Archives de la catégorie ‘Jugements injustes’.

Œillets, jasmin, camélias ?

Mardi 24 janvier 2012
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Frank Castorf n’envoie pas de fleurs à une France qui trahit sa Révolution

 

Par Thomas Hahn

 

Jean-Damien Barbien et Jeanne Balibar dans La Dame aux Camélias

L’étonnement commence par le titre. Car cette Dame aux Camélias ne contient comme solde de tous comptes trois ou quatre fragments du roman, repris régulièrement, en guise de Leitmotiv. Et après toute la communication faite en amont qui nous disait que Castorf allait confronter Marguerite Gautier au parler cru de Georges Bataille, on se rend compte que le directeur de la Volksbühne a pris tout le monde à contrepied. Car c’est en fait à Heiner Müller qu’il confronte l’héroïne du roman, et plus précisément à La Mission, une pièce qui interroge les motifs d’un engagement révolutionnaire.

 

Le propos de Castorf n’est pas de raconter une histoire, ni deux. Mais de se servir des histoires, et de l’Histoire, pour dire ce qu’il a à dire. Autrement dit, pour pousser un énorme coup de gueule. Mais personne ne l’entend. La France continue d’attendre un spectacle sur la belle Gautier dont elle voudrait boire les paroles, et le cri de Castorf se perd… dans le titre.

 

Pourtant, Marguerite c’est Marianne. Et elle a été trahie. Castorf rappelle au peuple français que la Gautier, chez Dumas fils, est une courtisane qui réunit en une seule personne les deux fantasmes de l’homme sur la femme: la pute et la sainte. Dumas Fils descend ici sur le plateau pour rappeler à Duval et à la France qu’en transformant la Gautier en hectoplasme éthérique, et en oubliant sa vraie nature, la France s’est soumise à la vision bourgeoise et napoléonienne. Le monde est déçu par la France. Par celle, embourgeoisée, du 19e siècle et par celle d’aujourd’hui.

 

C’est ça que Castorf renvoie aux Français. Et comme pour mieux leur asséner son ironie féroce, il sort des oubliettes une vieille rengaine de Michel Sardou:

 

« Ne m’appelez plus jamais France! »

 

Mais ici, dans le contexte du spectacle, ce n’est pas un paquebot qui prend la parole, c’est la révolution qui fait son bras d’honneur.

Il y a quelque temps, la France possédait encore un triple A dans sa perception à l’étranger. Mais depuis que la politique française, y incluse la politique culturelle, tangue entre Star Academy et Starkozie, sa note est tombée au niveau de celle de la Grèce.

 

De Heiner Müller, qui épingle la trahison des idéaux, Castorf retient le discours cynique de Debuisson, propriétaire colonial et maître d’esclaves : « Elles ont roulé dans tous les ruisseaux, se sont vautrées dans tous les caniveaux du monde, traînées dans tous les bordels,

 

notre putain la liberté, notre putain l’égalité, notre putain la fraternité.

 

Maintenant je veux être assis là où l’on rit. Ta peau reste noire, Sasportas. Toi, Galloudec, tu restes un paysan. On rit de vous. Je ris de vous. Je ris du paysan. Je ris de cette imbécilité la fraternité moi, Debuisson, maître de quatre cents esclaves. /../ Je vais me découper, de la famine du monde, ma part du gâteau. Vous, vous n’avez pas de couteau. »

 

N’y a-t-il pas là de quoi nous rappeler quelqu’un qui avait promis une république irréprochable et qui est allé fêter sa victoire sur le yacht d’un maître d’esclaves ? Sasportas, Galloudec et Debuisson s’étaient pourtant jurés de franchir la mer ensemble, pour aller, ensemble, porter le message de la Révolution à la Jamaïque et de libérer les noirs de l’île. Mais aucun idéal ne résiste.

 

« Les traitres seront toujours trahis »

 

disait le Père Ubu. Eh bien, les révolutionnaires aussi! La révolution est une mise en scène, la république est une mise en scène et le théâtre, bien sûr en est une. Castorf le démontre et côté mise en scène, il ne se refuse rien. Il amène le trash, la débauche et l’anarchie dans le temple du théâtre contestataire parisien, pour faire constater ce qui en reste. Apparemment, il veut savoir: Ce théâtre qui était en ’68 un fief de la révolte, qu’est-il devenu? Supporte-t-il encore un discours radical? Et qu’est-ce qu’un théâtre ? Car aujourd’hui c’est le public qui fait un théâtre, depuis que les sondages décident de tout, depuis que le théâtre public est soumis au jugement de notations qui ne jurent que par le taux de remplissage et la comptabilité.

