Archives de la catégorie ‘Fâchons-nous avec le milieu’.

Gallimard contre Hemingway : il n’y a plus de magie

Samedi 18 février 2012

 

Hier, le web bruissait du conflit opposant François Bon, et son passionnant site publie.net, à Gallimard. Nous avons demandé à l’ami Laurent Grisel, écrivain et poète lui-même et  animateur entre autre de remue.net, de faire le point sur cette affaire qui tend à montrer que le droit d’auteur,  qui initialement, fut inventé pour faire valoir l’intérêt de l’auteur face à l’éditeur, est totalement dévoyé et « protège » désormais l’éditeur… contre les lecteurs.

 

 

Hier, vendredi 17 février 2012, à 13h14, un bref message de François Bon sur twitter :

 

Le motif : Gallimard détient les droits négociés avec la famille Hemingway, ceux-ci courent jusqu’en 2032, cette maison d’édition reste assise sur la traduction de Jean Dutourd.

La manière : spécialement malpolie et méprisante ; il faut lire sur la page de François Bon dédiée à cette histoire le message envoyé par un cadre de l’auguste maison aux distributeurs qui leur demande de retirer le fichier numérique de leur plate-forme. Le fait qu’il s’agit d’une nouvelle traduction réalisée par François Bon n’est même pas mentionné, on pourrait croire qu’il s’agit d’une numérisation pirate…

Réactions en chaîne, dizaines de messages d’indignation, de dénonciation, recherches sur les questions de droit, etc. Tapez François Bon + Hemingway + Gallimard sur un moteur de recherche,vous aurez une idée de la vague. L’équivalent d’une émeute mais dont tous les cris seraient articulés, dont tous les coups porteraient. Une masse si brusque et forte que la presse de bon ton qui ignore continument et consciencieusement les merveilles publiées semaine après semaine par publie.net se réveille et relate l’affaire.

Solidarité et révolte qui vont bien au-delà du fait initial.

Il y a eu pour commencer une réaction de défense car c’est publie.net qui est attaqué. Des textes de classiques, des textes contemporains, vifs, neufs, inventifs, c’est là que se fait la nouvelle littérature, des prix bas, une bonne ergonomie de lecture sur écran, liseuses, même les petits terminaux, un contrat d’édition qui distribue les recettes nettes à moitié entre auteur et éditeur… Et une complète autonomie  : la fierté de dire le monde sans tutelle, sans commandement, sans gloriole, sans mensonges commerciaux.

L’alternative est là : c’est tout ce que nous pouvons souhaiter, et que nous devons aider à se développer, à devenir la plus simple norme.

Que le droit existant permette à Gallimard de se comporter en goujat n’a en rien calmé la colère. On le sait bien que ce droit existe et est tel. Mais justement. Ce qui est en cause c’est la durée des droits d’auteur au-delà de toute raison,une économie de rente , un abus d’héritage, finalement tous les mécanismes juridiques qui favorisent l’accumulation et la transmission de l’accumulation, donc son agrandissement infini de génération en génération, produisant des aristocraties et des aristocrates plus que nous ne pouvons en supporter. Laurent Margantin (écrivain, génial traducteur de Kafka, entre autres) propose un objectif : démolir Gallimard.

Cette maison d’édition a l’air bien étonnée. C’est le propre des puissants d’ignorer le discrédit dont ils font l’objet. Car c’est une des leçons de la furie déclenchée, de sa profondeur, de son étendue : il n’y a plus de magie, plus d’aura. Car ce sont eux qui se sont abîmés dans les trucs et astuces, dans la publication de textes médiocres lancés en fanfare. Du dedans on le sait : il n’y a de trimestres où de bons éditeurs, de ceux qui restaient, s’en vont et fondent de nouvelles maisons d’édition. Du dehors on le sait : tous ces livres qu’on laisse tomber à peine parcourus, toutes ces fabrications.

On ne croit plus à ce monde et il s’effondre sous nos yeux. Ils ont eux-mêmes manœuvré la pioche et la pelle et creusé le trou dans lequel ils basculent. Ce sont eux qui se sont alignés sur Walt Disney pour des droits d’auteur à 70 ans après la mort de l’auteur. Dès lors, quelle différence ?

Il arrive à cette maison d’édition et à toutes celles qui sont au même régime ce qui arrive en ce moment aux grands journaux qu’on consulte seulement pour connaître le dernier état de la propagande, aux télévisions de masse qui maigrissent inexorablement de mois en mois, aux éditorialistes qui pontifient dans le vide, aux économistes dont l’abjection et la violence des injonctions ne peut plus être cachée, aux agronomes qui n’ont plus aucun miracle à proposer…

Que faire ?

Dans l’immédiat, si ce n’est déjà fait, s’abonner à publie.net et lire et lire car ce ne sont pas les titres qui manquent, le catalogue est bellissime.

Ensuite, poursuivre les réflexions sur le droit d’auteur et aboutir à une formulation qui brise la création de positions dominantes et leur transmission.

Continuer de se moquer des puissants, écrire, écrire à plusieurs, lire, lire à voix haute, échanger avec les peintres, les musiciens, enquêter dans le présent comme dans le passé, reprendre et refaire les batailles pour l’égalité, témoigner, produire des récits du monde, changer de points de vue et les multiplier dans la fiction, écrire des épopées dont aucun individu n’occupe le centre, faire entendre les voix impersonnelles du commun, mettre au devant les existences effacées par le spectacle, continuer.

 

Laurent Grisel

Un hymne à la paix (16 fois)

Journal de la crise de 2006, 23007, 2008, d’avant et d’après

Avec L. L. de Mars :Les Misères et les malheurs de la guerre d’après Jacques callot, noble lorrain

NDLR: Un article de Laurent Grisel sur publie.net est paru dans Cassandre/Horschamp n° 83.

Œillets, jasmin, camélias ?

Mardi 24 janvier 2012
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Frank Castorf n’envoie pas de fleurs à une France qui trahit sa Révolution

 

Par Thomas Hahn

 

Jean-Damien Barbien et Jeanne Balibar dans La Dame aux Camélias

L’étonnement commence par le titre. Car cette Dame aux Camélias ne contient comme solde de tous comptes trois ou quatre fragments du roman, repris régulièrement, en guise de Leitmotiv. Et après toute la communication faite en amont qui nous disait que Castorf allait confronter Marguerite Gautier au parler cru de Georges Bataille, on se rend compte que le directeur de la Volksbühne a pris tout le monde à contrepied. Car c’est en fait à Heiner Müller qu’il confronte l’héroïne du roman, et plus précisément à La Mission, une pièce qui interroge les motifs d’un engagement révolutionnaire.

