Archives de la catégorie ‘élection’.

[Vidéo] The End, l’erreur d’être en avance à un rendez-vous que l’on ne peut pas rater…

Lundi 14 novembre 2011
0saves

 

 The End, texte de Leila Toubel mis en scène par Ezzedine Gannoun, du théâtre El Hamra de Tunis, a inauguré le passionnant programme de la plateforme Al Wassl , aperçu du théâtre et de sa parole politique en Méditerranée, au Théâtre Jean-Vilar de Vitry sur-Seine.

 

The End, de et avec Leila Toubel (assise à droite)

Si un jour vous croisez la mort et que celle-ci vous donne rendez-vous dans une heure, ne verriez-vous pas tout d’un coup l’importance d’une multitude de choses à régler, de votre tenue jusqu’à l’annulation de toutes ces autres rencontres que vous ne pourrez plus que manquer ?

Voilà la situation dans laquelle se retrouve Nejma. Sans autres états d’âmes que ceux qui ont pavè sa vie jusqu’alors, cette femme mûre, pas encore vieille, mondaine, et pourtant si seule, fille, mais surtout pas mère, décide de mettre en scène elle-même sa sortie de scène. Avec une lucidité placide, elle accepte de clore toutes les conversations qui la relient encore à ceux qui l’entourent, qu’ils soient vivants ou morts. Sobriété du décor, finesse des lumières, grâce des mouvements, The End propose au spectateur un théâtre arabe résolument moderne, temporel et fantas(ti)que à la fois. À chaque personnage son animal totem que la gestuelle révèle, dans une mise en scène associant l’élégance des corps à l’absurde de l’être.

Le texte de Leila Toubel, ciselé, pointu, tranchant, porte l’estocade sur les points vitaux d’un monde standardisé, là où ça fait mal de se dire que la véritable vie nous a déjà été arrachée : médias de masse au misérabilisme aliénant (le voici votre populisme réel!), rêve de gloire avant la moindre victoire (que le hip-hop repose en paix…), religiosité sans fond, comme le trou d’une tombe où s’empilent à l’infini les corps de nos aïeux (c’est bien ça la tradition, n’est-ce pas?), aveuglement des enfants hérité de parents qui nous voulaient pas voir, démocratie fantoche qui remplace le choix par le désir, la politique par le spectacle…

Dans ce conte aux faux airs de théâtre de marionnettes, le destin ne peut être là où on l’attend. C’est à cela qu’on le reconnaît. Il est une tendance aujourd’hui à mettre en concurrence tous les artistes arabes pour en élire le plus prophétique. La démarche est biaisée. Si l’art parle de nous « ici et maintenant », il n’a que prouvé sa valeur lorsque le lendemain il a encore raison.

On ne peut que féliciter l’équipe du théâtre El Hamra pour son travail militant, exigeant et sincère depuis plus de vingt ans. Mais avant tout, on s’incline devant une pièce surprenante, humble et exigeante, profondément rebelle. A croire que les Printemps naissent au théâtre…

Et maintenant, que faire?

Le Printemps, il en fut question, justement dans le débat qui suivit ce spectacle et qui voyait des artistes et intellectuels s’interroger sur la place de l’art et de la culture dans les révolutions arabes. Et c’est une belle leçon de réflexion et d’humilité à nos éditocrates qu’ont donné Ezzedine Gannoun, Leila Toubel et les autres participants face à l’hystérie, l’inculture et l’arrogance qui ont caractérisé les commentaires politiques et médiatiques français avec la victoire – relative – du parti Ennadah.

Au cours de la révolution, Leila Toubel et Ezzedine Gannoun se sont refusé à la pose de l’artiste compagnon de route : « c’est en tant que citoyenne que je manifestais, pas en tant que comédienne », commente Leila. «  et nous n’avons pas besoin de Juppé et de ceux qui ont soutenu la dictature pour nous dire que les barbus sont dangereux, nous le savons, merci ! » Et de démonter la mythologie qui veut, notamment, que la Tunisie de Ben Ali ait protégé le statut de la femme…

Le défi désormais pour les artistes se situe moins dans le rapport au gouvernement provisoire et au parti majoritaire – trop malin pour attaquer les libertés de front, constatent-ils en substance– que précisément dans leur place de citoyen et leur rapport au peuple. Depuis que la chape de plomb a sauté, l’incompréhension, voir l’attaque, peut venir de mon voisin », constate Ezzedine Gannoun. Ces voisins qu’ils côtoient au quotidien dans le quartier populaire de Tunis où se niche El Hamra, où ils ont parfois donné asile à des marchands ambulants. Ils ont du faire à l’incompréhension de ceux qui les voyaient reprendre leur métier après le 14 janvier : « ce n’est pas le moment !» comme si le fardeau des assemblées citoyennes et de la préparation de « l’après » devait reposer sur les seules épaules des artistes. « Interdirait-on à un boulanger de faire son travail » ? ironise Ezzedine, dont les paroles entrent en résonance troublantes avec celles si belles du Théâtre ambulant Chopalovitch(1)…

À cette injonction, leur réponse fut un sit-in de plusieurs jours au Théâtre el Hamra.

