à en faire un délit afin d’obtenir la soumission des populations à un ordre autoritaire et obscurantiste ;
-          Nous dénonçons une stratégie d’un groupe de pression affilié à l’extrême droite qui vise à faire reculer les libertés et les droits dans tous les domaines (contraception, IVG, liberté sexuelle, programmes scolaires, culture…) contre les jeunes, les femmes et les travailleurs-ses ;
-          Nous rejetons également avec la plus grande fermeté un discours identitaire et pseudo-laïque stigmatisant les migrant-e-s, dénigrant les artistes et les enseignant-e-s, mais aussi visant à affaiblir la séparation des églises avec l’état et donc une laïcité émancipatrice à laquelle nous sommes attaché-e-s. Cela relève d’une stratégie de diversion et de division des travailleuses et travailleurs afin de pouvoir les écraser par des politiques d’austérité et de destruction de leurs droits. Le pouvoir actuel, la droite et l’extrême droite se partagent largement cette responsabilité. En laissant l’extrême droite perturber plusieurs spectacles, voire même en lui apportant une protection policière, le pouvoir contribue à bafouer la liberté de création artistique.
Face à ces menaces et à une volonté de s’approprier l’espace public, nous appelons les jeunes, les femmes, les travailleurs-ses, les artistes et créateurs-trices et plus largement la population parisienne à se mobiliser fortement pour faire échec au danger que représente l’extrême droite en participant
à la manifestation
Dimanche 11 décembre
15 h00, place Saint Michel
Premiers signataires : Action antifasciste Paris banlieue, Les Alternatifs, Alternative libertaire, Fédération anarchiste, Nouveau parti anticapitaliste, SUD Culture, SUD Etudiant, Parti de gauche, CNT Culture spectacle Région parisienne, Solidaires Paris, Parti communiste français Paris, FSU 75, Gauche unitaire, SUD Spectacle, Collectif national droit des femmes, Coordination des associations pour le droit à l’avortement et à la contraception, Coordination nationale du christianisme social

La TVA sur les livres : Pas de ça chez moi !

Mercredi 9 novembre 2011

Une pétition pour les livres ?

Je viens de recevoir en plusieurs exemplaires l’appel à signer une pétition contre l’augmentation de 5,5% à 7% de la TVA sur les livres.
A première vue, d’accord, je signe. Tout ce qui augmente le prix des livres en rend l’accès plus difficile. On comprend bien pourquoi nos gouvernants ne veulent pas de citoyens lisant, réfléchissant :
« Le Grand Turc s’est bien avisé de cela, que les livres et la doctrine donnent, plus que toute autre chose, aux hommes le sens et l’entendement de se reconnaître et d’haïr la tyrannie ; j’entends qu’il n’en a en ses terres, guère de gens savants, ni qu’il en demande. (Étienne de La Boétie) »
Nous sommes bien, de ce point de vue, gouvernés par un petit Grand Turc.
Mais enfin, avant de signer, j’ai lu le texte de la pétition et là, léger malaise.
« Le gouvernement français vient de passer la TVA du livre de 5,5 % à 7… au même titre que celui des vendeurs de pizzas ou de hamburgers. »
Outre la belle faute de français, le solécisme resplendissant, qu’on s’étonne de trouver sous la plume de défenseurs des livres, il y a un implicite bien méprisant dans cette phrase bancale.
Le lyrisme dégoulinant de la suite du texte conforte cette impression. On l’imagine écrit par le Déroulède d’une nation littéraire fantasmée. Un Déroulède qui aurait fumé son Grévisse…
« Les livres, c’est la gomme abstractive de toutes les inégalités. C’est l’identique voyage offert aux riches ou aux pauvres, invalides ou non, jeunes ou âgés, depuis un fauteuil roulant ou de salon, un lit conjugal encore tiède ou d’hôpital glacé, depuis le banc d’un square ou d’un refuge, ou d’une cellule. »
Si la pensée est aussi approximative que le français, l’avalanche de métaphores outrées est bien un signe. Un signe de domination, un signe de puissance. « Ce n’est pas donné à tout le monde d’écrire comme moi. Et si vous signez la pétition, vous appartiendrez à la même caste supérieure qui m’a engendré. »
Il y a bien mépris ici. Mépris du bas peuple qui, rendez-vous compte, mange des pizzas ou des hamburgers ! Et si le libraire est un instant comparé au boucher ou au boulanger ; c’est pour asséner qu’en plus, « Il sait aussi combien ce qu’il propose se doit de contribuer au bonheur et à l’éveil des sens individuels, et in fine, à la société toute entière. ».
Évidemment, la pizza fait piètre figure face à ce destin christique attribué aux livres…
Conclusion et transition vers la deuxième partie de l‘escalade : « Dans électeur, après tout, n’y a-t-il point « lecteur » ? Oui, en effet, certes, et dans transatlantique, n’y a-t-il point « antique » ?…
On pourrait gloser longtemps sur ce texte affligeant, mais il reste un point. La TVA est l’impôt injuste par excellence, qui frappe les pauvres bien plus que les riches, et toute augmentation de son taux appauvrit les pauvres et ne touche pas aux riches.
Que ce soit sur les livres ou sur autre chose, il faut supprimer la TVA et la remplacer par un impôt juste, proportionnel aux revenus, et véritablement redistributif.
Réclamer une exception pour le livre, en abandonnant la pizza à son triste sort, c’est se tromper de cible, c’est préserver notre belle corporation d’écriveurs de livres, nous qui sommes tellement les meilleurs bienfaiteurs de l’humanité, c’est dire au peuple qui achète des hamburgers, le malheureux, qu’il mérite bien son triste sort et qu’on peut bien lui coller une TVA monstrueuse du moment qu’on ne touche pas au sacro-saint livre, Alléluia au plus haut des plafonds de bibliothèque.
LE livre n’existe pas. Il y a des livres concrets, bons, mauvais, utiles, délétères, dans la vie réelle. Cette pétition est une autocélébration délirante, corporatiste et boursouflée, dont les grandes envolées ne masquent pas la consternante pauvreté politique.
Je ne la signerai donc pas.