 

Le propos de Castorf n’est pas de raconter une histoire, ni deux. Mais de se servir des histoires, et de l’Histoire, pour dire ce qu’il a à dire. Autrement dit, pour pousser un énorme coup de gueule. Mais personne ne l’entend. La France continue d’attendre un spectacle sur la belle Gautier dont elle voudrait boire les paroles, et le cri de Castorf se perd… dans le titre.

 

Pourtant, Marguerite c’est Marianne. Et elle a été trahie. Castorf rappelle au peuple français que la Gautier, chez Dumas fils, est une courtisane qui réunit en une seule personne les deux fantasmes de l’homme sur la femme: la pute et la sainte. Dumas Fils descend ici sur le plateau pour rappeler à Duval et à la France qu’en transformant la Gautier en hectoplasme éthérique, et en oubliant sa vraie nature, la France s’est soumise à la vision bourgeoise et napoléonienne. Le monde est déçu par la France. Par celle, embourgeoisée, du 19e siècle et par celle d’aujourd’hui.

 

C’est ça que Castorf renvoie aux Français. Et comme pour mieux leur asséner son ironie féroce, il sort des oubliettes une vieille rengaine de Michel Sardou:

 

« Ne m’appelez plus jamais France! »

 

Mais ici, dans le contexte du spectacle, ce n’est pas un paquebot qui prend la parole, c’est la révolution qui fait son bras d’honneur.

Il y a quelque temps, la France possédait encore un triple A dans sa perception à l’étranger. Mais depuis que la politique française, y incluse la politique culturelle, tangue entre Star Academy et Starkozie, sa note est tombée au niveau de celle de la Grèce.

 

De Heiner Müller, qui épingle la trahison des idéaux, Castorf retient le discours cynique de Debuisson, propriétaire colonial et maître d’esclaves : « Elles ont roulé dans tous les ruisseaux, se sont vautrées dans tous les caniveaux du monde, traînées dans tous les bordels,

 

notre putain la liberté, notre putain l’égalité, notre putain la fraternité.

 

Maintenant je veux être assis là où l’on rit. Ta peau reste noire, Sasportas. Toi, Galloudec, tu restes un paysan. On rit de vous. Je ris de vous. Je ris du paysan. Je ris de cette imbécilité la fraternité moi, Debuisson, maître de quatre cents esclaves. /../ Je vais me découper, de la famine du monde, ma part du gâteau. Vous, vous n’avez pas de couteau. »

 

N’y a-t-il pas là de quoi nous rappeler quelqu’un qui avait promis une république irréprochable et qui est allé fêter sa victoire sur le yacht d’un maître d’esclaves ? Sasportas, Galloudec et Debuisson s’étaient pourtant jurés de franchir la mer ensemble, pour aller, ensemble, porter le message de la Révolution à la Jamaïque et de libérer les noirs de l’île. Mais aucun idéal ne résiste.

 

« Les traitres seront toujours trahis »

 

disait le Père Ubu. Eh bien, les révolutionnaires aussi! La révolution est une mise en scène, la république est une mise en scène et le théâtre, bien sûr en est une. Castorf le démontre et côté mise en scène, il ne se refuse rien. Il amène le trash, la débauche et l’anarchie dans le temple du théâtre contestataire parisien, pour faire constater ce qui en reste. Apparemment, il veut savoir: Ce théâtre qui était en ’68 un fief de la révolte, qu’est-il devenu? Supporte-t-il encore un discours radical? Et qu’est-ce qu’un théâtre ? Car aujourd’hui c’est le public qui fait un théâtre, depuis que les sondages décident de tout, depuis que le théâtre public est soumis au jugement de notations qui ne jurent que par le taux de remplissage et la comptabilité.

 

Dans cette logique, et intégré dans le discours de Castorf, un décor aussi coûteux que celui-ci, conçu par Aleksandar Denic, tient lieu de manifeste, d’autant plus qu’il remplace le salon bourgeois par une sorte de favela, surmontée d’un énorme panneau publicitaire, hautement ironique. Et le plateau tourne sa veste, dès que le vent change. De favela, il se transforme en dancing ou autre espace design et glamour. La seule chose qui ne change pas, est justement ce tourniquet publicitaire, envoyant son message dans tous les non-lieux du monde, comme si on était à la fois à Las Vegas et devant un restaurant d’autoroute. Avec cette inscription:

 

« Anus Mundi »

 

Le cul du monde! Voilà ce qui nous regarde, pendant tout le spectacle, exactement comme, il y a peu de temps, le portrait du « Salvator Mundi » chez Castellucci. Mais voyons-y plutôt le fait du hasard. Il est peu probable que Castorf ait voulu répondre directement à Castellucci.

 

Regardons plutôt la suite de la pub: « Anus Mundi – Global Network »: C’est donc le cul du monde, mondialisé. Nous l’avons dans le cul. Avec une photo, grande comme une affiche publicitaire, qui montre Berlusconi dans les bras de Ghaddafi. Comme il est bien connu que les deux fantasmaient sur les infirmières, tant qu’ils étaient en état de bander, Castorf utilise le cliché de l’accolade pour inscrire sous l’image: « Niagra: Forza Forever! » Et il nous sort une photo d’Hitler à côté de Franco, avec le slogan: « Europe sans frontières ».

 

« La France n’est plus une république! »

 

Cela aussi, on l’entend dans le texte de Heiner Müller. Mais attendez! Ce monsieur vient d’Allemagne de l’est, et donc, de quoi se mêle-t-il ? Le socialisme, ne s’est-il pas distingué comme le plus violent des traitres d’idéaux révolutionnaires? C’est exact, et c’est bien pour cette raison que Castorf amène Heiner Müller, lui aussi de Berlin-Est, qui a écrit La Mission en 1979 pour livrer, en parlant de la Révolution française, un message à propos de la triste réalité socialiste en Europe de l’est.