Désormais, à la question «Que faire ?», leur réponse est simple : ce qu’ils ont toujours fait, en tant qu’artistes et citoyens. Ils ne cèderont ni au surf facile sur la vague de l’opportunisme antigouvernemental, ni ne lâcheront un pouce d’une liberté qu’ils n’ont jamais abdiquée, et dont The End est un exemple magnifique. Et continueront à tendre à la société tunisienne, avec finesse et courage, un miroir où l’intime et le politique se reflètent, étroitement imbriqués.

 

Hédi Maaroufi et Valérie de Saint-Do

 

Le festival Al Wassl, Plateforme Arts en Méditerrannée se poursuit au Théâtre Jean-Vilar de Vitry.

http://www.theatrejeanvilar.com/la-saison/detail/theme/theatre/fiche/al-wassl/

 

1. Le Théâtre ambulant Chopalovitch, superbe pièce de Lioubomir Simovitch e Théâtre ambulant Chopalovitch est l’histoire d’une troupe de théâtre qui, dans une ville sous l’occupation de l’Allemagne Nazie en 1941, débarque pour jouer Les Brigands de Schiller. Mais les habitants d’Oujitsé (en Serbie) sont dépassés par une réalité qui les maintient dans un état de terreur.

 

 

RETROUVEZ DES EXTRAITS CHOISIS DE LA SOIREE EN VIDEO :
(Réalisation Samuel Wahl)

POUR QUE VIVE LE LAVOIR MODERNE PARISIEN

Mardi 13 septembre 2011
Hervé Breuil fondateur et directeur du LMP
Hervé Breuil fondateur et directeur du LMP

Le Lavoir Moderne Parisien compte parmi ces rares espaces d’échanges incertains et précieux que dirigent depuis de nombreuses années, de leur propre initiative, des femmes et des hommes libres pour qui la pratique de l’art est liée aux utopies qui font avancer notre société. Une pratique de l’art résolument populaire et non-marchande.

 

Le 21 de ce mois, le Lavoir Moderne Parisien sera mis en liquidation judiciaire pour défaut de paiement de loyer. Pour défendre ce lieu qu’il a fondé il y a plus de vingt-cinq ans, Hervé Breuil a entamé une grève de la faim depuis le 5 septembre 2011.

Un désir, un manque, un rêve, une volonté, une transgression, sont souvent à l’origine de tels projets qui n’entrent pas dans les cases administratives existantes. La plupart du temps, c’est une personne, un groupe ou un collectif, qui porte contre vents et marées cette folle possibilité de rassembler d’autres humains autour d’une scène et de permettre de vraies rencontres. Le Théâtre du Soleil et la Cartoucherie de Vincennes en sont les modèles reconnus, accomplis, prestigieux et emblématiques. Ils n’en restent pas moins précaires. Les pionniers de la décentralisation font figure de précurseurs.

Le réseau informel constitué en France par ces lieux, ces équipes et ces compagnies qui luttent pour que l’art soit vecteur de l’échange, dessine aujourd’hui, tel un croquis de Fernand Deligny la carte d’une « seconde décentralisation ».

Les politiques n’en sont pas les initiateurs, aucune politique globale n’en est à l’origine. Elle est le cœur battant de la création, de la diffusion et du lien socioculturel en France. Du squat à la Scoop, chaque lieu indépendant trouve son propre modèle de développement pour tenter de réguler les effets de la loi de l’offre et de la demande hors du système marchand et en dehors de tout « label ». L’équilibre financier est un enjeu de survie.

Autant que possible, des « recettes propres » viennent compléter les différents soutiens publics. C’est dire si ces lieux interrogent « le politique » au cœur même de leurs activités.

Tant bien que mal et de plus en plus difficilement, des comités d’experts, des conseillers, des inspecteurs, dégagent des critères d’attribution de subventions publiques. Lobbying, copinage, clientélisme, réseaux d’influence, gangrènent là aussi la prise de décision. Il faut donc être très déterminé, habile, et bon connaisseur de la chose publique, pour tenir un projet de quartier à dimension culturelle mondiale, qui n’entre dans aucune case administrative. C’est précisément le cas d’Hervé Breuil.