Michel Thion
On peut consulter le texte de cette pétition à l’adresse :

http://www.petitionpublique.fr/?pi=P2011N16249


Note de la rédaction de MicroCassandre : Au-delà du débat lancé par Michel Thion, nous tenons à affirmer que la défense des librairies et des diffuseurs indépendants est évidemment pour nous un enjeu crucial. Signalons aussi qu’il y a au moins une autre pétition sur le même sujet ! Voici son lien…

Artistophobie, ça suffit! Visite chez les défenseurs de la chrétienté

Jeudi 3 novembre 2011
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Par Thomas Hahn

 

Ils brandissent des crucifix et des icônes. Ils agitent d’étranges drapeaux et scandent: « France catholique! » Leur prière de rue face au Théâtre de la Ville se fait au micro. Les haut-parleurs ciblent Roméo Castellucci et le public de sa pièce « Sul concetto di volto nel figlio di dio ».

 

La présence de CRS est impressionnante face à la cinquantaine de personnes qui s’est rassemblée ce dimanche, jour de la dernière au Théâtre de la Ville. Mais que se passe-t-il dans leurs têtes? Pour tenter d’y comprendre quelque chose, j’aborde un jeune manifestant au look Grandes Ecoles et lui demande s’il a vu le spectacle. Il dit que oui. Alors, qu’a-t-il à lui reprocher, puisqu’il s’agit d’une interrogation spirituelle sur l’homme face à sa fin et à dieu? « Mais alors », me répond-il, « que diriez-vous si quelqu’un vous jetait des excréments à la figure? » Je fais valoir qu’aucun spectateur n’est souillé et que c’est au contraire les intégristes qui ont aspergé le public d’œufs de d’huile de moteur. « Peut-être, » concède-t-il, « mais ce sont là quelques fous comme il y en a partout. » Lui-même, rien à voir! C’est vrai qu’il a l’air sage et je suis désolé d’avoir interrompu sa prière. Sa copine écoute attentivement notre dialogue. Et monsieur se met à parler de « christianophobie »: « Ici, on souille le Christ et en Egypte on assassine les Chrétiens! » Pourtant, premièrement, Castellucci fait passer tout son amour du « Salvator Mundi », se permettant simplement d’émettre un doute sur l’hypothèse que le monde ait été sauvé. Et deuxièmement, quel rapport entre son spectacle des assassinats en Egypte? « Si, il y en a un, partout on attaque le christianisme! » C’est donc entendu: Il n’y aurait pas de rapport entre les manifestants anti-Castellucci dans la rue et ceux qui, à cinquante mètres de là, attaquent les spectateurs et tentent d’empêcher les représentations en occupant le plateau. Mais en même temps Castellucci serait coresponsable des attaques contre les Coptes au Caire. Pour avoir tenté de comprendre leurs raisonnements, me voilà bien embrouillé.

 

La confrontation, …

 

« Alors, bon, » dit le chrétien modèle: « Arrêtons-nous aux grenades. Les enfants balancent des grenades sur le Christ et il y a de la matière fécale qui coule sur son visage ». Le monsieur s’excite, il est ému. Il semble avoir décidé d’emblée que ceci est une pièce de guerre. Les enfants s’amusent comme nous nous sommes tous amusés à défier une autorité, par exemple en lançant des boules de neige contre des portes ou des fenêtres. Ils sont là pour évoquer l’énergie vitale en quête de sens, en antithèse au vieux père incontinent. Puisque les uns arriveront un jour au stade de l’autre, le Christ se déchire et pleure. Sur son visage coulent les larmes, le sang et sans doute aussi les excréments de l’humanité. Castellucci fait sentir à tous ce qu’est un chemin de croix. Pour les humains autant que pour le fils de dieu. Car Castellucci est un homme croyant. Il ne le dit pas de façon explicite, pour ne pas biaiser la lecture de ses spectacles. Il ne répond pas à la question, par pudeur et parce que la foi n’est pas faite pour le jeu politicien, ni pour l’explication de texte qui enfreindrait la liberté du spectateur. En tant que créateur, Castellucci parle depuis une autre position que celle de l’homme qui va chez le boulanger ou aux toilettes. Les manifestants n’ont cure de cette différence, tout autant qu’il leur est impossible d’envisager qu’un acte représenté sur une scène et faisant partie d’une œuvre, est doté d’une valeur métaphorique et symbolique et ne peut être assimilé à un acte identique, exécuté par un citoyen dans la rue. Il ne suffit pas de voir une œuvre, il faut aussi vouloir la regarder en face. En l’occurrence, face au regard du Christ qui interroge. « Il s’agit d’invoquer Jésus de nouveau, parce qu’il est la personne qui a créé la religion occidentale et que nous voyons en lui son représentant. Mais la représentation de sa personne a disparu, et avec elle l’acte de se confronter à Jésus. Pour moi, cette absence prend une grande importance », déclara-t-il à la revue allemande Tanz pendant le processus de création de « Sul concetto di volto nel figlio di dio ». Est-ce ainsi que parle un « christianophobe »?