Et la France répond : Parlez-nous de Marguerite svp! Mais Castorf fait intervenir l’auteur sur le plateau pour le dire haut et fort à Armand Duval : Je vais te confier un secret : Marguerite était une putain! Pour dire plus tard:

 

« La France a besoin d’un bain de sang et le jour viendra! »

 

C’est bien sûr tiré de Heiner Müller, mais entre tant d’autres fragments qui renvoient au monde actuel, cette prophétie résonne tel un tremblement de terre.

Et puis, à part le talent pour le bricolage, il faut surtout saluer, dans ce gigantesque cabaret littéraire et politique, les comédiens qui jettent leur corps dans la bataille (et dans Georges Bataille!) comme s’ils étaient vraiment en train de se battre pour une révolution. Et par rapport au théâtre français habituel, il s’agit en effet d’un acte révolutionnaire. Aussi, ils passent par tous les états de corps et d’âme et par tous les lieux, des WC à une cage de poules, une chambre pourrie, etc., en assumant pleinement qu’il s’agit de parler de sexe et de prostitution. Ils sont sept, de Jeanne Balibar à Claire Sermonne, qui ne trahissent rien.

 

La Dame aux Camélias

D’Alexandre Dumas Fils, Heiner Müller et Georges Bataille

Adaptation et mise en scène Frank Castorf

 

Théâtre de l’Odéon, jusqu’au 4 février

 

 

La TVA sur les livres : Pas de ça chez moi !

Mercredi 9 novembre 2011

Une pétition pour les livres ?

Je viens de recevoir en plusieurs exemplaires l’appel à signer une pétition contre l’augmentation de 5,5% à 7% de la TVA sur les livres.
A première vue, d’accord, je signe. Tout ce qui augmente le prix des livres en rend l’accès plus difficile. On comprend bien pourquoi nos gouvernants ne veulent pas de citoyens lisant, réfléchissant :
« Le Grand Turc s’est bien avisé de cela, que les livres et la doctrine donnent, plus que toute autre chose, aux hommes le sens et l’entendement de se reconnaître et d’haïr la tyrannie ; j’entends qu’il n’en a en ses terres, guère de gens savants, ni qu’il en demande. (Étienne de La Boétie) »
Nous sommes bien, de ce point de vue, gouvernés par un petit Grand Turc.
Mais enfin, avant de signer, j’ai lu le texte de la pétition et là, léger malaise.
« Le gouvernement français vient de passer la TVA du livre de 5,5 % à 7… au même titre que celui des vendeurs de pizzas ou de hamburgers. »
Outre la belle faute de français, le solécisme resplendissant, qu’on s’étonne de trouver sous la plume de défenseurs des livres, il y a un implicite bien méprisant dans cette phrase bancale.
Le lyrisme dégoulinant de la suite du texte conforte cette impression. On l’imagine écrit par le Déroulède d’une nation littéraire fantasmée. Un Déroulède qui aurait fumé son Grévisse…
« Les livres, c’est la gomme abstractive de toutes les inégalités. C’est l’identique voyage offert aux riches ou aux pauvres, invalides ou non, jeunes ou âgés, depuis un fauteuil roulant ou de salon, un lit conjugal encore tiède ou d’hôpital glacé, depuis le banc d’un square ou d’un refuge, ou d’une cellule. »
Si la pensée est aussi approximative que le français, l’avalanche de métaphores outrées est bien un signe. Un signe de domination, un signe de puissance. « Ce n’est pas donné à tout le monde d’écrire comme moi. Et si vous signez la pétition, vous appartiendrez à la même caste supérieure qui m’a engendré. »
Il y a bien mépris ici. Mépris du bas peuple qui, rendez-vous compte, mange des pizzas ou des hamburgers ! Et si le libraire est un instant comparé au boucher ou au boulanger ; c’est pour asséner qu’en plus, « Il sait aussi combien ce qu’il propose se doit de contribuer au bonheur et à l’éveil des sens individuels, et in fine, à la société toute entière. ».
Évidemment, la pizza fait piètre figure face à ce destin christique attribué aux livres…
Conclusion et transition vers la deuxième partie de l‘escalade : « Dans électeur, après tout, n’y a-t-il point « lecteur » ? Oui, en effet, certes, et dans transatlantique, n’y a-t-il point « antique » ?…
On pourrait gloser longtemps sur ce texte affligeant, mais il reste un point. La TVA est l’impôt injuste par excellence, qui frappe les pauvres bien plus que les riches, et toute augmentation de son taux appauvrit les pauvres et ne touche pas aux riches.
Que ce soit sur les livres ou sur autre chose, il faut supprimer la TVA et la remplacer par un impôt juste, proportionnel aux revenus, et véritablement redistributif.
Réclamer une exception pour le livre, en abandonnant la pizza à son triste sort, c’est se tromper de cible, c’est préserver notre belle corporation d’écriveurs de livres, nous qui sommes tellement les meilleurs bienfaiteurs de l’humanité, c’est dire au peuple qui achète des hamburgers, le malheureux, qu’il mérite bien son triste sort et qu’on peut bien lui coller une TVA monstrueuse du moment qu’on ne touche pas au sacro-saint livre, Alléluia au plus haut des plafonds de bibliothèque.
LE livre n’existe pas. Il y a des livres concrets, bons, mauvais, utiles, délétères, dans la vie réelle. Cette pétition est une autocélébration délirante, corporatiste et boursouflée, dont les grandes envolées ne masquent pas la consternante pauvreté politique.
Je ne la signerai donc pas.

Michel Thion
On peut consulter le texte de cette pétition à l’adresse :

http://www.petitionpublique.fr/?pi=P2011N16249


Note de la rédaction de MicroCassandre : Au-delà du débat lancé par Michel Thion, nous tenons à affirmer que la défense des librairies et des diffuseurs indépendants est évidemment pour nous un enjeu crucial. Signalons aussi qu’il y a au moins une autre pétition sur le même sujet ! Voici son lien…

POUR QUE VIVE LE LAVOIR MODERNE PARISIEN

Mardi 13 septembre 2011
Hervé Breuil fondateur et directeur du LMP
Hervé Breuil fondateur et directeur du LMP

Le Lavoir Moderne Parisien compte parmi ces rares espaces d’échanges incertains et précieux que dirigent depuis de nombreuses années, de leur propre initiative, des femmes et des hommes libres pour qui la pratique de l’art est liée aux utopies qui font avancer notre société. Une pratique de l’art résolument populaire et non-marchande.