Nous sommes dans un cas de figure que connaissent des centaines d’entre nous. Recul de l’aide publique, baisse des recettes, augmentation des charges. Dans un secteur par définition non-rentable, c’est, à terme, fatal. Si le secteur dit de La Décentralisation tient encore plus ou moins debout aujourd’hui, c’est dû en grande partie au fait que ses Scènes Nationales, Centres Dramatiques et autres Théâtre Nationaux, ont établi un rapport de force fondé historiquement sur une légitimité de service public, et cela depuis le programme du Conseil National de la Résistance, dont on sait que les acquis sont aujourd’hui tous menacés.

La « seconde décentralisation » est souvent « libertaire », indépendante, individualiste, utopique. C’est une aventure passionnée, une tentative de bricolage avec l’époque. Chaque expérience s’autorise d’elle-même dans un mouvement de légitimation de l’acte au moment où il a lieu, qu’il soit strictement légal ou non. C’est sa grandeur et sa faiblesse, car le pacte est évidemment sans cesse à renouveler.

Nous refusons de voir disparaître ces lieux précieux et fragiles d’invention et de découverte dont Le LMP est emblématique. Un lieu de vie et de solidarité inscrit dans un quartier, la Goutte d’Or, depuis longtemps très convoité par les promoteurs, un quartier qu’on voudrait « gentryfier » à la faveur d’une opération immobilière… Nous refusons cette standardisation des modes de vie qui à terme effacera toute solidarité et toute vie sociale dans les quartiers encore vivants de nos villes.

Une oasis essentielle d'indépendance plusieurs fois menacée

La trésorerie du LMP ne lui permet plus de payer ses loyers. Depuis plusieurs années, la plupart des puissances publiques susceptibles de soutenir des initiatives culturelles et artistiques se désengagent progressivement du subventionnement des lieux indépendants, au profit de ceux dont elle peuvent contrôler économiquement les orientations.

Nous sommes à quelques jours d’une échéance.

En faisant la grève de la faim un homme met sa vie en danger pour obliger les différents pouvoirs publics à revenir sur une décision (ou une absence de décision) politique.

Nous soutenons cet homme, mais nous défendons d’abord un symbole de liberté pour la création artistique partout en France et même ailleurs. Et nous refusons que cet homme assume seul les conséquences d’une dérive autoritaire de la prise de décision démocratique.

Nous proposons aux compagnies, aux groupes, aux équipes de théâtres, de danse, de musique, aux écrivains, aux peintres, aux sculpteurs, à tous les artistes qui se sentent solidaires de ce combat – d’occuper en permanence et en alternance le Lavoir Moderne Parisien et d’en faire le lieu d’États généraux de l’art, le cœur d’un débat permanent, de rencontres quotidiennes sur l’art et la culture. Et de le faire savoir partout autour d’eux.

Organisons la résistance pour que le LMP ne soit pas expulsé si la décision de mise en liquidation est prise le 21 septembre. Faisons en sorte que des artistes y soient activement présents chaque jour jusques et y compris au moment où cette scandaleuse liquidation se produirait, si c’est le cas. Mettons immédiatement en réseau actif autour du LMP tous ceux qui sont en lutte pour que leurs structures ne soient pas en situation de liquidation.

Comité « Pour que vive le LMP, pour que vive l’art»

SITE DU LAVOIR MODERNE ET DE LA PÉTITION

 

 

Témoignage vidéo

 

Dernière minute:

Anne, du lavoir, nous adresse ce mail:

«Le jugement pour la liquidation est reportée d’un mois …
En attendant puisque la salle est libre à partir de lundi soir jusqu’au 15 octobre,
nous organisons une programmation de soutien,
ou « portes ouvertes à interventions » tous les jours de 18h à 22h au LMP…
Première soirée lundi 26 ( jour du vote du conseil de paris..)
nous avons un groupe de salsa Vénézuelien !!
Je cherche un coup de main pour organiser ces soirées, :
contacts artistes en journée,organisation et planning des interventions, tribunal public, accueil et recueil de fonds le soir…»..

Faites suivre!

Aurillac : Enjeux de campagne

Jeudi 8 septembre 2011

 

Ce jour-là, à Aurillac, j’aurai écouté François Hollande et caressé une vache. Il est vrai que l’inverse aurait été indécent.