 

une stratégie politique

 

Ici, c’est le « Salvator Mundi » qui vous regarde en face, dans l’immensité de sa compassion, sachant que votre existence est tissée de déchéance, de mortalité, de la peur de tout ça et de mille désirs inassouvis. Si la foi peut te consoler, tant mieux pour toi. Sinon, fais un effort, pour accepter. Va voir le travail des artistes, parce que ça peut soulager. Tant que les intégristes de tous poils le permettent. Car le décalage entre leur caricature de la pièce et sa portée spirituelle met en évidence qu’il s’agit d’une manipulation politique. Le travail des artistes est pris en otage par des groupuscules en quête de puissance et d’attention médiatique. Ce qui nous interdit ici de les citer. Leur stratégie est évidente. Elle vise à créer le chaos pour imposer un double « sauveur »: Dieu et un dictateur terrestre. Et quant aux religions, il faut aussi se demander si les défenseurs autoproclamés de l’intégrité physique du portrait du Christ n’iront pas dans la foulée s’en prendre à la religion d’en face, dont les fidèles ont, selon les dogmes du clergé auxquels ils veulent revenir, crucifié le Christ en chair et en os. Face à quoi, Castellucci, c’est du pipi de chat.

 

Photos : Thomas Hahn

PS. La scène se reproduit au 104, où est jouée la pièce cette fin de semaine. Mais dans le XIXème, quartier populaire, les habitants ne sont pas près à voir l’extrême droite les squatter. Les quelques tondus venus le soir de la première ont reçu les œufs qu’ils avaient l’habitude de lancer, et une contre-manifestation de gauche pour la liberté artistique a rassemblé quelques 150 personnes.

Soutenons Radio Aligre !

Vendredi 21 octobre 2011

POUR QUE VIVE LE LAVOIR MODERNE PARISIEN

Mardi 13 septembre 2011
Hervé Breuil fondateur et directeur du LMP
Hervé Breuil fondateur et directeur du LMP

Le Lavoir Moderne Parisien compte parmi ces rares espaces d’échanges incertains et précieux que dirigent depuis de nombreuses années, de leur propre initiative, des femmes et des hommes libres pour qui la pratique de l’art est liée aux utopies qui font avancer notre société. Une pratique de l’art résolument populaire et non-marchande.

 

Le 21 de ce mois, le Lavoir Moderne Parisien sera mis en liquidation judiciaire pour défaut de paiement de loyer. Pour défendre ce lieu qu’il a fondé il y a plus de vingt-cinq ans, Hervé Breuil a entamé une grève de la faim depuis le 5 septembre 2011.

Un désir, un manque, un rêve, une volonté, une transgression, sont souvent à l’origine de tels projets qui n’entrent pas dans les cases administratives existantes. La plupart du temps, c’est une personne, un groupe ou un collectif, qui porte contre vents et marées cette folle possibilité de rassembler d’autres humains autour d’une scène et de permettre de vraies rencontres. Le Théâtre du Soleil et la Cartoucherie de Vincennes en sont les modèles reconnus, accomplis, prestigieux et emblématiques. Ils n’en restent pas moins précaires. Les pionniers de la décentralisation font figure de précurseurs.

Le réseau informel constitué en France par ces lieux, ces équipes et ces compagnies qui luttent pour que l’art soit vecteur de l’échange, dessine aujourd’hui, tel un croquis de Fernand Deligny la carte d’une « seconde décentralisation ».

Les politiques n’en sont pas les initiateurs, aucune politique globale n’en est à l’origine. Elle est le cœur battant de la création, de la diffusion et du lien socioculturel en France. Du squat à la Scoop, chaque lieu indépendant trouve son propre modèle de développement pour tenter de réguler les effets de la loi de l’offre et de la demande hors du système marchand et en dehors de tout « label ». L’équilibre financier est un enjeu de survie.

Autant que possible, des « recettes propres » viennent compléter les différents soutiens publics. C’est dire si ces lieux interrogent « le politique » au cœur même de leurs activités.

