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Résister aux idiots utiles du néolibéralisme qui jouent aux intégristes de l’«Art»
Lundi 5 septembre 2011L’appel de Nicolas Roméas sur Mediapart a suscité (bien qu’il ne leur fût pas le moins du monde adressé, car avouons-le, ces gens nous intéressent fort peu) de la part des amusants Diane Scott et Michel Simonot une réponse fielleuse, publiée dans l’ancienne RILI, récemment réduite à l’ombre d’elle-même (le «i» de «idées» a d’ailleurs disparu) en devenant «RDL». Rapide réponse à ce coup de pub raté en forme de commentaire scolaire et qui n’appelle pas d’autre glose au sujet de la glose sur la glose.

«Résister au populisme culturel» annonce avec une grotesque emphase la tribune qui s’efforce laborieusement de démolir l’appel «L’art, la culture, et la gauche». Diable, vaste programme ! Le chantier, en ces temps sarkozystes, est assez considérable. S’agit-il de s’en prendre aux grandes entreprises d’abrutissement télévisuel ? De résister à la vulgate qui voudrait que La Princesse de Clèves soit inaccessible aux postières ? Au suivisme moutonnier des médias vis-à-vis de «l’expo de l’année», du film à ne pas manquer, du CD «incontournable» de Lady Gaga ??
Que nenni ! Pour les cosignataires de cette pesante diatribe, le populisme culturel, c’est la défense d’«un art de la relation» (au passage, salutations à Peter Brook qui risque une violente émotion en se voyant embrigadé bien malgré lui dans les lourds bataillons du «populisme») ! Pour dénoncer «les fantasmes toxiques» partagés par bon nombre d’artistes mus par la conviction que l’art est politique, ils se sont mis à deux pour pondre ce (très) long réquisitoire des arrière-pensées qu’ils prêtent à l’auteur. Dans un commentaire de texte au bac de français, on parlerait de simple contresens. Mais comme on ne fera quand même pas l’injure à nos deux signataires d’imaginer qu’ils n’ont jamais lu Cassandre/Horschamp, dont Nicolas Roméas est fondateur et directeur, on est obligé de constater qu’il s’agit là d’une totale incompréhension, doublée d’une mauvaise foi délibérée. Pas très surprenant de la part de ces récidivistes notoires…
On leur fera d’abord aimablement remarquer que les mots «establishment» et même «élitisme» ne font pas vraiment partie du champ sémantique de la revue, sinon entre guillemets, et que le mot «gotha» désigne ici (comme d’autres l’ont compris, mais pas eux) les barons autoproclamés d’une profession, celle de directeurs de structures de diffusion. L’insinuation de recyclage du populisme d’extrême-droite est non seulement complètement à côté de la plaque, mais d’une rare idiotie.
C’est d’ailleurs une constante de leur pensum en forme de procès, et de procès d’intention : il ne s’en prend pas, ou fort peu, à ce qu’écrit l’auteur, mais à ce qu’ils croient y lire, ce qu’ils voudraient y lire, dans une glose inquisitoriale qui renvoie aux querelles casuistiques d’un autre âge. Heureux commentateurs qui peuvent à loisir occuper un temps, précieux pour d’autres, à d’infinies spéculations théologiques! Ils commentent un texte imaginaire et leur interprétation, comme une maladroite psychanalyse sauvage, renvoie surtout à leur propres fantasmes et obsessions.
Car de quoi s’agit-il dans cette attaque pataude qui passe très loin de la cible (et qui n’a d’autre objectif que d’agiter l’eau de la mare pour faire remarquer l’existence de nos scribouillards en mal de reconnaissance) ? De défendre l’Art… Cela tombe bien, c’est en effet l’objet du texte et de la revue qu’ils ont si mal lus. À ce détail près que l’appel, comme Cassandre/Horschamp, fait tomber la pompeuse majuscule. À ceci près qu’eux le défendent contre la «culture», honnie, toujours suspecte de vouloir rendre consensuel ce qui ne l’est pas, et radotent l’antienne gnangnan de tous les débats sur les politiques culturelles : «L’art n’a rien à voir avec la culture». Et de se croire obligés de nous infliger les définitions scolaires de cette dernière, en en oubliant un certain nombre au passage. Le mot «création» serait devenu suspect, à les croire. Mais non, chers amis, grave erreur : il est tout juste galvaudé par de multiples «créatifs»…
Il est assez amusant de lire sous la plume de ceux qui n’ont pas de mots assez durs pour fustiger une vision édénique de la culture, cette sacralisation absolue de l’art et de l’artiste, catégorie supérieure de l’être que nos deux génies méconnus pensent certainement représenter. Ceux qui ont déjà parcouru quelques-uns des dérisoires divertissements de Simonot et subi le pénible pseudo-avant-gardisme-années-soixante de Scott, mesurent toute la dimension pathétique de la chose… Et cet étonnant couple de cirque a beau se défendre de toute volonté de «distinction», leur texte respire la triste arrogance du sachant, sacralise joyeusement les hiérarchies établies (par qui ?) et renoue sans honte aucune avec la bonne vieille mystique des «avant-gardes éclairées», voire éclairant le peuple, trop stupide, évidemment, pour adhérer ou s’intéresser à ce qui le surprend, ou le choque.