 

Dans cette logique, et intégré dans le discours de Castorf, un décor aussi coûteux que celui-ci, conçu par Aleksandar Denic, tient lieu de manifeste, d’autant plus qu’il remplace le salon bourgeois par une sorte de favela, surmontée d’un énorme panneau publicitaire, hautement ironique. Et le plateau tourne sa veste, dès que le vent change. De favela, il se transforme en dancing ou autre espace design et glamour. La seule chose qui ne change pas, est justement ce tourniquet publicitaire, envoyant son message dans tous les non-lieux du monde, comme si on était à la fois à Las Vegas et devant un restaurant d’autoroute. Avec cette inscription:

 

« Anus Mundi »

 

Le cul du monde! Voilà ce qui nous regarde, pendant tout le spectacle, exactement comme, il y a peu de temps, le portrait du « Salvator Mundi » chez Castellucci. Mais voyons-y plutôt le fait du hasard. Il est peu probable que Castorf ait voulu répondre directement à Castellucci.

 

Regardons plutôt la suite de la pub: « Anus Mundi – Global Network »: C’est donc le cul du monde, mondialisé. Nous l’avons dans le cul. Avec une photo, grande comme une affiche publicitaire, qui montre Berlusconi dans les bras de Ghaddafi. Comme il est bien connu que les deux fantasmaient sur les infirmières, tant qu’ils étaient en état de bander, Castorf utilise le cliché de l’accolade pour inscrire sous l’image: « Niagra: Forza Forever! » Et il nous sort une photo d’Hitler à côté de Franco, avec le slogan: « Europe sans frontières ».

 

« La France n’est plus une république! »

 

Cela aussi, on l’entend dans le texte de Heiner Müller. Mais attendez! Ce monsieur vient d’Allemagne de l’est, et donc, de quoi se mêle-t-il ? Le socialisme, ne s’est-il pas distingué comme le plus violent des traitres d’idéaux révolutionnaires? C’est exact, et c’est bien pour cette raison que Castorf amène Heiner Müller, lui aussi de Berlin-Est, qui a écrit La Mission en 1979 pour livrer, en parlant de la Révolution française, un message à propos de la triste réalité socialiste en Europe de l’est.

Et la France répond : Parlez-nous de Marguerite svp! Mais Castorf fait intervenir l’auteur sur le plateau pour le dire haut et fort à Armand Duval : Je vais te confier un secret : Marguerite était une putain! Pour dire plus tard:

 

« La France a besoin d’un bain de sang et le jour viendra! »

 

C’est bien sûr tiré de Heiner Müller, mais entre tant d’autres fragments qui renvoient au monde actuel, cette prophétie résonne tel un tremblement de terre.

Et puis, à part le talent pour le bricolage, il faut surtout saluer, dans ce gigantesque cabaret littéraire et politique, les comédiens qui jettent leur corps dans la bataille (et dans Georges Bataille!) comme s’ils étaient vraiment en train de se battre pour une révolution. Et par rapport au théâtre français habituel, il s’agit en effet d’un acte révolutionnaire. Aussi, ils passent par tous les états de corps et d’âme et par tous les lieux, des WC à une cage de poules, une chambre pourrie, etc., en assumant pleinement qu’il s’agit de parler de sexe et de prostitution. Ils sont sept, de Jeanne Balibar à Claire Sermonne, qui ne trahissent rien.

 

La Dame aux Camélias

D’Alexandre Dumas Fils, Heiner Müller et Georges Bataille

Adaptation et mise en scène Frank Castorf

 

Théâtre de l’Odéon, jusqu’au 4 février

 

 

MAGIE NOIRE : PRESENCE CHARNELLE, SPIRITUELLE, SUBLIMEE

Vendredi 2 décembre 2011
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Le théâtre de l’Épée de bois accueille actuellement la création Magie noire, une œuvre collective imaginée par des jeunes artistes brésiliens des favelas et orchestrée par Laurent Poncelet, directeur de la compagnie du théâtre-action Ophélia.

« C’est par le corps que nous sommes temps et lieu »

ZUMTHOR Paul : Introduction à la poésie orale.

Être enfin visibles ! Voici la préoccupation principale des jeunes artistes brésiliens des favelas. Exclus, relégués à la périphérie de la ville de Recife, personne ne s’aventure au-delà de cette limite, personne n’y risque, ne serait-ce qu’un coup d’œil. L’ignorance est totale, comme s’ils n’étaient pas une réalité du Brésil, comme si ce pays se limitait aux riches cariocas qui peuplent les plages de Copacabana et d’Ipanema, tortillant leurs corps refaits sur des airs de Bossa-nova.
Bénéficiant d’une collaboration artistique entre l’ONG Brésilienne Pé no chao et la Cie Ophélia, forts d’un savoir faire artistique et de l’écoute humaine dont ils ont bénéficié