 

Le 21 de ce mois, le Lavoir Moderne Parisien sera mis en liquidation judiciaire pour défaut de paiement de loyer. Pour défendre ce lieu qu’il a fondé il y a plus de vingt-cinq ans, Hervé Breuil a entamé une grève de la faim depuis le 5 septembre 2011.

Un désir, un manque, un rêve, une volonté, une transgression, sont souvent à l’origine de tels projets qui n’entrent pas dans les cases administratives existantes. La plupart du temps, c’est une personne, un groupe ou un collectif, qui porte contre vents et marées cette folle possibilité de rassembler d’autres humains autour d’une scène et de permettre de vraies rencontres. Le Théâtre du Soleil et la Cartoucherie de Vincennes en sont les modèles reconnus, accomplis, prestigieux et emblématiques. Ils n’en restent pas moins précaires. Les pionniers de la décentralisation font figure de précurseurs.

Le réseau informel constitué en France par ces lieux, ces équipes et ces compagnies qui luttent pour que l’art soit vecteur de l’échange, dessine aujourd’hui, tel un croquis de Fernand Deligny la carte d’une « seconde décentralisation ».

Les politiques n’en sont pas les initiateurs, aucune politique globale n’en est à l’origine. Elle est le cœur battant de la création, de la diffusion et du lien socioculturel en France. Du squat à la Scoop, chaque lieu indépendant trouve son propre modèle de développement pour tenter de réguler les effets de la loi de l’offre et de la demande hors du système marchand et en dehors de tout « label ». L’équilibre financier est un enjeu de survie.

Autant que possible, des « recettes propres » viennent compléter les différents soutiens publics. C’est dire si ces lieux interrogent « le politique » au cœur même de leurs activités.

Tant bien que mal et de plus en plus difficilement, des comités d’experts, des conseillers, des inspecteurs, dégagent des critères d’attribution de subventions publiques. Lobbying, copinage, clientélisme, réseaux d’influence, gangrènent là aussi la prise de décision. Il faut donc être très déterminé, habile, et bon connaisseur de la chose publique, pour tenir un projet de quartier à dimension culturelle mondiale, qui n’entre dans aucune case administrative. C’est précisément le cas d’Hervé Breuil.

Nous sommes dans un cas de figure que connaissent des centaines d’entre nous. Recul de l’aide publique, baisse des recettes, augmentation des charges. Dans un secteur par définition non-rentable, c’est, à terme, fatal. Si le secteur dit de La Décentralisation tient encore plus ou moins debout aujourd’hui, c’est dû en grande partie au fait que ses Scènes Nationales, Centres Dramatiques et autres Théâtre Nationaux, ont établi un rapport de force fondé historiquement sur une légitimité de service public, et cela depuis le programme du Conseil National de la Résistance, dont on sait que les acquis sont aujourd’hui tous menacés.

La « seconde décentralisation » est souvent « libertaire », indépendante, individualiste, utopique. C’est une aventure passionnée, une tentative de bricolage avec l’époque. Chaque expérience s’autorise d’elle-même dans un mouvement de légitimation de l’acte au moment où il a lieu, qu’il soit strictement légal ou non. C’est sa grandeur et sa faiblesse, car le pacte est évidemment sans cesse à renouveler.

Nous refusons de voir disparaître ces lieux précieux et fragiles d’invention et de découverte dont Le LMP est emblématique. Un lieu de vie et de solidarité inscrit dans un quartier, la Goutte d’Or, depuis longtemps très convoité par les promoteurs, un quartier qu’on voudrait « gentryfier » à la faveur d’une opération immobilière… Nous refusons cette standardisation des modes de vie qui à terme effacera toute solidarité et toute vie sociale dans les quartiers encore vivants de nos villes.

Une oasis essentielle d'indépendance plusieurs fois menacée

La trésorerie du LMP ne lui permet plus de payer ses loyers. Depuis plusieurs années, la plupart des puissances publiques susceptibles de soutenir des initiatives culturelles et artistiques se désengagent progressivement du subventionnement des lieux indépendants, au profit de ceux dont elle peuvent contrôler économiquement les orientations.

Nous sommes à quelques jours d’une échéance.

En faisant la grève de la faim un homme met sa vie en danger pour obliger les différents pouvoirs publics à revenir sur une décision (ou une absence de décision) politique.

Nous soutenons cet homme, mais nous défendons d’abord un symbole de liberté pour la création artistique partout en France et même ailleurs. Et nous refusons que cet homme assume seul les conséquences d’une dérive autoritaire de la prise de décision démocratique.

Nous proposons aux compagnies, aux groupes, aux équipes de théâtres, de danse, de musique, aux écrivains, aux peintres, aux sculpteurs, à tous les artistes qui se sentent solidaires de ce combat – d’occuper en permanence et en alternance le Lavoir Moderne Parisien et d’en faire le lieu d’États généraux de l’art, le cœur d’un débat permanent, de rencontres quotidiennes sur l’art et la culture. Et de le faire savoir partout autour d’eux.

Organisons la résistance pour que le LMP ne soit pas expulsé si la décision de mise en liquidation est prise le 21 septembre. Faisons en sorte que des artistes y soient activement présents chaque jour jusques et y compris au moment où cette scandaleuse liquidation se produirait, si c’est le cas. Mettons immédiatement en réseau actif autour du LMP tous ceux qui sont en lutte pour que leurs structures ne soient pas en situation de liquidation.

Comité « Pour que vive le LMP, pour que vive l’art»

SITE DU LAVOIR MODERNE ET DE LA PÉTITION

 

 

Témoignage vidéo

 

Dernière minute:

Anne, du lavoir, nous adresse ce mail:

«Le jugement pour la liquidation est reportée d’un mois …
En attendant puisque la salle est libre à partir de lundi soir jusqu’au 15 octobre,
nous organisons une programmation de soutien,
ou « portes ouvertes à interventions » tous les jours de 18h à 22h au LMP…
Première soirée lundi 26 ( jour du vote du conseil de paris..)
nous avons un groupe de salsa Vénézuelien !!
Je cherche un coup de main pour organiser ces soirées, :
contacts artistes en journée,organisation et planning des interventions, tribunal public, accueil et recueil de fonds le soir…»..