On n’aura pas ici la patience de répondre point par point à cette interminable et vaseuse dissertation. Soulignons-en simplement quelques absurdités, ou plutôt surinterprétations confinant au délire comme l’idée, par exemple, que l’auteur du texte défend des politiques culturelles et des productions artistiques différenciées en fonction de l’origine sociale et géographique des publics (banlieues, milieu rural…). Cassandre/Horschamp n’a de cesse depuis ses débuts de placer les marges au centre du débat et si nous insistons à démontrer l’inanité du vieux clivage entre «art» et «socioculturel», c’est évidemment pour prôner une exigence partagée. Rien n’est plus étranger à notre conception de l’art que le «ciblage» marketing envers des «publics», mot que nous ne cessons depuis 15 ans de réfuter ! Lorsqu’on veut jouer aux savants, peut-être est-il bon de commencer par apprendre à lire…
Mais on est surtout en droit de s’interroger sur la curieuse façon d’envisager une politique «de gauche» que prônent nos auteurs. Dans cette conception politique, il serait apparemment malvenu de bousculer les hiérarchies, de s’interroger sur l’obsolescence du clivage entre «haute» et «basse» culture, de reconnaître l’aspect dialectique du caractère à la fois rassembleur et diviseur du geste artistique. Tout comme il serait interdit de s’interroger sur le statut du «créateur» démiurge, et de valoriser ce que Michel de Certeau appelait la créativité diffuse, ou le vieil Hugo le génie des peuples (alors même que les artistes les plus intéressants de la fin du siècle dernier et du début de celui-ci remettent précisément en cause ce statut d’«auteur», que les outils contemporains font voler en éclats). Coupeurs assidus de cheveux en quatre, nos auteurs ont manifestement pourtant beaucoup de peine à penser la complexité. Et leur conception d’un Art forcément incompris à ses débuts est non seulement démentie par les faits, mais foncièrement réactionnaire, ringarde, et idiote.
Rien de très étonnant de la part de ces gens. Ce monsieur Simonot, ce ne serait pas le même qui doutait jadis de notre amitié avec Pierre Bourdieu à l’époque où celui-ci participait avec nous à des débats publics, publiait dans notre revue et signait notre premier appel ?
On ne se refait pas.
Nicolas Roméas et Valérie de Saint-Do
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Roger Lafosse: Hommage tardif mais ému
Dimanche 10 juillet 2011
Roger Lafosse, image extraite du site d'Armando Bergallo. armandobergallo.com
Sa disparition est passée bien inaperçue, sauf peut-être à Bordeaux.
Pourtant, cet homme a joué un rôle essentiel dans le dépoussiérage des scènes françaises, leur ouverture au monde, aux chapiteaux, à la rue, à l’irruption des technologies comme aux fondamentaux revisités de la rue et du cirque.
Pour mémoire, SIGMA à Bordeaux, c’est le festival qui , dès sa première édition, en 1965, lançait la thématique « art et technologie » à l’époque où l’ordinateur n’était poru beaucoup qu’un lointain fantasme dans les romans de Norman Spinrad ou Philip K Dick.
C’est l’homme qui, dans la ville compassée de Mauriac et du vin, et à l’époque où Chaban-Delmas était déjà encore maire, fit venir Pierre Schaeffer, Aligre puis Zingaro, la Fura des Baus, le Taller d’Amsterdam, Régine Chopinot, Carlotta Ikeda, Volière Dromesko et tant d’autres. Je n’en ai connu que les dix dernières années; je lui dois des émerveillements, des fulgurances, des étonnements. Et peu importe les déceptions, peu importe l’essoufflement qui frappe le découvreur quand trop de suiveurs se sont engouffrés sur les chemins frayés.
De SIGMA, j’ai encore des images, des sensations, des émotions. Et je garde surtout le souvenir de son fondateur. Roger Lafosse, l’homme aux trois solex, la générosité et la curiosité faite homme. Celui qui , dans la si social libérale, si consensuelle, si fun, si lookée année 80, pourfendait le mitterrandisme. L’homme qui s’élevait contre les « satrapes de la culture » lorgnant sa place à Bordeaux.