Laurence Fragnol

, les jeunes artistes auxquels nous faisons face sont déterminés. Et la rencontre a lieu… Dans les couloirs du théâtre, dans les travées de la salle, les artistes viennent au contact, une main passée dans les cheveux, un enlacement bref, un petit tour de danse, tout cela dans des éclats de voix : interpellations et rires. Si nous pensions que la barrière serait maintenue entre la scène et la salle, et bien c’est une erreur. Nous ne venons pas voir un spectacle, nous venons faire l’expérience d’une histoire, d’une culture, de la vie des favelas. Une vie où la mort est par trop présente, elle rôde sans cesse, toujours dissimulée derrière une baraque, surgissant de tous côtés elle prend plusieurs visages, la drogue, l’homicide, la faim. La favela, c’est aussi des moments de partage, de discussions, de rêves, de tendresse parfois. Des moments…interrompus sans cesse par les règlements de compte, l’irruption des gangs, les descentes de police, les visites des dealers. La survie aussi, interrompt la contemplation, lorsqu’il s’agit de pister les voitures aux feux rouges pour quémander ou laver les vitres, se précipiter pour ramasser les ordures en espérant recycler des objets, récupérer ce qui peut encore servir. Toute cette réalité nous est déballée crûment, avec leurs mots, leur langage, mais attention ! Nous ne sommes pas dans un docu-fiction. Tout ce récit nous est narré à travers diverses expressions artistiques qui sont les leurs. Sur scène, les éléments culturels issus de la tradition africaine affirment l’identité noire. Transdisciplinaire, cette histoire est contée par les corps des danseurs, des musiciens des acteurs. Le corps, le mouvement, le souffle sont au cœur de la poïétique. Entre capoeira et danse afro-brésilienne, les danseurs revendiquent une esthétique qui leur est propre, une expression exigeante à laquelle ils ont façonnés leur corps. Leurs présences s’imposent par la voix, le rythme du corps, le rythme des instruments. À partir des rythmes du Maracatu et du candomblé, une nouvelle manière d’être au monde nous est donnée. L’énergie des Orixas, entre possession et pouvoir, exhale une transe et une puissance qui nous sont inconnues et desquelles nous avons certainement quelque chose à retenir. Ouverts sur les autres cultures, prêts à s’approprier, en faisant passer par leurs filtres, des formes d’art venues d’ailleurs, ces artistes parviennent à métisser la hip-hop, lui redonnant un souffle nouveau, réinvestissant cette danse de son potentiel contestataire.
À la fin de cette performance, un temps de discussion est prévu entre les artistes et le public pour échanger ses impressions, poser des questions. Tous savent qu’ils ont dorénavant franchis des étapes, que ceux sont des artistes qui souhaitent désormais vivre de leur art mais également le divulguer dans les favelas, mais aussi à travers le monde. Sans abandonner des revendications politiques, ils plaident pour une égalité qui n’est pas encore venue, le Parti des travailleurs ne s’est pas encore décidé à investir dans l’éducation et la santé. Ils veulent obtenir un autre regard que celui de la télévision qui ne reflète pas la complexité de leur vie, les réduits à quelques caractéristiques sensationnelles, les stigmatisent. Désormais il faudra compter avec eux, ils habitent l’espace, prennent la parole.

Rosa Ferreira

Ce soir et demain samedi 3 décembre à 21h, et du 7 au 10 décembre, même heure. Les dimanches 4 et 11 décembre à 16h, Théâtre de l’Épée de bois, La Cartoucherie, Route du champ de manœuvre.

Sur les pas de John Cage

Jeudi 3 novembre 2011
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Puisque les oreilles n’ont pas de paupières…
Arrêtons de subir chaque jour les sons et les bruits de manière passive. En effet, il est facile de ne pas voir, plus difficile de ne pas entendre, à moins d’avoir bien solidement fixé sur nos oreilles un casque qui diffuse notre musique et nous isole, pour un instant, de celle de l’autre, des grondements de la ville, des tumultes de la vie. Ouvrons-nous au phénomène sonore, faisons ensemble, une expérimentation des propriétés du son, de sa fabrication, de ses possibles… Voici le genre d’expérience auquel se voue la Compagnie Inouïe depuis 1999, en proposant des productions scéniques tournées vers les oreilles du public. Un spectacle musical où les auditeurs méritent enfin cette appellation, puisqu’ils ne peuvent qu’adopter une écoute active étant donné que l’intention même de la manifestation est de saisir la genèse des sons, voire de les produire soi-même. En effet, bien des fois les actants (aussi appelés spectateurs) apportent une indispensable contribution. Qu’est ce qu’une telle initiative, nous, dit ? Et bien que l’ensemble des ondes qui chatouillent nos esgourdes, a le droit au chapitre. On abandonne la distinction entre soit disant sons musicaux (propres, polis, connus, bien de chez nous) et bruits (hirsutes, effrontés, inconnus, étrangers), le compositeur devient organisateur de sons, c’est ainsi que le souhaitait John Cage, auquel justement la dernière création de la Compagnie rend hommage : John Cage au creux de l’oreille.
Ne pas séparer l’art de la vie, est ce que voulait ce compositeur, redonner de l’importance aux bruits du quotidien, du corps, jusqu’aux battements de son propre cœur qui se sont imposés à lui, tandis qu’il recherchait le silence dans un caisson insonorisé. Une affirmation de la vie, c’est bien ainsi qu’il pensait le musical « pas une tentative de produire de l’ordre à partir du chaos. »
Deux soirées à l’auditorium Antonin Artaud à Ivry permettront une immersion dans l’inouï : on écoutera le piano préparé, l’eau dans tous ses états, les voix transfigurées…
De tout cela, nous retiendrons que tous les sons sont égaux, il n’est donc aucunement besoin d’une hiérarchie, de sons chefs et de sons sous-chefs, pour organiser le musical. Également que la musique est à portée de mains quelles qu’elles soient, façonnées par dix ans de conservatoire ou novices. Enfin, qu’il est possible d’imaginer et de créer des timbres, des résonances qui nous parlent et nous correspondent.