Faites suivre!

Aurillac : Enjeux de campagne

Jeudi 8 septembre 2011

 

Ce jour-là, à Aurillac, j’aurai écouté François Hollande et caressé une vache. Il est vrai que l’inverse aurait été indécent.

 

Texte et photos: Thomas Hahn

 

Hollande arrive rue Jules Ferry, le ventre pas tout à fait plat (encore un effort), arborant quelques rougeurs flamboyantes. C’est donc l’homme qu’on aperçoit en premier, et qui précède le candidat. Il n’y a pas photo: Si j’étais Ségolène, j’irais voir ailleurs. Et puis, stupeur! Dès qu’on prend Hollande en photo, ses défauts physiques s’estompent et son image brille, vigoureusement. Sur la photo, c’est toujours le candidat, jamais l’homme, qui apparaît. Voilà un pro de la communication, jusque sous la surface cutanée. Les élections, il les a dans la peau.

 

 

 

 

 

 

 

François Hollande (PS) écoute Valérie de Saint-Do qui lui parle de culture…

 

Il écoute quand Jean-Marie Songy, en directeur de festival militant, lui explique comment vivent les artistes: Deux d’entre eux viennent d’être interpellés par les flics parce qu’ils vendaient des cocktails dans la rue, sans licence. Mais ils n’ont pas le choix, il faut bien survivre. Qu’est-ce donc, une compagnie d’artistes et les arts dans l’espace public? Dans la rue des Carmes, des musiciens arrosent le petit débat improvisé d’un bruit infernal. Est-ce vraiment étonnant si le candidat à la candidature parle d’animation? Il écoute les explications et sort quelques phrases très générales sur la société et la culture. Laure Terrier, qui a fondé la compagnie de danse de rue Jeanne Simone, explique à Hollande que le terme d’animation ne convient nullement à un mouvement artistique comme les arts de la rue. « Vous avez raison, les mots sont importants », acquiesce-t-il, poliment. S’il connaissait cette frange de la création artistique, il aurait pu rétorquer que ce sont justement Laure Terrier et ses acolytes, avec leurs accolades aux voitures, qui peuvent tout à fait tomber dans le registre de l’animation. Le danger pointe, dès qu’une ville entière vit au rythme d’un festival. Trop attendu, l’exercice vire vite au folklorique. L’effet de surprise est presque zéro. C’est pourquoi Bernard Menaut, avec ses « Aventures Extra-Chorégraphiques » demeure la référence, quand il s’agit de faire exister l’homme face aux engins motorisés. Le côté kermesse, il l’a déjà intégré et le détourne. Une petite fanfare a accompagné les danseurs à Aurillac et le « public » n’est pas là pour regarder, mais il est au centre du jeu chorégraphique et musical autour d’un carrefour. Et, inversion des rôles, ce sont les automobilistes qui constituent le décor et le public.

 

Bernard Menaut (au fond) et ses danseurs-musiciens au Square d’Aurillac

 

Hollande s’en va, et il rate l’occasion de caresser une vache, à 500 m du Collège Jules Ferry, sur l’autre rive de la Jordanne. C’est là que Philippe Ségéric, autant danseur et comédien qu’agriculteur, présente son duo avec Margot, une de ses cinquante vaches, spécialement préparée pour le spectacle par Jean François Maret. Préparée certes, mais : « Qu’elle se couche ou qu’elle reste debout, je n’y peux rien. » Ségéric est passé par des stages de théâtre et de danse contemporaine avec des pointures comme Jean Gaudin, Pedro Pauwels et autres. Dans « Vache de Tango – comédie ruminante », il raconte sa vie, le passage de l’agriculture à échelle humaine vers son industrialisation et le désastre écologique et économique qui s’ensuit. Depuis, il est obligé d’arrondir ses fins de mois en donnant son spectacle, dans lequel il démontre que sa Margot aussi sait écouter quand on lui parle d’art, même si elle n’est candidate à rien. Il séduit Margot, une authentique

Salers, dans un tango apaisé, mais sur la photo, on aura toujours l’impression qu’il s’agit d’une corrida. La photographie est une vraie vacherie. Ségéric sort « Indignez-vous » de Stéphane Hessel, enfile une queue-de-pie et cite Lévi-Strauss: « Parlons des droits du vivant, pas seulement des droits de l’homme! » Margot, à cause de Brassens ? « Non, à cause de Fernandel. »

Margot et Philippe Ségéric dans « Vache de Tango – comédie ruminante »

 

Un militant comme Ségéric aurait bien sa place dans « Music hall social », le débat-repas-spectacle de Fantazio qui occupe la place des Carmes, car son discours est une illustration des réflexions qui y tournent autour de la santé alimentaire. A quoi sert un festival des arts de la rue? La réponse est dans la place. Les « indignés » peuvent y prendre la parole et personne ne risque rien, puisqu’on sait qu’après trois jours de « Music hall social », tout sera fini. Et pourtant, un espace de liberté est un espace de liberté. Il suffit d’en faire bon usage et de créer la surprise. Musique, acrobatie, parole militante, réflexion politique, happening, expérience partagée de préparation d’un repas – tout s’y conjugue. Une autre forme d’inscrire l’art dans la cité est née, un cabaret citoyen et participatif où tout est possible. Le bordel apparent sur la place est une invitation à l’invention. La proposition est donc lancée à Ségéric de rejoindre ce champ expérimental sur la place des Carmes. Avec Margot, naturellement. Il saisit immédiatement l’intérêt de ce chantier artistique et politique. Mais il y a un problème : « J’ai une interdiction stricte de la part de la direction du festival de me promener dans la ville avec Margot. » Il faut donc l’amener dans son camion. Et ça marche. Margot entre en scène une seconde fois dans la même journée.

 

Arrivée dans le « Music hall social » sur la place des Carmes

 

Mais Ségéric ne répète pas son discours sur l’agriculture. Il a un mauvais pressentiment par rapport à son bétail et a hâte de rentrer chez lui. Le soir, il est de retour. En effet, une de ses vaches est morte pendant l’après-midi.