SIGMA a disparu quand Bordeaux a changé de maire, sablé ses façades, relooké ses quartiers (parfois pour le meilleurs, souvent pour l’aseptisation). Les jeunes compagnies et artistes nés dans le sillage de SIGMA ont assez vite enterré le père. mais qui l’a remplacé? Sûrement pas de l’événementiel sage derrière ses barrières Vauban, ni le très hype et marchand Evento, ni le très consensuel Nov’art.
L’époque n’est pas aux défricheurs, aux découvreurs, aux audaces défrisant le poujadisme ambiant. Sauf si ces audaces de forme restent sagement cantonnées au white cube des lieux d’art contemporain. Avec Lafosse, elles envahissaient la rue, parlaient espagnol, russe, portugais, italien, japonais…
Il aura été inspirateur. Difficile, pourtant de lui trouver des héritiers, sinon peut-être parmi les trublions qui ne se satisfont pas d’arts de la rue bornés aux normes sécuritaires, de Fantazio à Ici même, des Yes men aux Brigades d’intervention des clowns et à notre ami Livchine du Théâtre de l’Unité.
Salut à toi Roger. Ton immense qualité, c’est d’avoir été un inventeur, un acteur au service des artistes et des gens, jamais un « ingénieur’ ou un « manager » culturel. Cela devient rare: On aimerait, à notre époque, avoir plus souvent affaire à des Roger Laffosse qu’à des Didier Fusilier…
Je te dois quelques-unes de mes plus belles rencontres et le goût de mon métier.
Valérie de Saint-Do
Anonymous: « Mon nom est Personne. »
Mercredi 25 mai 2011« We are Anonymous. We are Legion. We do not forgive. We do not forget. Expect us. »
Devise des Anonymous
Du 10 mars 2011 au 15 septembre 2011, sur le site du Musée de Jeu de Paume, l’exposition Identités Précaires présente une vingtaine de projets nous interrogeant sur l’anonymat et l’identité comme phénomène instable. Anonymous, mème issu de la cyberculture, nous propose un nouveau modèle d’action collective.
Le militantisme anonyme a longtemps été jugé avec méfiance, voire avec une certaine suspicion de lâcheté. Mais dans notre époque de surveillance globale, la dissimulation semble pourtant être le meilleur outil des activistes.
Aujourd’hui, dans le nouveau territoire en perpétuelle extension qu’est le web, une nouvelle espèce de rebelles a vu le jour: les Anonymous, les Anonymes…
Derrière cette étiquette collective, une somme d’identités dispersées et autonomes, une multitude1, diraient les penseurs altermondialistes Negri et Hardt. Une dissidence plurielle sans leader ni mot d’ordre, si ce n’est la défense à tout prix des libertés d’expression et de circulation, sur le web comme ailleurs. Pas de leader, mais un seul visage: celui de Guy Fawkes2, inspirant le masque du héros vengeur de V comme Vendetta, la bande dessinée culte d’Alan Moore et David Lloyd.
Lorsque le web a vu le jour, inaugurant de nouvelles pratiques communicationnelles, les plus férus de ces échanges dits « virtuels » se retrouvèrent sur des sites appelés imageboards, des plate-formes anonymes de partage d’images. Beaucoup des utilisateurs de ces sites étaient des hackers, ces « bidouilleurs » s’amusant à aller toujours plus loin dans le détournement des objets informatiques et cherchant toujours à repousser les limites fixées par les dispositifs sécuritaires.
Anonymous n’était à l’époque que la signature par défaut de ceux qui choisissaient de ne pas se dénommer lorsqu’ils postaient des images.
À partir de 2003, ces réseaux d’internautes commencent à revendiquer cette appellation générique: le collectif est né.
En 2006, année de la sortie du film V comme Vendetta3, les chosent prennent une toute autre ampleur, bien plus politique.
Au gré de leurs indignations, les Anonymous lancent leurs premières attaques en inondant les sites ennemis d’informations inutiles qui les rendent inutilisables, provoquant un « déni de service ».
En 2008, le Projet Chanologie regroupe les nombreux raids s’en prenant à l’Église de Scientologie.
En 2010, Opération Payback et la campagne Avenge Assange viennent prêter main forte à Wikileaks et à son fondateur, censurés et traqués de toute part.
En 2011, les Anonymous utilisent leur force de frappe pour soutenir les révolutionnaires tunisiens et égyptiens, lors d’attaques qui empêcheront les dictatures de reprendre le contrôle du net, base arrière des insurgés.