 

Texte et photos: Thomas Hahn

 

Hollande arrive rue Jules Ferry, le ventre pas tout à fait plat (encore un effort), arborant quelques rougeurs flamboyantes. C’est donc l’homme qu’on aperçoit en premier, et qui précède le candidat. Il n’y a pas photo: Si j’étais Ségolène, j’irais voir ailleurs. Et puis, stupeur! Dès qu’on prend Hollande en photo, ses défauts physiques s’estompent et son image brille, vigoureusement. Sur la photo, c’est toujours le candidat, jamais l’homme, qui apparaît. Voilà un pro de la communication, jusque sous la surface cutanée. Les élections, il les a dans la peau.

 

 

 

 

 

 

 

François Hollande (PS) écoute Valérie de Saint-Do qui lui parle de culture…

 

Il écoute quand Jean-Marie Songy, en directeur de festival militant, lui explique comment vivent les artistes: Deux d’entre eux viennent d’être interpellés par les flics parce qu’ils vendaient des cocktails dans la rue, sans licence. Mais ils n’ont pas le choix, il faut bien survivre. Qu’est-ce donc, une compagnie d’artistes et les arts dans l’espace public? Dans la rue des Carmes, des musiciens arrosent le petit débat improvisé d’un bruit infernal. Est-ce vraiment étonnant si le candidat à la candidature parle d’animation? Il écoute les explications et sort quelques phrases très générales sur la société et la culture. Laure Terrier, qui a fondé la compagnie de danse de rue Jeanne Simone, explique à Hollande que le terme d’animation ne convient nullement à un mouvement artistique comme les arts de la rue. « Vous avez raison, les mots sont importants », acquiesce-t-il, poliment. S’il connaissait cette frange de la création artistique, il aurait pu rétorquer que ce sont justement Laure Terrier et ses acolytes, avec leurs accolades aux voitures, qui peuvent tout à fait tomber dans le registre de l’animation. Le danger pointe, dès qu’une ville entière vit au rythme d’un festival. Trop attendu, l’exercice vire vite au folklorique. L’effet de surprise est presque zéro. C’est pourquoi Bernard Menaut, avec ses « Aventures Extra-Chorégraphiques » demeure la référence, quand il s’agit de faire exister l’homme face aux engins motorisés. Le côté kermesse, il l’a déjà intégré et le détourne. Une petite fanfare a accompagné les danseurs à Aurillac et le « public » n’est pas là pour regarder, mais il est au centre du jeu chorégraphique et musical autour d’un carrefour. Et, inversion des rôles, ce sont les automobilistes qui constituent le décor et le public.

 

Bernard Menaut (au fond) et ses danseurs-musiciens au Square d’Aurillac

 

Hollande s’en va, et il rate l’occasion de caresser une vache, à 500 m du Collège Jules Ferry, sur l’autre rive de la Jordanne. C’est là que Philippe Ségéric, autant danseur et comédien qu’agriculteur, présente son duo avec Margot, une de ses cinquante vaches, spécialement préparée pour le spectacle par Jean François Maret. Préparée certes, mais : « Qu’elle se couche ou qu’elle reste debout, je n’y peux rien. » Ségéric est passé par des stages de théâtre et de danse contemporaine avec des pointures comme Jean Gaudin, Pedro Pauwels et autres. Dans « Vache de Tango – comédie ruminante », il raconte sa vie, le passage de l’agriculture à échelle humaine vers son industrialisation et le désastre écologique et économique qui s’ensuit. Depuis, il est obligé d’arrondir ses fins de mois en donnant son spectacle, dans lequel il démontre que sa Margot aussi sait écouter quand on lui parle d’art, même si elle n’est candidate à rien. Il séduit Margot, une authentique

Salers, dans un tango apaisé, mais sur la photo, on aura toujours l’impression qu’il s’agit d’une corrida. La photographie est une vraie vacherie. Ségéric sort « Indignez-vous » de Stéphane Hessel, enfile une queue-de-pie et cite Lévi-Strauss: « Parlons des droits du vivant, pas seulement des droits de l’homme! » Margot, à cause de Brassens ? « Non, à cause de Fernandel. »

Margot et Philippe Ségéric dans « Vache de Tango – comédie ruminante »

 

Un militant comme Ségéric aurait bien sa place dans « Music hall social », le débat-repas-spectacle de Fantazio qui occupe la place des Carmes, car son discours est une illustration des réflexions qui y tournent autour de la santé alimentaire. A quoi sert un festival des arts de la rue? La réponse est dans la place. Les « indignés » peuvent y prendre la parole et personne ne risque rien, puisqu’on sait qu’après trois jours de « Music hall social », tout sera fini. Et pourtant, un espace de liberté est un espace de liberté. Il suffit d’en faire bon usage et de créer la surprise. Musique, acrobatie, parole militante, réflexion politique, happening, expérience partagée de préparation d’un repas – tout s’y conjugue. Une autre forme d’inscrire l’art dans la cité est née, un cabaret citoyen et participatif où tout est possible. Le bordel apparent sur la place est une invitation à l’invention. La proposition est donc lancée à Ségéric de rejoindre ce champ expérimental sur la place des Carmes. Avec Margot, naturellement. Il saisit immédiatement l’intérêt de ce chantier artistique et politique. Mais il y a un problème : « J’ai une interdiction stricte de la part de la direction du festival de me promener dans la ville avec Margot. » Il faut donc l’amener dans son camion. Et ça marche. Margot entre en scène une seconde fois dans la même journée.