Et on se rend compte qu’il a quelques liens avec les artistes. Une amitié le lie avec Antoine Le Menestrel; les deux se sont rencontrés dans un stage aux Hivernales d’Avignon. À Aurillac, les deux proposent des spectacles poignants. Le Menestrel se présente en Fantômas ou Spiderman, escaladant les façades du centre-ville. Il attaque les symboles de l’ordre et du capital, se transforme en Néron, en Jésus à la croix et rappelle la Statue de la Liberté avec sa torche, laquelle brûle ici des billets de banque, grands comme des drapeaux. Mais à la fin, il n’est plus qu’un rôti chez le boucher. Ce manifeste poétique et politique, Le Menestrel atteint le mythe. Sa perfection est telle qu’il dépasse l’humain, tel un danseur étoile. C’est quelqu’un doté d’une telle aura et d’une telle acuité qu’il faudrait pour faire tomber le système financier. « La Bourse ou la Vie ? » s’appelle l’appel qu’il inscrit sur les toits et les façades.

 

A. Le Menestrel (Cie Lezards Bleus) dans « La Bourse ou la Vie ? »

 

Où va l’argent ? Quelquefois, il est englouti dans des sous-marins. La compagnie Ilotopie a conçu sa nouvelle création  Opéra d’O pour un plan d’eau d’envergure. Un directeur dans son bureau (joué par Bruno Schnebelin, le directeur de la compagnie) s’adonne à ses rêves qui contiennent tous les phantasmes de l’homme qui ne veut pas grandir: On joue avec une locomotive, les soldats de plomb avec leurs canons. Les sapeurs-pompiers plongent. Le rail se brise, le clown et la ballerine dansent, les fumigènes s’emballent. On chevauche des dromadaires à la Dali ou conduit des auto-tamponneuses sur l’eau. Le public consomme des images féeriques, mais juxtaposées comme dans une vitrine, là où un Philippe Genty sait faire jouer l’inconscient du spectateur. Opéra d’O est de la poudre aux yeux, mais on peut toujours s’exciter par rapport à la prouesse technologique. « Chaque acteur dispose de son propre moteur », explique Schnebelin au journal La Montagne. Chaque acteur dispose même de son propre sous-marin! « Grâce à un seul mouvement du pied, il peut activer une LED qui va allumer ou éteindre les lumières, faire avancer ou reculer le sous-marin. C’est la troisième génération de machines. » Sans parler de ce rail de cinquante mètres avec ses lampadaires. « Il y a énormément de flottabilité à assurer. /…/ Quand la voie ferrée se sépare, ils pilotent un moteur sous l’eau en tournant le lampadaire. » Le bonheur est dans l’ampleur. Il s’agit là aussi d’un spectacle politique, parce qu’il cautionne cette culture de la communication remplaçant le contenu, qui plaît tant aux édiles. Est-ce le rôle des arts de la rue de prendre les chemins de Versailles?

 

 

Flottabilité assurée : « Opéra d’O » d’Ilotopie

 

La Montagne jubile : « Féerique ! » Pour le quotidien local, même le kitsch insipide de la bande son est « magnifique ». On y encense presque systématiquement les spectacles. Un « brillamment » par ci, un « Détonant ! » par là. Mais l’édito du dimanche explique le phénomène. La jubilation s’adresse au festival en tant que tel, plus qu’aux créations des compagnies. Avec le public estimé à +15% par rapport à l’an dernier et le nombre des compagnies dans le Off augmentant une fois de plus, le journal note: « Ce succès, comme celui des Vieilles Charrues de Carhaix, de la Chaise-Dieu, des Eurockéennes de Belfort (etc.) est aussi celui de la France rurale, la revanche de la campagne sur le centralisme parisien ou le « mégalopolisme » et ses moyens autrement plus conséquents. »

Le clivage mégapole – campagne est en effet un des problèmes majeurs en matière de création et de diffusion artistique, et les arts de la rue aident à le réduire. Mais la France rurale se porte-t-elle mieux si elle reçoit, à son tour, une part du gâteau – pardon, du château – de Versailles? C’est l’inverse qu’il faut faire, à savoir, amener Ségéric et sa Margot à Paris!

Résister aux idiots utiles du néolibéralisme qui jouent aux intégristes de l’«Art»

Lundi 5 septembre 2011

L’appel de Nicolas Roméas sur Mediapart a suscité (bien qu’il ne leur fût pas le moins du monde adressé, car avouons-le, ces gens nous intéressent fort peu) de la part des amusants Diane Scott et Michel Simonot une réponse  fielleuse, publiée dans l’ancienne RILI, récemment réduite à l’ombre d’elle-même (le «i» de «idées» a d’ailleurs disparu) en devenant «RDL». Rapide réponse à ce coup de pub raté en forme de commentaire scolaire et qui n’appelle pas d’autre glose au sujet de la glose sur la glose.

«Résister au populisme culturel» annonce avec une grotesque emphase la tribune qui s’efforce laborieusement de démolir l’appel  «L’art, la culture, et la gauche». Diable, vaste programme ! Le chantier, en ces temps sarkozystes, est assez considérable. S’agit-il de s’en prendre aux grandes entreprises d’abrutissement télévisuel ? De résister à la vulgate qui voudrait que La Princesse de Clèves soit inaccessible aux postières ? Au suivisme moutonnier des médias vis-à-vis de «l’expo de l’année», du film à ne pas manquer, du CD «incontournable» de Lady Gaga ??

Que nenni ! Pour les cosignataires de cette pesante diatribe, le populisme culturel, c’est la défense d’«un art de la relation» (au passage, salutations à Peter Brook qui risque une violente émotion en se voyant embrigadé bien malgré lui dans les lourds bataillons du «populisme») ! Pour dénoncer «les fantasmes toxiques» partagés par bon nombre d’artistes mus par la conviction que l’art est politique, ils se sont mis à deux pour pondre ce (très) long réquisitoire des arrière-pensées qu’ils prêtent à l’auteur. Dans un commentaire de texte au bac de français, on parlerait de simple contresens. Mais comme on ne fera quand même pas l’injure à nos deux signataires d’imaginer qu’ils n’ont jamais lu Cassandre/Horschamp, dont Nicolas Roméas est fondateur et directeur, on est obligé de constater qu’il s’agit là d’une totale incompréhension, doublée d’une mauvaise foi délibérée. Pas très surprenant de la part de ces récidivistes notoires

On leur fera d’abord aimablement remarquer que les mots «establishment» et même «élitisme» ne font pas vraiment partie du champ sémantique de la revue, sinon entre guillemets, et que le mot «gotha» désigne ici (comme d’autres l’ont compris, mais pas eux) les barons autoproclamés d’une profession, celle de directeurs de structures de diffusion. L’insinuation de recyclage du populisme d’extrême-droite est non seulement complètement à côté de la plaque, mais d’une rare idiotie.