Tant bien que mal et de plus en plus difficilement, des comités d’experts, des conseillers, des inspecteurs, dégagent des critères d’attribution de subventions publiques. Lobbying, copinage, clientélisme, réseaux d’influence, gangrènent là aussi la prise de décision. Il faut donc être très déterminé, habile, et bon connaisseur de la chose publique, pour tenir un projet de quartier à dimension culturelle mondiale, qui n’entre dans aucune case administrative. C’est précisément le cas d’Hervé Breuil.

Nous sommes dans un cas de figure que connaissent des centaines d’entre nous. Recul de l’aide publique, baisse des recettes, augmentation des charges. Dans un secteur par définition non-rentable, c’est, à terme, fatal. Si le secteur dit de La Décentralisation tient encore plus ou moins debout aujourd’hui, c’est dû en grande partie au fait que ses Scènes Nationales, Centres Dramatiques et autres Théâtre Nationaux, ont établi un rapport de force fondé historiquement sur une légitimité de service public, et cela depuis le programme du Conseil National de la Résistance, dont on sait que les acquis sont aujourd’hui tous menacés.

La « seconde décentralisation » est souvent « libertaire », indépendante, individualiste, utopique. C’est une aventure passionnée, une tentative de bricolage avec l’époque. Chaque expérience s’autorise d’elle-même dans un mouvement de légitimation de l’acte au moment où il a lieu, qu’il soit strictement légal ou non. C’est sa grandeur et sa faiblesse, car le pacte est évidemment sans cesse à renouveler.

Nous refusons de voir disparaître ces lieux précieux et fragiles d’invention et de découverte dont Le LMP est emblématique. Un lieu de vie et de solidarité inscrit dans un quartier, la Goutte d’Or, depuis longtemps très convoité par les promoteurs, un quartier qu’on voudrait « gentryfier » à la faveur d’une opération immobilière… Nous refusons cette standardisation des modes de vie qui à terme effacera toute solidarité et toute vie sociale dans les quartiers encore vivants de nos villes.

Une oasis essentielle d'indépendance plusieurs fois menacée

La trésorerie du LMP ne lui permet plus de payer ses loyers. Depuis plusieurs années, la plupart des puissances publiques susceptibles de soutenir des initiatives culturelles et artistiques se désengagent progressivement du subventionnement des lieux indépendants, au profit de ceux dont elle peuvent contrôler économiquement les orientations.

Nous sommes à quelques jours d’une échéance.

En faisant la grève de la faim un homme met sa vie en danger pour obliger les différents pouvoirs publics à revenir sur une décision (ou une absence de décision) politique.

Nous soutenons cet homme, mais nous défendons d’abord un symbole de liberté pour la création artistique partout en France et même ailleurs. Et nous refusons que cet homme assume seul les conséquences d’une dérive autoritaire de la prise de décision démocratique.

Nous proposons aux compagnies, aux groupes, aux équipes de théâtres, de danse, de musique, aux écrivains, aux peintres, aux sculpteurs, à tous les artistes qui se sentent solidaires de ce combat – d’occuper en permanence et en alternance le Lavoir Moderne Parisien et d’en faire le lieu d’États généraux de l’art, le cœur d’un débat permanent, de rencontres quotidiennes sur l’art et la culture. Et de le faire savoir partout autour d’eux.

Organisons la résistance pour que le LMP ne soit pas expulsé si la décision de mise en liquidation est prise le 21 septembre. Faisons en sorte que des artistes y soient activement présents chaque jour jusques et y compris au moment où cette scandaleuse liquidation se produirait, si c’est le cas. Mettons immédiatement en réseau actif autour du LMP tous ceux qui sont en lutte pour que leurs structures ne soient pas en situation de liquidation.

Comité « Pour que vive le LMP, pour que vive l’art»

SITE DU LAVOIR MODERNE ET DE LA PÉTITION

 

 

Témoignage vidéo

 

Dernière minute:

Anne, du lavoir, nous adresse ce mail:

«Le jugement pour la liquidation est reportée d’un mois …
En attendant puisque la salle est libre à partir de lundi soir jusqu’au 15 octobre,
nous organisons une programmation de soutien,
ou « portes ouvertes à interventions » tous les jours de 18h à 22h au LMP…
Première soirée lundi 26 ( jour du vote du conseil de paris..)
nous avons un groupe de salsa Vénézuelien !!
Je cherche un coup de main pour organiser ces soirées, :
contacts artistes en journée,organisation et planning des interventions, tribunal public, accueil et recueil de fonds le soir…»..

Faites suivre!

Résister aux idiots utiles du néolibéralisme qui jouent aux intégristes de l’«Art»

Lundi 5 septembre 2011

L’appel de Nicolas Roméas sur Mediapart a suscité (bien qu’il ne leur fût pas le moins du monde adressé, car avouons-le, ces gens nous intéressent fort peu) de la part des amusants Diane Scott et Michel Simonot une réponse  fielleuse, publiée dans l’ancienne RILI, récemment réduite à l’ombre d’elle-même (le «i» de «idées» a d’ailleurs disparu) en devenant «RDL». Rapide réponse à ce coup de pub raté en forme de commentaire scolaire et qui n’appelle pas d’autre glose au sujet de la glose sur la glose.