Rosa Ferreira

Thierry Balasse, Cie inouïe zoom – John Cage au creux de l’oreille : 3 novembre à 20h30 – 4 octobre à 18h30. Auditorium Antonin Artaud 152 avenue Danielle Casanova 94200 Ivry-sur-Seine.

Gracias a la vida companero

Vendredi 28 octobre 2011
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Une musique à point nommé pour faire entendre nos voix lors des longues soirées festives et combatives à venir.
L’automne est là, les jours se réduisent comme peau de chagrin. Dans le lecteur, je glisse un CD, une ambiance rouge d’octobre m’entoure, s’installe un air de 1871, Paris, Moscou? Je reconnais des bribes de l’internationale, ce n’est pas seulement l’ancien hymne russe mais aussi le chant qui accompagne bien souvent les soulèvements populaires. Petit coup d’œil jeté, à la dérobée, sur la pochette : « Adelante! » écrit en diagonale, rouge sur fond bleu. Est ce une promesse d’azur? de lendemains qui chantent? un livret explicatif accompagné de belles photos en noir et blanc retrace l’historique de ces musiques. Difficile d’écouter sans prendre conscience du monde contestataire qui s’ouvre à nous.
Il semblerait que Giovanni Mirabassi  soit toujours engagé sur sa route révolutionnaire, celle qui eut pour point de départ :  Avanti !
À présent, je suis happée par une voix cubaine, Hasta siempre, le pianiste poursuit son travail de mémoire autour des luttes collectives. S’enchaînent les chants au potentiel émancipateur : Le Déserteur, A luta continua…Tiens me voilà désormais transportée au Mozambique, je me souviens de la résistance aux guerres coloniales portugaises, une pensée pour mon père se débattant avec la dictature…
Un recueil de chansons révolutionnaires? Voici ce que nous propose le jazzman, enregistré où cela ? à Cuba et quand? le 1er mai. Bien évidemment n’allez y voir aucune coïncidence de temps et de lieu!
Sensible et investi,  le pianiste  retranscrit l’ état d’urgence et la capacité rassembleuse de ces chansons populaires.
Répertoire trivial? Ces interprétations contemporaines, nous prouve qu’il est possible d’allier protestation et exigence esthétique. Surtout, elles  démontrent que la sensibilité artistique  permet de saisir les éléments sonores les plus chargés de révolte dans le patrimoine musical commun. Souhaitant restituer et faire résonner au présent ces combats sociaux du passé, ce disque incite à réchauffer l’atmosphère de ces prochains jours de campagne électorale.

Rosa Ferreira

P.S. Dans le même ordre d’idées, signalons également le spectacle Désir rouge qui montre l’ami Bruno Boussagol en rocker!

www.brut-de-beton.net

Adelante, chez Discograph/Harmonia Mundi.

Action! La performance se joue d’elle-même…

Mardi 18 octobre 2011
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Jardin à la française de Marion Uguen

S’il est un genre artistique pour lequel Paris prend trop souvent des allures de désert, c’est bien la performance. Saluons d’autant plus l’initiative du Générateur de Gentilly, lieu à découvrir de la banlieue sud et d’une ville que la décentralisation culturelle semblait avoir laissé de côté. Avec le FRASQ, festival de performances (vieil oxymore dont Polyphonix déclinait déjà la contradiction! ) il a voulu donner un coup de jeune à un concept que plus personne ne sait très bien où placer. Que signifie la performance quand elle entre dans une salle de spectacle? Peut-on transgresser et prétendre s’affranchir des règles du spectaculaire quand le public est convoqué? Y a -t-il encore une esthétique de la performance liée à l’excès et comment s’exprime-t-elle?

À cette dernière question, la réponse est clairement négative. La performance des années 2010 ne cherche plus à éclabousser le spectateur de sang et de sperme. Apaisée, elle manie l’ironie, le décalage, s’inscrit dans le temps, comme dans l’installation au long cours du subtil « jardin à la française » de Marion Uguen, recomposant la géométrie versaillaise à partir d’oripeaux multicolores. Ou se fait joyeuse, participative et ironique chez Mélanie Martinez-Llense.Et quand elle renoue avec son vocabulaire des années 60 et 70, c’est en se conformant à cet espèce de second degré : offrir ce que l’on attend sous cette étiquette tout en le tournant en dérision.