C’est d’ailleurs une constante de leur pensum en forme de procès, et de procès d’intention : il ne s’en prend pas, ou fort peu, à ce qu’écrit l’auteur, mais à ce qu’ils croient y lire, ce qu’ils voudraient y lire, dans une glose inquisitoriale qui renvoie aux querelles casuistiques d’un autre âge. Heureux commentateurs qui peuvent à loisir occuper un temps, précieux pour d’autres, à d’infinies spéculations théologiques! Ils commentent un texte imaginaire et leur interprétation, comme une maladroite psychanalyse sauvage, renvoie surtout à leur propres fantasmes et obsessions.

Car de quoi s’agit-il dans cette attaque pataude qui passe très loin de la cible (et qui n’a d’autre objectif que d’agiter l’eau de la mare pour faire remarquer l’existence de nos scribouillards en mal de reconnaissance) ? De défendre l’Art… Cela tombe bien, c’est en effet l’objet du texte et de la revue qu’ils ont si mal lus. À ce détail près que l’appel, comme Cassandre/Horschamp, fait tomber la pompeuse majuscule. À ceci près qu’eux le défendent contre la «culture», honnie, toujours suspecte de vouloir rendre consensuel ce qui ne l’est pas, et radotent l’antienne gnangnan de tous les débats sur les politiques culturelles : «L’art n’a rien à voir avec la culture». Et de se croire obligés de nous infliger les définitions scolaires de cette dernière, en en oubliant un certain nombre au passage. Le mot «création» serait devenu suspect, à les croire. Mais non, chers amis, grave erreur : il est tout juste galvaudé par de multiples «créatifs»…

Il est assez amusant de lire sous la plume de ceux qui n’ont pas de mots assez durs pour fustiger une vision édénique de la culture, cette sacralisation absolue de l’art et de l’artiste, catégorie supérieure de l’être que nos deux génies méconnus pensent certainement représenter. Ceux qui ont déjà parcouru quelques-uns des dérisoires divertissements de Simonot et subi le pénible pseudo-avant-gardisme-années-soixante de Scott, mesurent toute la dimension pathétique de la chose… Et cet étonnant couple de cirque a beau se défendre de toute volonté de «distinction», leur texte respire la triste arrogance du sachant, sacralise joyeusement les hiérarchies établies (par qui ?) et renoue sans honte aucune avec la bonne vieille mystique des «avant-gardes éclairées», voire éclairant le peuple, trop stupide, évidemment, pour adhérer ou s’intéresser à ce qui le surprend, ou le choque.

On n’aura pas ici la patience de répondre point par point à cette interminable et vaseuse dissertation. Soulignons-en simplement quelques absurdités, ou plutôt surinterprétations confinant au délire comme l’idée, par exemple, que l’auteur du texte défend des politiques culturelles et des productions artistiques différenciées en fonction de l’origine sociale et géographique des publics (banlieues, milieu rural…). Cassandre/Horschamp n’a de cesse depuis ses débuts de placer les marges au centre du débat et si nous insistons à démontrer l’inanité du vieux clivage entre «art» et «socioculturel», c’est évidemment pour prôner une exigence partagée. Rien n’est plus étranger à notre conception de l’art que le «ciblage» marketing envers des «publics», mot que nous ne cessons depuis 15 ans de réfuter ! Lorsqu’on veut jouer aux savants, peut-être est-il bon de commencer par apprendre à lire…

Mais on est surtout en droit de s’interroger sur la curieuse façon d’envisager une politique «de gauche» que prônent nos auteurs. Dans cette conception politique, il serait apparemment malvenu de bousculer les hiérarchies, de s’interroger sur l’obsolescence du clivage entre «haute»  et «basse» culture, de reconnaître l’aspect dialectique du caractère à la fois rassembleur et diviseur du geste artistique. Tout comme il serait interdit de s’interroger sur le statut du «créateur» démiurge, et de valoriser ce que Michel de Certeau appelait la créativité diffuse, ou le vieil Hugo le génie des peuples (alors même que les artistes les plus intéressants de la fin du siècle dernier et du début de celui-ci remettent précisément en cause ce statut d’«auteur», que les outils contemporains font voler en éclats). Coupeurs assidus de cheveux en quatre, nos auteurs ont manifestement pourtant beaucoup de peine à penser la complexité. Et leur conception d’un Art forcément incompris à ses débuts est non seulement démentie par les faits, mais foncièrement réactionnaire, ringarde, et idiote.

Rien de très étonnant de la part de ces gens. Ce monsieur Simonot, ce ne serait pas le même qui doutait jadis de notre amitié avec Pierre Bourdieu à l’époque où celui-ci participait avec nous à des débats publics, publiait dans notre revue et signait notre premier appel ?

On ne se refait pas.

Nicolas Roméas et Valérie de Saint-Do

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Liens :

En prime, un complément

Et pour ceux qui voudraient en savoir plus sur ces gens…

Soutenons Uzeste musical !

Lundi 29 août 2011

Lire ici ce papier de Charles Silvestre dans l’Humanité.

La gauche, le marteau et les clous

Mardi 26 juillet 2011

Amis, je vous dois un coming out: je suis une droguée d’internet.

Je passe donc, en ce moment, beaucoup de temps à suivre différents blogueurs politiques,– de gauche, je ne suis pas masochiste, sauf pour les besoins de l’information–  sur leurs sites respectifs, mais aussi sur twitter et facebook.

J’ai donc assisté – avec consternation– aux réactions de certains militants, responsables et blogueurs de gauche sur les annonces de Martine Aubry sur la culture.