«Résister au populisme culturel» annonce avec une grotesque emphase la tribune qui s’efforce laborieusement de démolir l’appel  «L’art, la culture, et la gauche». Diable, vaste programme ! Le chantier, en ces temps sarkozystes, est assez considérable. S’agit-il de s’en prendre aux grandes entreprises d’abrutissement télévisuel ? De résister à la vulgate qui voudrait que La Princesse de Clèves soit inaccessible aux postières ? Au suivisme moutonnier des médias vis-à-vis de «l’expo de l’année», du film à ne pas manquer, du CD «incontournable» de Lady Gaga ??

Que nenni ! Pour les cosignataires de cette pesante diatribe, le populisme culturel, c’est la défense d’«un art de la relation» (au passage, salutations à Peter Brook qui risque une violente émotion en se voyant embrigadé bien malgré lui dans les lourds bataillons du «populisme») ! Pour dénoncer «les fantasmes toxiques» partagés par bon nombre d’artistes mus par la conviction que l’art est politique, ils se sont mis à deux pour pondre ce (très) long réquisitoire des arrière-pensées qu’ils prêtent à l’auteur. Dans un commentaire de texte au bac de français, on parlerait de simple contresens. Mais comme on ne fera quand même pas l’injure à nos deux signataires d’imaginer qu’ils n’ont jamais lu Cassandre/Horschamp, dont Nicolas Roméas est fondateur et directeur, on est obligé de constater qu’il s’agit là d’une totale incompréhension, doublée d’une mauvaise foi délibérée. Pas très surprenant de la part de ces récidivistes notoires

On leur fera d’abord aimablement remarquer que les mots «establishment» et même «élitisme» ne font pas vraiment partie du champ sémantique de la revue, sinon entre guillemets, et que le mot «gotha» désigne ici (comme d’autres l’ont compris, mais pas eux) les barons autoproclamés d’une profession, celle de directeurs de structures de diffusion. L’insinuation de recyclage du populisme d’extrême-droite est non seulement complètement à côté de la plaque, mais d’une rare idiotie.

C’est d’ailleurs une constante de leur pensum en forme de procès, et de procès d’intention : il ne s’en prend pas, ou fort peu, à ce qu’écrit l’auteur, mais à ce qu’ils croient y lire, ce qu’ils voudraient y lire, dans une glose inquisitoriale qui renvoie aux querelles casuistiques d’un autre âge. Heureux commentateurs qui peuvent à loisir occuper un temps, précieux pour d’autres, à d’infinies spéculations théologiques! Ils commentent un texte imaginaire et leur interprétation, comme une maladroite psychanalyse sauvage, renvoie surtout à leur propres fantasmes et obsessions.

Car de quoi s’agit-il dans cette attaque pataude qui passe très loin de la cible (et qui n’a d’autre objectif que d’agiter l’eau de la mare pour faire remarquer l’existence de nos scribouillards en mal de reconnaissance) ? De défendre l’Art… Cela tombe bien, c’est en effet l’objet du texte et de la revue qu’ils ont si mal lus. À ce détail près que l’appel, comme Cassandre/Horschamp, fait tomber la pompeuse majuscule. À ceci près qu’eux le défendent contre la «culture», honnie, toujours suspecte de vouloir rendre consensuel ce qui ne l’est pas, et radotent l’antienne gnangnan de tous les débats sur les politiques culturelles : «L’art n’a rien à voir avec la culture». Et de se croire obligés de nous infliger les définitions scolaires de cette dernière, en en oubliant un certain nombre au passage. Le mot «création» serait devenu suspect, à les croire. Mais non, chers amis, grave erreur : il est tout juste galvaudé par de multiples «créatifs»…

Il est assez amusant de lire sous la plume de ceux qui n’ont pas de mots assez durs pour fustiger une vision édénique de la culture, cette sacralisation absolue de l’art et de l’artiste, catégorie supérieure de l’être que nos deux génies méconnus pensent certainement représenter. Ceux qui ont déjà parcouru quelques-uns des dérisoires divertissements de Simonot et subi le pénible pseudo-avant-gardisme-années-soixante de Scott, mesurent toute la dimension pathétique de la chose… Et cet étonnant couple de cirque a beau se défendre de toute volonté de «distinction», leur texte respire la triste arrogance du sachant, sacralise joyeusement les hiérarchies établies (par qui ?) et renoue sans honte aucune avec la bonne vieille mystique des «avant-gardes éclairées», voire éclairant le peuple, trop stupide, évidemment, pour adhérer ou s’intéresser à ce qui le surprend, ou le choque.