Éric da Silva (Melkior théâtre)

À cet égard, l’Esthétique de la folie d’Alberto Sorbelli offre une tentative extrêmement intéressante. Deux spectacles s’y croisent, et deux conférenciers. Pris entre différents foyers d’actions, dans une salle ayant renoncé à toute configuration spectaculaire, le spectateur n’a d’autre choix que de circuler entre les quatre pôles d’attraction. De se laisser prendre au théâtre épique de Godefroy Ségal (Compagnie in cauda), et la belle énergie de sa chorégraphie des corps, ou entre dans L’anniversaire performatif de Éric da Silva, tout en écoutant la conférence en forme de commentaires ironiques de l’impassible historien d’art Thomas Schlesser.  Lequel rappelle, pince sans rire, que prétendre aujourd’hui à la subversion avec des jets de liquide rouge et de la nudité ne fait que vous inscrire dans un certain mainstream de l’art contemporain… Tandis que face à lui, l’autre conférencier, le critique d’art Emmanuel Hermange décline, conférence, imperturbable, ses analyses.

Voir, entendre, à 360°  et dans la confusion; triturer le discours sur l’art et la tentative artistique; inviter un théâtre épique hérité des drames historiques sur la scène de la performance; jouer de l’autodérision du genre: c’est au travers de cette tentative qu’Alberto Sorbelli rend son hommage à Érasme et à Foucault dans cette Esthétique de la folie. En nous mettant face à notre zapping, en « feignant d’être l’organisateur » de ce chaos où dans l’éclatement en pôles d’action et de parole, la rencontre se produit… ou non. Esthétiques de la folie est un travail d’interférences, qui sans cesse, se refuse à captiver le spectateur. Qui le laisse à  à son choix: que voir,  qu’écouter? Céder à l’action hypnotique du Melkior théâtre ou à son contrepoint critique? Écouter ou voir? Se laisser happer ou choisir la distance? Le travail trouve parfois ses limites dans les creux de l’action: une fois séduit par le processus et la distribution,  on se prend à errer, en manque d’une impossible concentration sur un pôle d’attraction. Mais n’est-ce pas  précisément là, dans cette force centrifuge qui nous éloigne sans cesse d’une écoute pour nous en proposer une autre, que réside l’esthétique de la folie?

Au Générateur de Gentilly. Le FRASQ se poursuit jusqu’au 30 octobre.

www.frasq.com

Résister aux idiots utiles du néolibéralisme qui jouent aux intégristes de l’«Art»

Lundi 5 septembre 2011

L’appel de Nicolas Roméas sur Mediapart a suscité (bien qu’il ne leur fût pas le moins du monde adressé, car avouons-le, ces gens nous intéressent fort peu) de la part des amusants Diane Scott et Michel Simonot une réponse  fielleuse, publiée dans l’ancienne RILI, récemment réduite à l’ombre d’elle-même (le «i» de «idées» a d’ailleurs disparu) en devenant «RDL». Rapide réponse à ce coup de pub raté en forme de commentaire scolaire et qui n’appelle pas d’autre glose au sujet de la glose sur la glose.

«Résister au populisme culturel» annonce avec une grotesque emphase la tribune qui s’efforce laborieusement de démolir l’appel  «L’art, la culture, et la gauche». Diable, vaste programme ! Le chantier, en ces temps sarkozystes, est assez considérable. S’agit-il de s’en prendre aux grandes entreprises d’abrutissement télévisuel ? De résister à la vulgate qui voudrait que La Princesse de Clèves soit inaccessible aux postières ? Au suivisme moutonnier des médias vis-à-vis de «l’expo de l’année», du film à ne pas manquer, du CD «incontournable» de Lady Gaga ??

Que nenni ! Pour les cosignataires de cette pesante diatribe, le populisme culturel, c’est la défense d’«un art de la relation» (au passage, salutations à Peter Brook qui risque une violente émotion en se voyant embrigadé bien malgré lui dans les lourds bataillons du «populisme») ! Pour dénoncer «les fantasmes toxiques» partagés par bon nombre d’artistes mus par la conviction que l’art est politique, ils se sont mis à deux pour pondre ce (très) long réquisitoire des arrière-pensées qu’ils prêtent à l’auteur. Dans un commentaire de texte au bac de français, on parlerait de simple contresens. Mais comme on ne fera quand même pas l’injure à nos deux signataires d’imaginer qu’ils n’ont jamais lu Cassandre/Horschamp, dont Nicolas Roméas est fondateur et directeur, on est obligé de constater qu’il s’agit là d’une totale incompréhension, doublée d’une mauvaise foi délibérée. Pas très surprenant de la part de ces récidivistes notoires

On leur fera d’abord aimablement remarquer que les mots «establishment» et même «élitisme» ne font pas vraiment partie du champ sémantique de la revue, sinon entre guillemets, et que le mot «gotha» désigne ici (comme d’autres l’ont compris, mais pas eux) les barons autoproclamés d’une profession, celle de directeurs de structures de diffusion. L’insinuation de recyclage du populisme d’extrême-droite est non seulement complètement à côté de la plaque, mais d’une rare idiotie.

C’est d’ailleurs une constante de leur pensum en forme de procès, et de procès d’intention : il ne s’en prend pas, ou fort peu, à ce qu’écrit l’auteur, mais à ce qu’ils croient y lire, ce qu’ils voudraient y lire, dans une glose inquisitoriale qui renvoie aux querelles casuistiques d’un autre âge. Heureux commentateurs qui peuvent à loisir occuper un temps, précieux pour d’autres, à d’infinies spéculations théologiques! Ils commentent un texte imaginaire et leur interprétation, comme une maladroite psychanalyse sauvage, renvoie surtout à leur propres fantasmes et obsessions.