En avril dernier, l’opération Sony s’en prend aux serveurs de jeux en ligne du géant de l’entertainment, afin de défendre les droits des consommateurs. Mais la trivialité du motif (défense des gamers) laisse apparaître les premiers signes de division au sein du mouvement. Pour une partie du réseau, cette attaque galvaude le sens de la lutte des Anonymes. Aujourd’hui, au sein du noyau dur, un règlement de compte semble avoir lieu…4
Impossible de dire qui sont les Anonymous. Cette communauté est ouverte, telle une nuée d’oiseaux allant dans la même direction. À tout moment, l’on peut la rejoindre ou la quitter.
Si cette démarche n’est pas artistique, à proprement parler, elle n’en est pas moins fondamentalement culturelle, avant d’être politique. De plus en plus d’Anonymous postent sur le net des messages subversifs concernant tous les aspects de la vie. Petit à petit, ce réseau déborde du seul milieu des hackers. Ainsi, nous assistons à une véritable révolution dans la relation locuteur/destinataire:
Si je ne sais pas qui me parle, que devient mon rapport au message?
1« La multitude est un réseau ouvert et expansif dans lequel toutes les différences peuvent s’exprimer librement et au même titre, un réseau qui permet de travailler et de vivreen commun ». Negri et Hardt, Multitude. Guerre et démocratie à l’âge de l’Empire, Paris, La Découverte, p. 7.
2http://en.wikipedia.org/wiki/Guy_Fawkes
Lettre ouverte à Martine Aubry (parue dans Mediapart le 7 mai 2011)
Dimanche 8 mai 2011Chère Martine Aubry,
Lorsque nous nous demandons quel candidat, au deuxième tour d’une élection présidentielle cruciale, pourrait porter les couleurs de la gauche en étant à l’écoute de ceux qui veulent en finir avec le marketing néolibéral, c’est à vous que nous pensons.
Depuis longtemps, nous vous observons et nous observons les autres. Nous ne croyons pas aux miracles, nous n’attendons pas de femme ou d’homme providentiel. Mais nous croyons à votre sérieux. Et nous pensons qu’aujourd’hui le sérieux est de mise. Nous sommes certains que la France mérite beaucoup mieux que le délitement actuel et nous savons que vous partagez cette certitude.
Pourtant nous sommes étonnés et, vous l’avouerai-je, très inquiets, d’une absence. Une absence pas absolument totale, certes, mais qui nous laisse un goût amer, un goût de manque, et qui pour tout dire nous effraie : le peu de place que tient ce qu’on appelle «culture» dans le programme du parti socialiste français. Bien sûr, la culture et l’art, nombreux sont aujourd’hui ceux qui ont tendance à penser que c’est une affaire compliquée, réservée aux spécialistes et aux professionnels. Et ceux-là n’osent guère s’aventurer dans cette zone à risque, remplie de chausse-trappes et de faux semblants, où corporatismes et féodalités masquent la forêt essentielle. Mais en réalité (et nous croyons que si le personnage public l’oublie parfois, la personne privée le sait bien), il s’agit de tout autre chose.
Non, ce n’est pas une affaire de spécialistes. Et il ne s’agit pas non plus de loisirs. Nous parlons ici, chère Martine Aubry, d’une question absolument centrale pour l’avenir de notre civilisation. Nous parlons du choix que nous serons ou non capables de faire entre la construction d’un monde fondé sur ce que nous appelons l’humain et une société qui nous mène à la barbarie.
Comme le montra Jean Itard dans le Mémoire sur Victor de l’Aveyron qui fournit à François Truffaut la matière de L’Enfant sauvage, l’humain ça ne tombe pas du ciel. Ça se fabrique, ça prend du temps et ça n’est pas facile. Ça se fabrique avec des mots, avec des images, des symboles, avec du passé. Avec de la transmission. Avec tous les outils immatériels qui permettent de construire et nourrir un imaginaire à la fois partagé et intime. Avec tous les outils du symbolique. L’art et la culture, ce vaste univers de symboles qui ne peut être quantifié sans perdre sa substance, ça n’est pas moins que ça. Les outils de la construction de l’humain.
Et il est évident qu’en la matière tout est lié. L’art, bien sûr, sous toutes ses formes, la recherche et évidemment l’éducation. Tout cela marche ensemble ou rien ne marche.
Dans l’Europe néolibérale, un faisceau de signes innombrables converge vers la destruction de ce que nous appelons l’humain. Brutalité d’une main, propagande de l’autre, encouragement général à cesser de penser et échanger. Cet encerclement qui concerne tous les aspects de nos vies tend à faire de chacun un individu dénué de sens collectif. Nous devons nous opposer frontalement à cela. Car nous parlons ici de valeurs de gauche qui doivent être défendues à gauche.