On n’aura pas ici la patience de répondre point par point à cette interminable et vaseuse dissertation. Soulignons-en simplement quelques absurdités, ou plutôt surinterprétations confinant au délire comme l’idée, par exemple, que l’auteur du texte défend des politiques culturelles et des productions artistiques différenciées en fonction de l’origine sociale et géographique des publics (banlieues, milieu rural…). Cassandre/Horschamp n’a de cesse depuis ses débuts de placer les marges au centre du débat et si nous insistons à démontrer l’inanité du vieux clivage entre «art» et «socioculturel», c’est évidemment pour prôner une exigence partagée. Rien n’est plus étranger à notre conception de l’art que le «ciblage» marketing envers des «publics», mot que nous ne cessons depuis 15 ans de réfuter ! Lorsqu’on veut jouer aux savants, peut-être est-il bon de commencer par apprendre à lire…

Mais on est surtout en droit de s’interroger sur la curieuse façon d’envisager une politique «de gauche» que prônent nos auteurs. Dans cette conception politique, il serait apparemment malvenu de bousculer les hiérarchies, de s’interroger sur l’obsolescence du clivage entre «haute»  et «basse» culture, de reconnaître l’aspect dialectique du caractère à la fois rassembleur et diviseur du geste artistique. Tout comme il serait interdit de s’interroger sur le statut du «créateur» démiurge, et de valoriser ce que Michel de Certeau appelait la créativité diffuse, ou le vieil Hugo le génie des peuples (alors même que les artistes les plus intéressants de la fin du siècle dernier et du début de celui-ci remettent précisément en cause ce statut d’«auteur», que les outils contemporains font voler en éclats). Coupeurs assidus de cheveux en quatre, nos auteurs ont manifestement pourtant beaucoup de peine à penser la complexité. Et leur conception d’un Art forcément incompris à ses débuts est non seulement démentie par les faits, mais foncièrement réactionnaire, ringarde, et idiote.

Rien de très étonnant de la part de ces gens. Ce monsieur Simonot, ce ne serait pas le même qui doutait jadis de notre amitié avec Pierre Bourdieu à l’époque où celui-ci participait avec nous à des débats publics, publiait dans notre revue et signait notre premier appel ?

On ne se refait pas.

Nicolas Roméas et Valérie de Saint-Do

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Liens :

En prime, un complément

Et pour ceux qui voudraient en savoir plus sur ces gens…

Lettre ouverte à Martine Aubry
(parue dans Mediapart le 7 mai 2011)

Dimanche 8 mai 2011

Chère Martine Aubry,

Lorsque nous nous demandons quel candidat, au deuxième tour d’une élection présidentielle cruciale, pourrait porter les couleurs de la gauche en étant à l’écoute de ceux qui veulent en finir avec le marketing néolibéral, c’est à vous que nous pensons.

Depuis longtemps, nous vous observons et nous observons les autres. Nous ne croyons pas aux miracles, nous n’attendons pas de femme ou d’homme providentiel. Mais nous croyons à votre sérieux. Et nous pensons qu’aujourd’hui le sérieux est de mise. Nous sommes certains que la France mérite beaucoup mieux que le délitement actuel et nous savons que vous partagez cette certitude.

Pourtant nous sommes étonnés et, vous l’avouerai-je, très inquiets, d’une absence. Une absence pas absolument totale, certes, mais qui nous laisse un goût amer, un goût de manque, et qui pour tout dire nous effraie : le peu de place que tient ce qu’on appelle «culture» dans le programme du parti socialiste français. Bien sûr, la culture et l’art, nombreux sont aujourd’hui ceux qui ont tendance à penser que c’est une affaire compliquée, réservée aux spécialistes et aux professionnels. Et ceux-là n’osent guère s’aventurer dans cette zone à risque, remplie de chausse-trappes et de faux semblants, où corporatismes et féodalités masquent la forêt essentielle. Mais en réalité (et nous croyons que si le personnage public l’oublie parfois, la personne privée le sait bien), il s’agit de tout autre chose.

Non, ce n’est pas une affaire de spécialistes. Et il ne s’agit pas non plus de loisirs. Nous parlons ici, chère Martine Aubry, d’une question absolument centrale pour l’avenir de notre civilisation. Nous parlons du choix que nous serons ou non capables de faire entre la construction d’un monde fondé sur ce que nous appelons l’humain et une société qui nous mène à la barbarie.

Comme le montra Jean Itard dans le Mémoire sur Victor de l’Aveyron qui fournit à François Truffaut la matière de L’Enfant sauvage, l’humain ça ne tombe pas du ciel. Ça se fabrique, ça prend du temps et ça n’est pas facile. Ça se fabrique avec des mots, avec des images, des symboles, avec du passé. Avec de la transmission. Avec tous les outils immatériels qui permettent de construire et nourrir un imaginaire à la fois partagé et intime. Avec tous les outils du symbolique. L’art et la culture, ce vaste univers de symboles qui ne peut être quantifié sans perdre sa substance, ça n’est pas moins que ça. Les outils de la construction de l’humain.
Et il est évident qu’en la matière tout est lié. L’art, bien sûr, sous toutes ses formes, la recherche et évidemment l’éducation. Tout cela marche ensemble ou rien ne marche.

Dans l’Europe néolibérale, un faisceau de signes innombrables converge vers la destruction de ce que nous appelons l’humain. Brutalité d’une main, propagande de l’autre, encouragement général à cesser de penser et échanger. Cet encerclement qui concerne tous les aspects de nos vies tend à faire de chacun un individu dénué de sens collectif. Nous devons nous opposer frontalement à cela. Car nous parlons ici de valeurs de gauche qui doivent être défendues à gauche.