 

Arrivée dans le « Music hall social » sur la place des Carmes

 

Mais Ségéric ne répète pas son discours sur l’agriculture. Il a un mauvais pressentiment par rapport à son bétail et a hâte de rentrer chez lui. Le soir, il est de retour. En effet, une de ses vaches est morte pendant l’après-midi.

Et on se rend compte qu’il a quelques liens avec les artistes. Une amitié le lie avec Antoine Le Menestrel; les deux se sont rencontrés dans un stage aux Hivernales d’Avignon. À Aurillac, les deux proposent des spectacles poignants. Le Menestrel se présente en Fantômas ou Spiderman, escaladant les façades du centre-ville. Il attaque les symboles de l’ordre et du capital, se transforme en Néron, en Jésus à la croix et rappelle la Statue de la Liberté avec sa torche, laquelle brûle ici des billets de banque, grands comme des drapeaux. Mais à la fin, il n’est plus qu’un rôti chez le boucher. Ce manifeste poétique et politique, Le Menestrel atteint le mythe. Sa perfection est telle qu’il dépasse l’humain, tel un danseur étoile. C’est quelqu’un doté d’une telle aura et d’une telle acuité qu’il faudrait pour faire tomber le système financier. « La Bourse ou la Vie ? » s’appelle l’appel qu’il inscrit sur les toits et les façades.

 

A. Le Menestrel (Cie Lezards Bleus) dans « La Bourse ou la Vie ? »

 

Où va l’argent ? Quelquefois, il est englouti dans des sous-marins. La compagnie Ilotopie a conçu sa nouvelle création  Opéra d’O pour un plan d’eau d’envergure. Un directeur dans son bureau (joué par Bruno Schnebelin, le directeur de la compagnie) s’adonne à ses rêves qui contiennent tous les phantasmes de l’homme qui ne veut pas grandir: On joue avec une locomotive, les soldats de plomb avec leurs canons. Les sapeurs-pompiers plongent. Le rail se brise, le clown et la ballerine dansent, les fumigènes s’emballent. On chevauche des dromadaires à la Dali ou conduit des auto-tamponneuses sur l’eau. Le public consomme des images féeriques, mais juxtaposées comme dans une vitrine, là où un Philippe Genty sait faire jouer l’inconscient du spectateur. Opéra d’O est de la poudre aux yeux, mais on peut toujours s’exciter par rapport à la prouesse technologique. « Chaque acteur dispose de son propre moteur », explique Schnebelin au journal La Montagne. Chaque acteur dispose même de son propre sous-marin! « Grâce à un seul mouvement du pied, il peut activer une LED qui va allumer ou éteindre les lumières, faire avancer ou reculer le sous-marin. C’est la troisième génération de machines. » Sans parler de ce rail de cinquante mètres avec ses lampadaires. « Il y a énormément de flottabilité à assurer. /…/ Quand la voie ferrée se sépare, ils pilotent un moteur sous l’eau en tournant le lampadaire. » Le bonheur est dans l’ampleur. Il s’agit là aussi d’un spectacle politique, parce qu’il cautionne cette culture de la communication remplaçant le contenu, qui plaît tant aux édiles. Est-ce le rôle des arts de la rue de prendre les chemins de Versailles?

 

 

Flottabilité assurée : « Opéra d’O » d’Ilotopie

 

La Montagne jubile : « Féerique ! » Pour le quotidien local, même le kitsch insipide de la bande son est « magnifique ». On y encense presque systématiquement les spectacles. Un « brillamment » par ci, un « Détonant ! » par là. Mais l’édito du dimanche explique le phénomène. La jubilation s’adresse au festival en tant que tel, plus qu’aux créations des compagnies. Avec le public estimé à +15% par rapport à l’an dernier et le nombre des compagnies dans le Off augmentant une fois de plus, le journal note: « Ce succès, comme celui des Vieilles Charrues de Carhaix, de la Chaise-Dieu, des Eurockéennes de Belfort (etc.) est aussi celui de la France rurale, la revanche de la campagne sur le centralisme parisien ou le « mégalopolisme » et ses moyens autrement plus conséquents. »

Le clivage mégapole – campagne est en effet un des problèmes majeurs en matière de création et de diffusion artistique, et les arts de la rue aident à le réduire. Mais la France rurale se porte-t-elle mieux si elle reçoit, à son tour, une part du gâteau – pardon, du château – de Versailles? C’est l’inverse qu’il faut faire, à savoir, amener Ségéric et sa Margot à Paris!