Et nous parlons d’un domaine où les frontières ne peuvent être abolies. Peut-être l’ultime domaine où la frontière entre ce qu’on nomme la gauche et la droite, entre le partage et l’égoïsme, ne pourra jamais être abolie. Car lorsque l’art et la culture ne sont plus envisagés sous l’angle de leur circulation démocratique et de l’échange qu’ils induisent, il n’est pas sûr qu’ils existent encore pour ce qu’ils sont vraiment. En tant qu’art et en tant que culture en action dans la société.
On peut en faire des objets d’admiration ou de commerce, et on ne s’en prive pas. Mais là, c’est autre chose : l’essentiel disparaît. On s’attache au visible, au brillant, à ce qui rapporte du pouvoir ou de l’argent. Mais lorsqu’on néglige les nappes phréatiques pour n’accorder d’importance qu’aux jeux d’eau des bassins royaux, il n’est pas sûr que ces bassins puissent longtemps être alimentés. Il faut défendre et faire entrer dans le futur ces inventions extraordinaires qui naquirent dans notre pays après la Libération au prix de durs combats et qui sont aujourd’hui en danger, de l’Éducation populaire au système de l’intermittence. Il faut rappeler que le service public de la culture français fut un outil important de la reconstruction du pays et qu’il doit être un élément crucial de sa refondation. Car cet outil nous a permis et nous permet de véhiculer l’essentiel, au-delà de tout phénomène médiatique et de toute rentabilité. L’essentiel, en un mot, c’est ce que Peter Brook nomme la relation. Laisserons-nous notre civilisation, déjà gravement altérée par l’individualisme, être amputée de ce qu’il lui reste de capacité à utiliser le symbole comme moyen d’échange et de construction d’une richesse commune ? La culture, c’est l’outil de la relation.
Il y a une trentaine d’années, lorsque René Dumont et ses amis tentèrent de nous alerter sur les dangers que font courir à la planète la surexploitation des ressources et un productivisme incontrôlé, on les écouta peu. On ne prit guère au sérieux ces «gentils» amoureux de la nature. On pensait qu’il y avait d’autres priorités, bien plus graves et urgentes. Il a fallu le patient acharnement de ces pionniers et quelques gravissimes catastrophes pour que le mot «écologie» s’installe dans notre vocabulaire, au point que même les ultralibéraux s’en emparent. Nous savons tous aujourd’hui que la terre est en danger. Mais, en admettant que nous la sauvions de ce danger, de quelle humanité la peuplerons-nous ? D’un semblant d’humanité formaté, privé de culture et d’imaginaire, sans passé, plus proche du robot que de l’idée que nous nous faisons de l’humain ?
Attendrons-nous, cette fois encore et pour le pire, ces catastrophes qui risquent d’être irrémédiables, avant de mesurer l’enjeu ? Non.
Être à gauche, cela implique de le faire maintenant. Voilà pourquoi, chère Martine Aubry, nous vous en conjurons, il faut d’urgence prendre cette question au sérieux, il faut donner une très grande importance, dans le programme de votre parti, à cet enjeu central de civilisation.
Tant qu’il est encore temps.
Très amicalement à vous,
Le 7 Mai 2011
Nicolas Roméas, directeur de Cassandre/Horschamp
www.horschamp.org
Au Maroc, la guerre du Rock aura-t-elle lieu ?
Vendredi 6 mai 2011Turbulences au Maroc : La Culture s’immisce dans le débat. Alors que le mouvement du 20 Février relaye les appels de la rue à la démocratisation du Maroc, que les partis politiques restent désarmés face à leurs contradictions quant à la réforme constitutionnelle, les artistes, activistes culturels et autres aficionados de la scène underground n’oublient pas de mettre aussi la pression côté culture…
Depuis désormais 10 ans, le Festival Mawazine réunit à Rabbat tout le gratin du Showbizz mondial.
Financé par Mohamed VI lui-même, soutenu par le sponsoring de grands groupes industriels dans lesquels le Palais possède également des parts, cette vitrine éphémère de l’ouverture du Royaume aux musiques actuelles mainstream n’a jamais fait l’unanimité dans le microcosme des activistes de la culture.
Avec 5 grands festivals organisés de mai à juillet, le Maroc s’est depuis une quinzaine d’années spécialisé dans ce type d’évènements visant un public de masse. Mais cette politique culturelle du coup d’éclat a-t-elle une réelle incidence sur l’émergence des talents et des artistes locaux ?
Pour beaucoup, tous ces festivals, aussi indépendants soient-ils, servent de caution médiatique, d’écran de fumé camouflant le désengagement total de l’État a l’égard d’une scène contemporaine à ses yeux trop souvent revendicative.