Et nous parlons d’un domaine où les frontières ne peuvent être abolies. Peut-être l’ultime domaine où la frontière entre ce qu’on nomme la gauche et la droite, entre le partage et l’égoïsme, ne pourra jamais être abolie. Car lorsque l’art et la culture ne sont plus envisagés sous l’angle de leur circulation démocratique et de l’échange qu’ils induisent, il n’est pas sûr qu’ils existent encore pour ce qu’ils sont vraiment. En tant qu’art et en tant que culture en action dans la société.

On peut en faire des objets d’admiration ou de commerce, et on ne s’en prive pas. Mais là, c’est autre chose : l’essentiel disparaît. On s’attache au visible, au brillant, à ce qui rapporte du pouvoir ou de l’argent. Mais lorsqu’on néglige les nappes phréatiques pour n’accorder d’importance qu’aux jeux d’eau des bassins royaux, il n’est pas sûr que ces bassins puissent longtemps être alimentés. Il faut défendre et faire entrer dans le futur ces inventions extraordinaires qui naquirent dans notre pays après la Libération au prix de durs combats et qui sont aujourd’hui en danger, de l’Éducation populaire au système de l’intermittence. Il faut rappeler que le service public de la culture français fut un outil important de la reconstruction du pays et qu’il doit être un élément crucial de sa refondation. Car cet outil nous a permis et nous permet de véhiculer l’essentiel, au-delà de tout phénomène médiatique et de toute rentabilité. L’essentiel, en un mot, c’est ce que Peter Brook nomme la relation. Laisserons-nous notre civilisation, déjà gravement altérée par l’individualisme, être amputée de ce qu’il lui reste de capacité à utiliser le symbole comme moyen d’échange et de construction d’une richesse commune ? La culture, c’est l’outil de la relation.

Il y a une trentaine d’années, lorsque René Dumont et ses amis tentèrent de nous alerter sur les dangers que font courir à la planète la surexploitation des ressources et un productivisme incontrôlé, on les écouta peu. On ne prit guère au sérieux ces «gentils» amoureux de la nature. On pensait qu’il y avait d’autres priorités, bien plus graves et urgentes. Il a fallu le patient acharnement de ces pionniers et quelques gravissimes catastrophes pour que le mot «écologie» s’installe dans notre vocabulaire, au point que même les ultralibéraux s’en emparent. Nous savons tous aujourd’hui que la terre est en danger. Mais, en admettant que nous la sauvions de ce danger, de quelle humanité la peuplerons-nous ? D’un semblant d’humanité formaté, privé de culture et d’imaginaire, sans passé, plus proche du robot que de l’idée que nous nous faisons de l’humain ?

Attendrons-nous, cette fois encore et pour le pire, ces catastrophes qui risquent d’être irrémédiables, avant de mesurer l’enjeu ? Non.

Être à gauche, cela implique de le faire maintenant. Voilà pourquoi, chère Martine Aubry, nous vous en conjurons, il faut d’urgence prendre cette question au sérieux, il faut donner une très grande importance, dans le programme de votre parti, à cet enjeu central de civilisation.

Tant qu’il est encore temps.

Très amicalement à vous,

Le 7 Mai 2011
Nicolas Roméas, directeur de Cassandre/Horschamp
www.horschamp.org

Appel Impossible absence

L’affaire PY est épatante…

Mardi 3 mai 2011

L’affaire PY est épatante, car elle permet de bien éclairer les mœurs du Théâtre Public.
Il est curieux de voir le silence qui l’entoure.

C’est normal, parce que nous sommes tous en lien avec le Ministère de la culture qui reste une manne nourricière pour pas mal de monde, alors seuls les anciens, qui n ‘attendent plus de nomination osent quelques critiques contestataires.

Mais on se demande si les partis socialistes ou communistes existent encore, et on devine qu’une fois de plus ils vont faire campagne en faisant l’impasse sur la culture considérant que c’est un « truc » à perdre des voix.
J’en profite, le théâtre de l’Unité va recevoir le prix SACD des arts de la rue, je me dis qu’au moins peut –être, ce prix peut servir à être écouté quelques minutes.
J’ai vu passer depuis 1971 des trains entiers de ministres de la culture. De Lang je me suis promis de ne jamais dire le moindre mal, un ministre qui tient ses promesses, on ne le critique pas. Ensuite à chaque nomination, on descendait d’un cran, avec Albanel on se disait qu’on n’irait pas plus bas, mais voilà qu’on la regrette.
Maintenant il ne s’agit plus de faire de la bobologie, le théâtre public a besoin d’une chirurgie radicale.
Je pense et j’estime que le réseau « Le Pillouer » ou réseau « Syndéac » est moribond.
Les publics ne se renouvellent plus, les systèmes d’abonnements sont périmés, les soirées y sont mortifères. Or les infrastructures ont de la valeur, il y a de l’argent qui circule, ce qui manque ce sont les idées. D’où cette invention du conseil national de la création qui aurait été une sorte de « machine à innover » de ce réseau fatigué.
Le problème, c’est que tout ce que proposaient ces innovateurs existait déjà en dehors de l’institution. Le problème, c’est qu’un vrai projet culturel pousse avec la même lenteur qu’une plante.
Donc ce conseil national a pris la bonne résolution, arrêter les frais.