Résister aux idiots utiles du néolibéralisme qui jouent aux intégristes de l’«Art»

Lundi 5 septembre 2011

L’appel de Nicolas Roméas sur Mediapart a suscité (bien qu’il ne leur fût pas le moins du monde adressé, car avouons-le, ces gens nous intéressent fort peu) de la part des amusants Diane Scott et Michel Simonot une réponse  fielleuse, publiée dans l’ancienne RILI, récemment réduite à l’ombre d’elle-même (le «i» de «idées» a d’ailleurs disparu) en devenant «RDL». Rapide réponse à ce coup de pub raté en forme de commentaire scolaire et qui n’appelle pas d’autre glose au sujet de la glose sur la glose.

«Résister au populisme culturel» annonce avec une grotesque emphase la tribune qui s’efforce laborieusement de démolir l’appel  «L’art, la culture, et la gauche». Diable, vaste programme ! Le chantier, en ces temps sarkozystes, est assez considérable. S’agit-il de s’en prendre aux grandes entreprises d’abrutissement télévisuel ? De résister à la vulgate qui voudrait que La Princesse de Clèves soit inaccessible aux postières ? Au suivisme moutonnier des médias vis-à-vis de «l’expo de l’année», du film à ne pas manquer, du CD «incontournable» de Lady Gaga ??

Que nenni ! Pour les cosignataires de cette pesante diatribe, le populisme culturel, c’est la défense d’«un art de la relation» (au passage, salutations à Peter Brook qui risque une violente émotion en se voyant embrigadé bien malgré lui dans les lourds bataillons du «populisme») ! Pour dénoncer «les fantasmes toxiques» partagés par bon nombre d’artistes mus par la conviction que l’art est politique, ils se sont mis à deux pour pondre ce (très) long réquisitoire des arrière-pensées qu’ils prêtent à l’auteur. Dans un commentaire de texte au bac de français, on parlerait de simple contresens. Mais comme on ne fera quand même pas l’injure à nos deux signataires d’imaginer qu’ils n’ont jamais lu Cassandre/Horschamp, dont Nicolas Roméas est fondateur et directeur, on est obligé de constater qu’il s’agit là d’une totale incompréhension, doublée d’une mauvaise foi délibérée. Pas très surprenant de la part de ces récidivistes notoires

On leur fera d’abord aimablement remarquer que les mots «establishment» et même «élitisme» ne font pas vraiment partie du champ sémantique de la revue, sinon entre guillemets, et que le mot «gotha» désigne ici (comme d’autres l’ont compris, mais pas eux) les barons autoproclamés d’une profession, celle de directeurs de structures de diffusion. L’insinuation de recyclage du populisme d’extrême-droite est non seulement complètement à côté de la plaque, mais d’une rare idiotie.

C’est d’ailleurs une constante de leur pensum en forme de procès, et de procès d’intention : il ne s’en prend pas, ou fort peu, à ce qu’écrit l’auteur, mais à ce qu’ils croient y lire, ce qu’ils voudraient y lire, dans une glose inquisitoriale qui renvoie aux querelles casuistiques d’un autre âge. Heureux commentateurs qui peuvent à loisir occuper un temps, précieux pour d’autres, à d’infinies spéculations théologiques! Ils commentent un texte imaginaire et leur interprétation, comme une maladroite psychanalyse sauvage, renvoie surtout à leur propres fantasmes et obsessions.

Car de quoi s’agit-il dans cette attaque pataude qui passe très loin de la cible (et qui n’a d’autre objectif que d’agiter l’eau de la mare pour faire remarquer l’existence de nos scribouillards en mal de reconnaissance) ? De défendre l’Art… Cela tombe bien, c’est en effet l’objet du texte et de la revue qu’ils ont si mal lus. À ce détail près que l’appel, comme Cassandre/Horschamp, fait tomber la pompeuse majuscule. À ceci près qu’eux le défendent contre la «culture», honnie, toujours suspecte de vouloir rendre consensuel ce qui ne l’est pas, et radotent l’antienne gnangnan de tous les débats sur les politiques culturelles : «L’art n’a rien à voir avec la culture». Et de se croire obligés de nous infliger les définitions scolaires de cette dernière, en en oubliant un certain nombre au passage. Le mot «création» serait devenu suspect, à les croire. Mais non, chers amis, grave erreur : il est tout juste galvaudé par de multiples «créatifs»…