Depuis une quinzaine d’années, le milieu alternatif, et en particulier celui de Casablanca, sœur siamoise et rebelle de l’impériale Rabbat, milite pour un Maroc à la fois fier de ses racines et tourné vers l’avenir. Rap, métal, fusion funk/gnawa, il ne faut pas tant chercher pour découvrir ce Maroc très rock. De plus en plus structuré, il rappelle à de nombreux égards la scène alternative française de la fin des années 80.
Autonome, sans subvention, il s’appuie néanmoins sur les fortunes de certains jeunes mécènes désireux de permettre aux artistes de chez eux d’exister et de progresser. Il n’empêche, tout est question de système B, de débrouille, de galères, et d’embrouilles.
Aujourd’hui, la coupe est pleine : il s’agit de demander des comptes quant aux 25 millions d’euros de budget de Mawazine lorsque le ministère de la Culture est aussi doté qu’une coquille vide. Devant l’indécence d’une telle débauche de moyens, les jeunes s’en sont pris les semaines dernières aux installations qui commençaient à être mises en place à Rabbat. Cette années, la sécurité du Festival sera assurée par l’armée…
L’enjeu n’est pas secondaire : c’est tout le système marocain qui s’éclaire à la lumière de la Culture… Mainmise du Palais sur l’économie, auto-censure des relais de paroles critiques n’osant pas affronter le « Commandeur des Croyants », frustration d’une jeunesse infantilisée que l’on envoie faire joujou lors de show monstrueux sans lui permettre de découvrir les créateurs de leur propres pays, hérauts des revendications qu’eux-mêmes murmurent au quotidien, dos au mur…
Avec sa politique de développement de projets et d’accompagnement, associés au Tremplin musical qui se déroule tout au long de l’année, L’Boulevart de Mohamed Merhahi est le meilleur contre-exemple à opposer aux arguments rétorquant que le peuple ne serait pas prêt à assumer de nouvelles libertés. La semaine dernière, à Londres, c’est toute la structure des réseaux de musiques actuelle casablancais qui se sont vus récompensés par le prix de meilleur entrepreneur musical de l’année décerné à « Momo ».
Plutôt que de se demander, plein de morgue, si c’est vraiment le moment de parler culture lorsque les enjeux sont autant politiques, il s’agirait peut-être de se demander s’il est possible qu’une politique, quelle qu’elle soit, ne soit pas culturelle au final…
Eddy Maaroufi
Pour en savoir plus:
Appelée Nayda par les médias, la « contre-culture » marocaine associe créativité et lutte alter-mondialiste
Le mouvement du 20 février regroupe tous ceux qui s’engagent pour une démocratisation et une meilleure répartition des richesses au Maroc
Les anciens abattoirs ont été sauvés et sont aujourd’hui l’un des hauts lieux de la culture indé casablancaise !Mouvement du 20 février
L’affaire PY est épatante…
Mardi 3 mai 2011L’affaire PY est épatante, car elle permet de bien éclairer les mœurs du Théâtre Public.
Il est curieux de voir le silence qui l’entoure.
C’est normal, parce que nous sommes tous en lien avec le Ministère de la culture qui reste une manne nourricière pour pas mal de monde, alors seuls les anciens, qui n ‘attendent plus de nomination osent quelques critiques contestataires.
Mais on se demande si les partis socialistes ou communistes existent encore, et on devine qu’une fois de plus ils vont faire campagne en faisant l’impasse sur la culture considérant que c’est un « truc » à perdre des voix.
J’en profite, le théâtre de l’Unité va recevoir le prix SACD des arts de la rue, je me dis qu’au moins peut –être, ce prix peut servir à être écouté quelques minutes.
J’ai vu passer depuis 1971 des trains entiers de ministres de la culture. De Lang je me suis promis de ne jamais dire le moindre mal, un ministre qui tient ses promesses, on ne le critique pas. Ensuite à chaque nomination, on descendait d’un cran, avec Albanel on se disait qu’on n’irait pas plus bas, mais voilà qu’on la regrette.
Maintenant il ne s’agit plus de faire de la bobologie, le théâtre public a besoin d’une chirurgie radicale.
Je pense et j’estime que le réseau « Le Pillouer » ou réseau « Syndéac » est moribond.
Les publics ne se renouvellent plus, les systèmes d’abonnements sont périmés, les soirées y sont mortifères. Or les infrastructures ont de la valeur, il y a de l’argent qui circule, ce qui manque ce sont les idées. D’où cette invention du conseil national de la création qui aurait été une sorte de « machine à innover » de ce réseau fatigué.
Le problème, c’est que tout ce que proposaient ces innovateurs existait déjà en dehors de l’institution. Le problème, c’est qu’un vrai projet culturel pousse avec la même lenteur qu’une plante.