Car de quoi s’agit-il dans cette attaque pataude qui passe très loin de la cible (et qui n’a d’autre objectif que d’agiter l’eau de la mare pour faire remarquer l’existence de nos scribouillards en mal de reconnaissance) ? De défendre l’Art… Cela tombe bien, c’est en effet l’objet du texte et de la revue qu’ils ont si mal lus. À ce détail près que l’appel, comme Cassandre/Horschamp, fait tomber la pompeuse majuscule. À ceci près qu’eux le défendent contre la «culture», honnie, toujours suspecte de vouloir rendre consensuel ce qui ne l’est pas, et radotent l’antienne gnangnan de tous les débats sur les politiques culturelles : «L’art n’a rien à voir avec la culture». Et de se croire obligés de nous infliger les définitions scolaires de cette dernière, en en oubliant un certain nombre au passage. Le mot «création» serait devenu suspect, à les croire. Mais non, chers amis, grave erreur : il est tout juste galvaudé par de multiples «créatifs»…

Il est assez amusant de lire sous la plume de ceux qui n’ont pas de mots assez durs pour fustiger une vision édénique de la culture, cette sacralisation absolue de l’art et de l’artiste, catégorie supérieure de l’être que nos deux génies méconnus pensent certainement représenter. Ceux qui ont déjà parcouru quelques-uns des dérisoires divertissements de Simonot et subi le pénible pseudo-avant-gardisme-années-soixante de Scott, mesurent toute la dimension pathétique de la chose… Et cet étonnant couple de cirque a beau se défendre de toute volonté de «distinction», leur texte respire la triste arrogance du sachant, sacralise joyeusement les hiérarchies établies (par qui ?) et renoue sans honte aucune avec la bonne vieille mystique des «avant-gardes éclairées», voire éclairant le peuple, trop stupide, évidemment, pour adhérer ou s’intéresser à ce qui le surprend, ou le choque.

On n’aura pas ici la patience de répondre point par point à cette interminable et vaseuse dissertation. Soulignons-en simplement quelques absurdités, ou plutôt surinterprétations confinant au délire comme l’idée, par exemple, que l’auteur du texte défend des politiques culturelles et des productions artistiques différenciées en fonction de l’origine sociale et géographique des publics (banlieues, milieu rural…). Cassandre/Horschamp n’a de cesse depuis ses débuts de placer les marges au centre du débat et si nous insistons à démontrer l’inanité du vieux clivage entre «art» et «socioculturel», c’est évidemment pour prôner une exigence partagée. Rien n’est plus étranger à notre conception de l’art que le «ciblage» marketing envers des «publics», mot que nous ne cessons depuis 15 ans de réfuter ! Lorsqu’on veut jouer aux savants, peut-être est-il bon de commencer par apprendre à lire…

Mais on est surtout en droit de s’interroger sur la curieuse façon d’envisager une politique «de gauche» que prônent nos auteurs. Dans cette conception politique, il serait apparemment malvenu de bousculer les hiérarchies, de s’interroger sur l’obsolescence du clivage entre «haute»  et «basse» culture, de reconnaître l’aspect dialectique du caractère à la fois rassembleur et diviseur du geste artistique. Tout comme il serait interdit de s’interroger sur le statut du «créateur» démiurge, et de valoriser ce que Michel de Certeau appelait la créativité diffuse, ou le vieil Hugo le génie des peuples (alors même que les artistes les plus intéressants de la fin du siècle dernier et du début de celui-ci remettent précisément en cause ce statut d’«auteur», que les outils contemporains font voler en éclats). Coupeurs assidus de cheveux en quatre, nos auteurs ont manifestement pourtant beaucoup de peine à penser la complexité. Et leur conception d’un Art forcément incompris à ses débuts est non seulement démentie par les faits, mais foncièrement réactionnaire, ringarde, et idiote.

Rien de très étonnant de la part de ces gens. Ce monsieur Simonot, ce ne serait pas le même qui doutait jadis de notre amitié avec Pierre Bourdieu à l’époque où celui-ci participait avec nous à des débats publics, publiait dans notre revue et signait notre premier appel ?

On ne se refait pas.

Nicolas Roméas et Valérie de Saint-Do

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Liens :

En prime, un complément

Et pour ceux qui voudraient en savoir plus sur ces gens…

Lettre ouverte à Martine Aubry
(parue dans Mediapart le 7 mai 2011)

Dimanche 8 mai 2011

Chère Martine Aubry,

Lorsque nous nous demandons quel candidat, au deuxième tour d’une élection présidentielle cruciale, pourrait porter les couleurs de la gauche en étant à l’écoute de ceux qui veulent en finir avec le marketing néolibéral, c’est à vous que nous pensons.

Depuis longtemps, nous vous observons et nous observons les autres. Nous ne croyons pas aux miracles, nous n’attendons pas de femme ou d’homme providentiel. Mais nous croyons à votre sérieux. Et nous pensons qu’aujourd’hui le sérieux est de mise. Nous sommes certains que la France mérite beaucoup mieux que le délitement actuel et nous savons que vous partagez cette certitude.