Il est assez amusant de lire sous la plume de ceux qui n’ont pas de mots assez durs pour fustiger une vision édénique de la culture, cette sacralisation absolue de l’art et de l’artiste, catégorie supérieure de l’être que nos deux génies méconnus pensent certainement représenter. Ceux qui ont déjà parcouru quelques-uns des dérisoires divertissements de Simonot et subi le pénible pseudo-avant-gardisme-années-soixante de Scott, mesurent toute la dimension pathétique de la chose… Et cet étonnant couple de cirque a beau se défendre de toute volonté de «distinction», leur texte respire la triste arrogance du sachant, sacralise joyeusement les hiérarchies établies (par qui ?) et renoue sans honte aucune avec la bonne vieille mystique des «avant-gardes éclairées», voire éclairant le peuple, trop stupide, évidemment, pour adhérer ou s’intéresser à ce qui le surprend, ou le choque.

On n’aura pas ici la patience de répondre point par point à cette interminable et vaseuse dissertation. Soulignons-en simplement quelques absurdités, ou plutôt surinterprétations confinant au délire comme l’idée, par exemple, que l’auteur du texte défend des politiques culturelles et des productions artistiques différenciées en fonction de l’origine sociale et géographique des publics (banlieues, milieu rural…). Cassandre/Horschamp n’a de cesse depuis ses débuts de placer les marges au centre du débat et si nous insistons à démontrer l’inanité du vieux clivage entre «art» et «socioculturel», c’est évidemment pour prôner une exigence partagée. Rien n’est plus étranger à notre conception de l’art que le «ciblage» marketing envers des «publics», mot que nous ne cessons depuis 15 ans de réfuter ! Lorsqu’on veut jouer aux savants, peut-être est-il bon de commencer par apprendre à lire…

Mais on est surtout en droit de s’interroger sur la curieuse façon d’envisager une politique «de gauche» que prônent nos auteurs. Dans cette conception politique, il serait apparemment malvenu de bousculer les hiérarchies, de s’interroger sur l’obsolescence du clivage entre «haute»  et «basse» culture, de reconnaître l’aspect dialectique du caractère à la fois rassembleur et diviseur du geste artistique. Tout comme il serait interdit de s’interroger sur le statut du «créateur» démiurge, et de valoriser ce que Michel de Certeau appelait la créativité diffuse, ou le vieil Hugo le génie des peuples (alors même que les artistes les plus intéressants de la fin du siècle dernier et du début de celui-ci remettent précisément en cause ce statut d’«auteur», que les outils contemporains font voler en éclats). Coupeurs assidus de cheveux en quatre, nos auteurs ont manifestement pourtant beaucoup de peine à penser la complexité. Et leur conception d’un Art forcément incompris à ses débuts est non seulement démentie par les faits, mais foncièrement réactionnaire, ringarde, et idiote.

Rien de très étonnant de la part de ces gens. Ce monsieur Simonot, ce ne serait pas le même qui doutait jadis de notre amitié avec Pierre Bourdieu à l’époque où celui-ci participait avec nous à des débats publics, publiait dans notre revue et signait notre premier appel ?

On ne se refait pas.

Nicolas Roméas et Valérie de Saint-Do

_________________________________________________________________________________________________________________________
Liens :

En prime, un complément

Et pour ceux qui voudraient en savoir plus sur ces gens…

La révolution culturelle est en marche ! Modeste contribution à l’excellente fiction présidentielle de Politis

Dimanche 31 juillet 2011

Pour ensoleiller un été qui en a bien besoin à tous points de vue, nos excellents confrères de Politis nous régalent d’une savoureuse fiction: l’accession d’Anémone à la magistrature suprême et les cent premier jours d’un gouvernement dirigé par Cécile Duflot et Jean-Luc Mélenchon.

Une lacune, pourtant, dans ce très bon récit: leur gouvernement idéal ne mentionne pas de ministre de la Culture. MicroCassandre a décidé de réparer ce fâcheux oubli.

 

Le Théâtre de l'Unité en révolution culturelle!

Qui allait hériter du maroquin de la Culture? C’était LE sujet qui fâche. Il faut dire qu’à la suite d’un dossier remarqué de la revue Cassandre/Horschamp dans son numéro d’été 2011, les candidats s’étaient emparés du sujet avec une voracité comparable à celle d’Edwy Plenel découvrant une turpitude sarkozyste. Sans craindre, parfois, la surenchère: un mois avant l’élection, on évoquait le triplement du budget, la gratuité généralisée à l’ensemble des musées, théâtres et concerts, et une vaste entreprise de reconversion des friches industrielles en Établissements Culturels à Rayonnement International et Touristique (ÉCRIT).