Donc ce conseil national a pris la bonne résolution, arrêter les frais.
Il y a en France un « tiers théâtre » qui est inventif, énergique, conquérant, qui laboure et fait des miracles. C’est un tissu associatif, un riche humus formé de compagnies, de lieux alternatifs, de friches urbaines, d’expériences hors les murs. Il y en a des milliers sur le territoire français. Un certain Duffour, secrétaire d’Etat avait décidé d’en faire l’inventaire et y avait deviné un certain avenir de la culture.
Mais Tasca puis la droite -Aillagon, se sont empressés d’oublier cette richesse-là.
Ces « nouveaux territoires de l’Art » comme on les avait appelés, oeuvrent dans l’ombre. Jamais une ligne dans Télérama, ou dans le Monde, ce sont des artistes et des lieux qui n’ont aucun budget de communication. Donc c’est comme s’ils n’existaient pas.
Seule la revue Cassandre/Horschamp relate quelques-une des ces réalisations.
Donc la mode est aux nominations. Manifestement, c’est une catastrophe. Et cela devient de pire en pire. Les moins disants culturels emportent tous les marchés, puisque la qualité recherchée par le ministère et les villes, c’est transparence, conformisme et absence de projet.
Alors me direz –vous, pourquoi avez vous été nommés, vous Jacques Livchine et Hervée de Lafond à la tête d’une scène nationale, celle de Montbéliard que vous avez appelée « centre d’art et de plaisanterie » ? Je réponds, c’était il y a 20 ans, c’était encore Lang et Faivre d’Arcier à la tête du théâtre en France. Depuis tout s’est détérioré.
Il faut tout repenser. L’intelligence du théâtre est toujours collective. Or tous ceux qui ont le désir et l’envie de se présenter collectivement sont invariablement éliminés.
Les ancêtres de la décentralisation inventaient leurs lieux, recrutaient leurs équipes, le militantisme y était notoire.
Le Syndéac a transformé les lieux culturels en entreprises, avec un patron et des employés, et des conventions collectives. C’est pas trop bon pour l’Art ce type d’organisation.
La lutte des classes est remplacée par la lutte des places. Bizarrement cela ressemble aux primaires du parti socialiste. On essaye de se glisser dans la short list. Certains se présentent une dizaine de fois, ils acquièrent la compétence du bon candidat, propre sur lui, et s’adaptent au désir de l’embaucheur.
J’aime dire qu’un poète comme Artaud n’aurait eu aucun succès auprès de nos Dracs. On lui aurait demandé son projet A 4 !
Ayant dirigé une scène nationale avec Hervée de Lafond, pendant neuf ans, je sais à quel point c’est un outil remarquable à condition de le piloter avec intrépidité.
Notre premier mot d’ordre était : « il ne s’agit pas de remplir le théâtre de Montbéliard mais de remplir de théâtre Montbéliard ».
Et nous y avons inventé mille et une fêtes, la fête du Malheur, les Sardanapales, le réveillon des boulons, le théâtre qui décoiffe, les samedis piétons, la riposte des exclus etc.
Nous nous adressions non pas à un public de théâtre, mais à la ville toute entière. Alors évidemment, nous étions loin des directeurs-programmateurs d’aujourd’hui.
Ce n’est pas très élégant de se mettre en avant comme je le fais, mais il y a un tel potentiel en matière de culture en France qu’on a l’impression d’assister à un assassinat.
Traversez la Manche, allez voir le British National theater, qui lui n’a pas honte d’inviter du théâtre de rue.
La frilosité est mauvaise conseillère. L’Art, c’est le risque, et il y a encore quantité de zones vierges, et à Montbéliard, nous avions décidé de démissionner tous les ans, pour ne pas nous installer dans le confort financier qui nous était offert.
Au bout de neuf ans, considérant que nous avions fait le tour de ce qui était possible de faire, nous sommes partis sans attendre une fin de contrat.
Bref, il faut garder l’espoir que ces présidentielles vont être l’occasion d’un grand remue méninges qui mettra un point final au système castique du théâtre public d’aujourd’hui.
Ce n’est surtout pas d’un Grenelle de la culture, d’une loi cadre, d’une grande messe ou d’un second entretien de Valois, surtout pas de ces anesthésiants dont nous avons besoin.
Il faut simplement avoir le courage de nommer des équipes qui ne considèrent pas la culture comme de la consommation de spectacles et la recherche d’abonnés, mais comme un combat, comme une guérilla, comme une bataille avec les armes de l’esprit, des équipes persuadées que le peuple peut se passer de théâtre, mais que le théâtre ne peut pas se passer du peuple, et que l’Art n’aime pas trop les lits que l’on fait pour lui.