Pourtant nous sommes étonnés et, vous l’avouerai-je, très inquiets, d’une absence. Une absence pas absolument totale, certes, mais qui nous laisse un goût amer, un goût de manque, et qui pour tout dire nous effraie : le peu de place que tient ce qu’on appelle «culture» dans le programme du parti socialiste français. Bien sûr, la culture et l’art, nombreux sont aujourd’hui ceux qui ont tendance à penser que c’est une affaire compliquée, réservée aux spécialistes et aux professionnels. Et ceux-là n’osent guère s’aventurer dans cette zone à risque, remplie de chausse-trappes et de faux semblants, où corporatismes et féodalités masquent la forêt essentielle. Mais en réalité (et nous croyons que si le personnage public l’oublie parfois, la personne privée le sait bien), il s’agit de tout autre chose.

Non, ce n’est pas une affaire de spécialistes. Et il ne s’agit pas non plus de loisirs. Nous parlons ici, chère Martine Aubry, d’une question absolument centrale pour l’avenir de notre civilisation. Nous parlons du choix que nous serons ou non capables de faire entre la construction d’un monde fondé sur ce que nous appelons l’humain et une société qui nous mène à la barbarie.

Comme le montra Jean Itard dans le Mémoire sur Victor de l’Aveyron qui fournit à François Truffaut la matière de L’Enfant sauvage, l’humain ça ne tombe pas du ciel. Ça se fabrique, ça prend du temps et ça n’est pas facile. Ça se fabrique avec des mots, avec des images, des symboles, avec du passé. Avec de la transmission. Avec tous les outils immatériels qui permettent de construire et nourrir un imaginaire à la fois partagé et intime. Avec tous les outils du symbolique. L’art et la culture, ce vaste univers de symboles qui ne peut être quantifié sans perdre sa substance, ça n’est pas moins que ça. Les outils de la construction de l’humain.
Et il est évident qu’en la matière tout est lié. L’art, bien sûr, sous toutes ses formes, la recherche et évidemment l’éducation. Tout cela marche ensemble ou rien ne marche.

Dans l’Europe néolibérale, un faisceau de signes innombrables converge vers la destruction de ce que nous appelons l’humain. Brutalité d’une main, propagande de l’autre, encouragement général à cesser de penser et échanger. Cet encerclement qui concerne tous les aspects de nos vies tend à faire de chacun un individu dénué de sens collectif. Nous devons nous opposer frontalement à cela. Car nous parlons ici de valeurs de gauche qui doivent être défendues à gauche.

Et nous parlons d’un domaine où les frontières ne peuvent être abolies. Peut-être l’ultime domaine où la frontière entre ce qu’on nomme la gauche et la droite, entre le partage et l’égoïsme, ne pourra jamais être abolie. Car lorsque l’art et la culture ne sont plus envisagés sous l’angle de leur circulation démocratique et de l’échange qu’ils induisent, il n’est pas sûr qu’ils existent encore pour ce qu’ils sont vraiment. En tant qu’art et en tant que culture en action dans la société.

On peut en faire des objets d’admiration ou de commerce, et on ne s’en prive pas. Mais là, c’est autre chose : l’essentiel disparaît. On s’attache au visible, au brillant, à ce qui rapporte du pouvoir ou de l’argent. Mais lorsqu’on néglige les nappes phréatiques pour n’accorder d’importance qu’aux jeux d’eau des bassins royaux, il n’est pas sûr que ces bassins puissent longtemps être alimentés. Il faut défendre et faire entrer dans le futur ces inventions extraordinaires qui naquirent dans notre pays après la Libération au prix de durs combats et qui sont aujourd’hui en danger, de l’Éducation populaire au système de l’intermittence. Il faut rappeler que le service public de la culture français fut un outil important de la reconstruction du pays et qu’il doit être un élément crucial de sa refondation. Car cet outil nous a permis et nous permet de véhiculer l’essentiel, au-delà de tout phénomène médiatique et de toute rentabilité. L’essentiel, en un mot, c’est ce que Peter Brook nomme la relation. Laisserons-nous notre civilisation, déjà gravement altérée par l’individualisme, être amputée de ce qu’il lui reste de capacité à utiliser le symbole comme moyen d’échange et de construction d’une richesse commune ? La culture, c’est l’outil de la relation.

Il y a une trentaine d’années, lorsque René Dumont et ses amis tentèrent de nous alerter sur les dangers que font courir à la planète la surexploitation des ressources et un productivisme incontrôlé, on les écouta peu. On ne prit guère au sérieux ces «gentils» amoureux de la nature. On pensait qu’il y avait d’autres priorités, bien plus graves et urgentes. Il a fallu le patient acharnement de ces pionniers et quelques gravissimes catastrophes pour que le mot «écologie» s’installe dans notre vocabulaire, au point que même les ultralibéraux s’en emparent. Nous savons tous aujourd’hui que la terre est en danger. Mais, en admettant que nous la sauvions de ce danger, de quelle humanité la peuplerons-nous ? D’un semblant d’humanité formaté, privé de culture et d’imaginaire, sans passé, plus proche du robot que de l’idée que nous nous faisons de l’humain ?