Il y a en France un « tiers théâtre » qui est inventif, énergique, conquérant, qui laboure et fait des miracles. C’est un tissu associatif, un riche humus formé de compagnies, de lieux alternatifs, de friches urbaines, d’expériences hors les murs. Il y en a des milliers sur le territoire français. Un certain Duffour, secrétaire d’Etat avait décidé d’en faire l’inventaire et y avait deviné un certain avenir de la culture.
Mais Tasca puis la droite -Aillagon, se sont empressés d’oublier cette richesse-là.
Ces « nouveaux territoires de l’Art » comme on les avait appelés, oeuvrent dans l’ombre. Jamais une ligne dans Télérama, ou dans le Monde, ce sont des artistes et des lieux qui n’ont aucun budget de communication. Donc c’est comme s’ils n’existaient pas.
Seule la revue Cassandre/Horschamp relate quelques-une des ces réalisations.
Donc la mode est aux nominations. Manifestement, c’est une catastrophe. Et cela devient de pire en pire. Les moins disants culturels emportent tous les marchés, puisque la qualité recherchée par le ministère et les villes, c’est transparence, conformisme et absence de projet.

Alors me direz –vous, pourquoi avez vous été nommés, vous Jacques Livchine et Hervée de Lafond à la tête d’une scène nationale, celle de Montbéliard que vous avez appelée « centre d’art et de plaisanterie » ? Je réponds, c’était il y a 20 ans, c’était encore Lang et Faivre d’Arcier à la tête du théâtre en France. Depuis tout s’est détérioré.
Il faut tout repenser. L’intelligence du théâtre est toujours collective. Or tous ceux qui ont le désir et l’envie de se présenter collectivement sont invariablement éliminés.

Les ancêtres de la décentralisation inventaient leurs lieux, recrutaient leurs équipes, le militantisme y était notoire.
Le Syndéac a transformé les lieux culturels en entreprises, avec un patron et des employés, et des conventions collectives. C’est pas trop bon pour l’Art ce type d’organisation.
La lutte des classes est remplacée par la lutte des places. Bizarrement cela ressemble aux primaires du parti socialiste. On essaye de se glisser dans la short list. Certains se présentent une dizaine de fois, ils acquièrent la compétence du bon candidat, propre sur lui, et s’adaptent au désir de l’embaucheur.

J’aime dire qu’un poète comme Artaud n’aurait eu aucun succès auprès de nos Dracs. On lui aurait demandé son projet A 4 !
Ayant dirigé une scène nationale avec Hervée de Lafond, pendant neuf ans, je sais à quel point c’est un outil remarquable à condition de le piloter avec intrépidité.
Notre premier mot d’ordre était : « il ne s’agit pas de remplir le théâtre de Montbéliard mais de remplir de théâtre Montbéliard ».
Et nous y avons inventé mille et une fêtes, la fête du Malheur, les Sardanapales, le réveillon des boulons, le théâtre qui décoiffe, les samedis piétons, la riposte des exclus etc.
Nous nous adressions non pas à un public de théâtre, mais à la ville toute entière. Alors évidemment, nous étions loin des directeurs-programmateurs d’aujourd’hui.
Ce n’est pas très élégant de se mettre en avant comme je le fais, mais il y a un tel potentiel en matière de culture en France qu’on a l’impression d’assister à un assassinat.

Traversez la Manche, allez voir le British National theater, qui lui n’a pas honte d’inviter du théâtre de rue.
La frilosité est mauvaise conseillère. L’Art, c’est le risque, et il y a encore quantité de zones vierges, et à Montbéliard, nous avions décidé de démissionner tous les ans, pour ne pas nous installer dans le confort financier qui nous était offert.
Au bout de neuf ans, considérant que nous avions fait le tour de ce qui était possible de faire, nous sommes partis sans attendre une fin de contrat.
Bref, il faut garder l’espoir que ces présidentielles vont être l’occasion d’un grand remue méninges qui mettra un point final au système castique du théâtre public d’aujourd’hui.

Ce n’est surtout pas d’un Grenelle de la culture, d’une loi cadre, d’une grande messe ou d’un second entretien de Valois, surtout pas de ces anesthésiants dont nous avons besoin.

Il faut simplement avoir le courage de nommer des équipes qui ne considèrent pas la culture comme de la consommation de spectacles et la recherche d’abonnés, mais comme un combat, comme une guérilla, comme une bataille avec les armes de l’esprit, des équipes persuadées que le peuple peut se passer de théâtre, mais que le théâtre ne peut pas se passer du peuple, et que l’Art n’aime pas trop les lits que l’on fait pour lui.

Jacques Livchine
Metteur en songes
Prix SACD 2011