Jacques Livchine
Metteur en songes
Prix SACD 2011
Feydeau, fais dodo !
Mardi 19 avril 2011
Gustave Flaubert, Gustave et Pécuchet
Dimanche dernier, les Comices agricoles du théâtre à la télé ont couronné le triomphe du boulevard, avec le Molière décerné au Fil à la Patte monté à la Comédie Française, excusez du peu. L’occasion de vous livrer une partie de l’excellente chronique de Bruno Boussagol au sujet de la très résistible ascension du rire de collaboration dans le théâtre public.
Teasing: la suite de cette chronique est à lire dans la dernière cuvée (#85) de Cassandre/Horschamp, la plus passionnante des revues !
RIRE C’EST RÉSISTER
« Feydeau-Feydeau par ci, Feydeau-Feydeau par là »…
Comédie Française, théâtre privé et théâtre public… Tous unis dans la célébration de l’humour « à la française » !
Vaudeville, théâtre bourgeois, théâtre de boulevard, théâtre bouffe font cette saison les délices de la critique, des programmateurs, des élus et finalement du public. Les producteurs se frottent les mains, les bourgeois retournent au théâtre et les prolos s’en foutent comme d’hab.
Et puis comme ce sont les plus grands metteurs en scène de gauche qui s’y collent, y’ a pas de honte à avoir. Alors je vous emmmerde Monsieur, je ris Monsieur, car rire c’est résister (1) et moi je résiste Monsieur.
Quelques exemples de « résistance »
Jean-Louis Benoît ne croit pas si bien faire en montant « Un pied dans le crime » d’ Eugène Labiche pour la réouverture du théâtre de la Criée de Marseille, lequel théâtre sera offert par la Présidence dés juillet prochain à la cheffe de réseau Macha Makeïeff (si c’est pas une bonne grosse blague de cocu dans le placard qu’est ce que c’est ?).
Comme on ne prête qu’aux riches, c’est son « camarade » Jérôme Deschamps qui ramasse à la Comédie Française la plus grosse mise du moment grâce à l’auteur révolutionnaire Georges Feydeau et son « Fil à la patte » avant que le temple de Peter Brook (les Bouffes du Nord) ne s’offre à lui en juin et retrouve sa véritable vocation avec l’increvable Courteline (de la belle embrouille où je me trompe ?).
Mais le pompon de la résistance revient à Alain Françon. La retraite lui donne des ailes à celui là ! Il crée d’un coup 4 pièces de Georges Feydeau au Théâtre National de Strasbourg avec l’argent public et les exploite au théâtre Marigny sur les Champs Élysées, mais là c’est le public qui paie plein pot. Génial non ? Ça vaut le Savary des grands crus, non !
Jean-Pierre Vincent fait dans le marivaudage. C’est plus brechtien, donc moins compromettant.
Pradinas tourne courageusement Labiche depuis plus d’un an dans toute la France.
Quant à Sacha Guitry, il a trouvé dans la jeune et naïve (?) Piccola Familia la voie royale du théâtre public ( les ayants droits doivent se marrer !).
Kouchner du théâtre, Besson du divertissement, ces metteurs en scène souffrent du syndrome de Stockholm. A force d’avoir fréquenté les allées du pouvoir, de l’argent et des honneurs ils se prennent sur le tard à vouloir satisfaire les goûts de leurs geôliers. « Trompettes de la renommée… ».
Paresse des sentiments, trahison des idéaux, suffisance des égos, servitude à la culture bourgeoise, la seule.
De la « culture pour tous » à « la culture pour chacun » il n’y avait qu’un pas. Ils l’ont franchi dans la rigolade franchouillarde.
Et ça remplit les salles !
« C’est nous les gars de la Marine… » (Suivez mon regard).
Je ne sais pas pour vous, mais pour moi ça craint. La résistance, ce n’est pas comme ça que je la voyais. Je me sens un peu mal, comme une envie de dégueuler, de gueuler, d’engueuler.
Le problème c’est que ça marche ! Le public en redemande et vous pouvez être sûr que la saison prochaine (élections présidentielles et législatives obligent) on va en bouffer du boulevard et du divertissement dans les scènes dites nationales. Et les Centres Dramatiques ils vont en crever à force de résister !
Bruno Boussagol
- Selon la formule de Jean-Michel Ribes qui en avait fait son « plan com’ » de saison.
P.S. Urgent et important: L’ami Boussagol est pour tout le mois au Lavoir moderne Parisien avec son Petit musée de la catastrophe de Tchernobyl. Là, ça rigole pas vraiment, mais ça résiste VRAIMENT. Courez-y ! (Lire la suite…)