Attendrons-nous, cette fois encore et pour le pire, ces catastrophes qui risquent d’être irrémédiables, avant de mesurer l’enjeu ? Non.

Être à gauche, cela implique de le faire maintenant. Voilà pourquoi, chère Martine Aubry, nous vous en conjurons, il faut d’urgence prendre cette question au sérieux, il faut donner une très grande importance, dans le programme de votre parti, à cet enjeu central de civilisation.

Tant qu’il est encore temps.

Très amicalement à vous,

Le 7 Mai 2011
Nicolas Roméas, directeur de Cassandre/Horschamp
www.horschamp.org

Appel Impossible absence

Au Maroc, la guerre du Rock aura-t-elle lieu ?

Vendredi 6 mai 2011

Turbulences au Maroc : La Culture s’immisce dans le débat. Alors que le mouvement du 20 Février relaye les appels de la rue à la démocratisation du Maroc, que les partis politiques restent désarmés face à leurs contradictions quant à la réforme constitutionnelle, les artistes, activistes culturels et autres aficionados de la scène underground n’oublient pas de mettre aussi la pression côté culture…


Depuis désormais 10 ans, le Festival Mawazine réunit à Rabbat tout le gratin du Showbizz mondial.

Financé par Mohamed VI lui-même, soutenu par le sponsoring de grands groupes industriels dans lesquels le Palais possède également des parts, cette vitrine éphémère de l’ouverture du Royaume aux musiques actuelles mainstream n’a jamais fait l’unanimité dans le microcosme des activistes de la culture.

Avec 5 grands festivals organisés de mai à juillet, le Maroc s’est depuis une quinzaine d’années spécialisé dans ce type d’évènements visant un public de masse. Mais cette politique culturelle du coup d’éclat a-t-elle une réelle incidence sur l’émergence des talents et des artistes locaux ?

Pour beaucoup, tous ces festivals, aussi indépendants soient-ils, servent de caution médiatique, d’écran de fumé camouflant le désengagement total de l’État a l’égard d’une scène contemporaine à ses yeux trop souvent revendicative.

Depuis une quinzaine d’années, le milieu alternatif, et en particulier celui de Casablanca, sœur siamoise et rebelle de l’impériale Rabbat, milite pour un Maroc à la fois fier de ses racines et tourné vers l’avenir. Rap, métal, fusion funk/gnawa, il ne faut pas tant chercher pour découvrir ce Maroc très rock. De plus en plus structuré, il rappelle à de nombreux égards la scène alternative française de la fin des années 80.

Autonome, sans subvention, il s’appuie néanmoins sur les fortunes de certains jeunes mécènes désireux de permettre aux artistes de chez eux d’exister et de progresser. Il n’empêche, tout est question de système B, de débrouille, de galères, et d’embrouilles.

Aujourd’hui, la coupe est pleine : il s’agit de demander des comptes quant aux 25 millions d’euros de budget de Mawazine lorsque le ministère de la Culture est aussi doté qu’une coquille vide. Devant l’indécence d’une telle débauche de moyens, les jeunes s’en sont pris les semaines dernières aux installations qui commençaient à être mises en place à Rabbat. Cette années, la sécurité du Festival sera assurée par l’armée…

L’enjeu n’est pas secondaire : c’est tout le système marocain qui s’éclaire à la lumière de la Culture… Mainmise du Palais sur l’économie, auto-censure des relais de paroles critiques n’osant pas affronter le « Commandeur des Croyants », frustration d’une jeunesse infantilisée que l’on envoie faire joujou lors de show monstrueux sans lui permettre de découvrir les créateurs de leur propres pays, hérauts des revendications qu’eux-mêmes murmurent au quotidien, dos au mur…

Avec sa politique de développement de projets et d’accompagnement, associés au Tremplin musical qui se déroule tout au long de l’année, L’Boulevart de Mohamed Merhahi est le meilleur contre-exemple à opposer aux arguments rétorquant que le peuple ne serait pas prêt à assumer de nouvelles libertés. La semaine dernière, à Londres, c’est toute la structure des réseaux de musiques actuelle casablancais qui se sont vus récompensés par le prix de meilleur entrepreneur musical de l’année décerné à « Momo ».

Plutôt que de se demander, plein de morgue, si c’est vraiment le moment de parler culture lorsque les enjeux sont autant politiques, il s’agirait peut-être de se demander s’il est possible qu’une politique, quelle qu’elle soit, ne soit pas culturelle au final…

Eddy Maaroufi


Pour en savoir plus:
Appelée Nayda par les médias, la « contre-culture » marocaine associe créativité et lutte alter-mondialiste

Le mouvement du 20 février regroupe tous ceux qui s’engagent pour une démocratisation et une meilleure répartition des richesses au Maroc

Les anciens abattoirs ont été sauvés et sont aujourd’hui l’un des hauts lieux de la culture indé casablancaise !Mouvement du 20 février