Entendons-nous bien: j’ai à redire à ces annonces dont la presse n’a retenu que l’aspect quantitatif (Ouah, + 30 à 50% pour le budget de la culture!). Je déplore que la candidate du Parti socialiste ne clarifie pas davantage quelle culture elle veut aider, qu’elle se cantonne à un discours qui ne désespère ni le Syndéac ni les Billancourt de la culture, et qu’elle nous sorte la tarte à la crème de l’économie de la connaissance dont les pires avatars (niaiserie de l’économie mauve des fonds d’investissements  et Davos de la culture) sont extrêmement dangereux. Et qu’elle tombe à pieds joint dans l’éloge du mécénat qui n’est que la privatisation du la politique culturelle à coup de cadeaux fiscaux pour la communication des entreprises. À cet égard, le Front de gauche et l’appel de Jean-Luc Mélenchon à une contreculture ont le mérite de clarifier les choses.

Pour autant, des réactions très similaires à celles de la droite, me désespère.

« La priorité, c’est l’économique et le social », bêlent-ils en chœur– quand ils n’entonnent pas le mantra libéral visant à tétaniser toute politique de gauche au nom de « la dette ». Réduire les inégalités, refuser la pauvreté et la précarité dans un pays riche, assurer un toit à tout le monde, en finir avec la privatisation du bien public, maintenir et améliorer les acquis du Conseil national de la résistance, oui, c’est le minimum vital exigé d’un programme qui se prétend de gauche. Ce ne devrait même pas être à rappeler.

Pour autant, les « priorités » de ces détracteurs de la culture sont le degré zéro d’une pensée qui se voudrait à gauche et illustrent remarquablement l’adage de Mark Twain repris par Serge Latouche: « Quand on a un marteau dans la tête, on voit tous les problèmes en forme de clou. »"Et le clou de l’Occident, c’est l »économie« , ajoute Serge Latouche.

Parce que désolé de vous le dire, les amis « de gauche » pour qui « la culture, ça passe après l’économie », votre obsession unique du « pouvoir d’achat », de « l’emploi », sans approfondissement, cela ressemble fort à un slogan sarkozyste. Au hasard, « travailler plus pour gagner plus? »

Votre idéal, c’est le retour aux Trente glorieuses? À L’OS méritant de chez Renault?

Un emploi pour tous, oui, mais quel emploi? Derrière la réindustrialisaiton que vous appelez de vos vœux, est-ce le retour du travail à la chaîne ? Est-ce le productivisme forcené au dépens de la planète? Réfléchit-on aussi à la nature et au sens du travail,en relisant  les travaux d’André Gorz sur le rapport entre travail et activité, ou déclare-t-on une fois pour toutes que le travail salarié, fut-il pénible et abrutissant, c’est l’alpha et l’oméga de la pensée de gauche?

Un toit pour tous, c’est le minimum, et une fois qu’on a prôné un grand programme de logements sociaux, est-ce qu’on reproduit les clapiers à lapins des années soixante concédée par la bureaucratie des sociétés HLM? Ou une réflexion intelligente sur une autre politique de l’aménagement du territoire et une construction associant les habitants à la conception de leurs maison (coopératives d’habitants, autoconstruction?)

La sauvegarde du système de santé bousillé par la politique libérale et le désastre de la RGPP: et-ce qu’on se penche aussi sur le désastre d’une vision purement mécaniste et technique de la médecine au détriment de la relation entre le soignant et le soigné?

Les retraites et le temps de travail: est -ce que les RTT et la retraite, c’est juste la réparation de la destruction de l’humain par un travail abrutissant?

Eh oui, le travail, comme le logement, comme l’espace public, comme la santé sont aussi des questions culturelles. Qui exigeraient un peu plus d’imagination et une autre ambition que les sempiternels slogans « halte au chômage et à la précarité « , « un toit pour tous », « notre pouvoir d’achat ». Qui demandent à la gauche un considérable effort d’imagination, que ça et là certains ont entrepris, mais fragmentairement et partiellement: Eva Joly, Arnaud Montebourg, le Front de gauche, le mouvement Utopia, les Décroissants, ATTAC

À quoi sert la gauche, si elle se cantonne à une légère amélioration de l’existant et à un « c’était mieux avant sans imaginaire d’une autre civilisation? Si elle se révèle incapable de forger ce nouvel imaginaire de gauche que que l’excellent Yves Citton* appelle de ses voeux?

Sortons de ce « réalisme » mortifère et demandons la lune!

Ces questions culturelles,  bon nombre d’artistes, d’écrivains, de penseurs préoccupés par autre chose que leur nombril (si si, il en existe) y apportent leur grain de sel en se mêlant de ce qui les regarde. Qu’on se souvienne , pour ne citer que ce seul exemple parmi  des centaines d’autres, du splendide Manifeste pour les produits de Haute nécessité signé des écrivains antillais menés par Edouard Glissant et Patrick Chamoiseau.

De même que des penseurs tels que Bernard Stiegler, Cassandres à notre image alertent depuis longtemps sur la catastrophe annoncée.

Car je crains avec Serge Latouche, que la seule chose qui puisse sauver une gauche atrophiée de l’imaginaire soit la pédagogie de la catastrophe. Catastrophe environnementale, qui aurait du depuis longtemps permettre d’un finir avec l’idéologie de la croissance. Catastrophe civilisationnelle dont on voit les effets –en Europe avec de nombreux partis pudiquement appelés populistes, et aux USA avec le Tea party– avec la montée généralisée d’un fascisme qui vient de passer à l’acte en Norvège.

Au delà de la lobotomie opérée par les propagandistes du rejet de l’autre et de la supériorité de la civilisation occidentale  (n’est ce pas Zemmour, Finkielkraut, Elisabeth Lévy, Robert Ménard, Ivan Rioufol?)  ce retour à la barbarie interroge la pensée de l’altérité, les ravages d’une industrie du divertissement décervelante, l’incapacité à une réponse collective face à une atomisation de la société qui engendre des monstruosités.

Alors, la culture – au sens anthropologique de ce qui permet à chacun de se situer dans le monde, de s’émanciper des déterminismes de SA culture et d’agir sur le réel, ce serait un luxe?

Juste un cadeau fait aux consommateurs de spectacles, d’exposition, de musique?

Ou, comme le dit la philosophe Marie-José Mondzain*, la condition même de l’existence du politique?

Valérie de Saint-Do

Lire leurs entretiens dans Cassandre/Horschamp n°82 :  Le procès de l’art

 

Dernière minute: le lendemain de la publication de cet article, paraissait une intéressante tribune d’Arnaud Montebourg sur la la culture dans Libération.