Entre le Front de gauche et les Verts, le sujet n’était sans créer de fortes dissensions idéologiques. Le premier, fort de la tradition communiste en la matière, s’évertuait à satisfaire les trublions des squats artistiques sans désespérer le SYNDEAC. Pour le coup, c’est la composante écologiste qui revendiquaient sur le sujet une « Révolution citoyenne » sur le thème rousseauiste : « Tous artistes, occupons les plateaux, occupons Tokyo(1)! ».

Le nom de l’inusable Jack Ralite avait circulé, mais son soutien à Hadopi lui avait aliéné d’une jeune génération plus familière des sigles LOL et  IRL(2) que de l’acronyme  CDN(3).  Les Verts mirent sur orbite Jean-Michel Lucas, alias Kasimir Bisou, mais l’intéressé refusa: » je ne me suis pas fait virer de ce ministère dépassé pour y rentrer par la grande porte »!

Une idée poussée par Dominique Voynet et Eva Joly faisait son chemin:  puisque Martine Aubry avait, à maintes reprises, évoqué son rêve d’être ministre de la Culture, pourquoi ne pas pratiquer l’ouverture au centre-gauche en la nommant?  Discrètement contactée, la maire de Lille déclina poliment mais fermement. Le Canard enchaîné lui prêtait cette réplique définitive: « Finir comme Jack Lang? Jamais!  » Mais à en croire le volatile, ce fut elle qui souffla le nom de Bernard Stiegler à Jean-Luc Mélenchon. Sans compter qu’elle avait assez à faire avec un PS « plus bordélique que jamais », soupirait-elle en privé.

« Ce ne sera pas facile de convaincre Anémone », maugréa le co-Premier ministre. La Présidente n’avait jamais renié ses racines dans la culture populaire et il craignait sa réaction quand le ministre présumé prononcerait pour la première fois les mots hypomnemata et grammatisation dans le même discours. Chez Cécile Duflot, c’était la levée de boucliers: « Un ex de l’IRCAM et de Beaubourg pour faire la reconquête citoyenne de l’Institution? Pourquoi pas Olivier Py, tant que vous y êtes? »

Au demeurant, on s’interrogeait beaucoup, au gouvernement, sur la nécessité de conserver cet intitulé de « ministère de la Culture » si étranger à la culture libertaire des Verts et des Alternatifs.

«Pourquoi pas « de la culture et de l’Éducation populaire? »» suggérait Francis Parny, devenu  conseiller de Marie-Georges Buffet, ministre de l’Éducation à la Nouvelle éduc’pop.  L’idée réconciliait les deux tendances du gouvernement. Le gouvernement Duflot/Mélenchon ne saurait être celui qui enterrerait le ministère de la Culture. On opta finalement pour un intitulé un brin amphigourique mais qui n’oubliait personne: ministère de  l’Art de tous et pour tous, de la Culture, de l’Éducation populaire et de l’Internet citoyen ». (MACEPIN).

Il fallait une autre tête pour contrebalancer le trés (trop) intellectuel ministre. Une excellente idée « Nommons Franck Lepage! » fut lancée par Marie-Georges Buffet, qui avait à se faire pardonner du trublion de la SCOP Le Pavé. Sceptique, les autres ricanèrent: Franck Lepage, qui avait  consacré une grande partie de sa vie et son œuvre à conspuer ce ministère, n’accepterait jamais.  Ils furent détrompés: un brin las de sa retraite en Bretagne, Franck Lepage ne dédaignait pas les honneurs et se racheta un costume de lin gris froissé. Même si les ors de la rue de Valois avaient été symboliquement délocalisés par le gouvernement à L’Académie Fratellini de St-Denis, pour montrer la prise en compte de la culture des quartiers.

« Pour un ministère de la Culture, il va y avoir du sport! » commenta Patrick Braouezec, sceptique (dont les mauvaises langues prétendaient qu’il avait lorgné ce ministère et s’estimait un peu à l’étroit, au ministère du  Sport, justement. )

Du sport dans le tandem explosif Stiegler/Lepage, c’était un euphémisme. Le premier ne réussit à convaincre le second de ne pas couper tous les vivres aux institutions de l’art contemporain (« Ces relais de la mondialisation marchande de l’art et cache sexe de Pinault et Arnault! ») qu’en nommant les Yes Men au Palais de Tokyo et le tandem Nicolas Frize/ Bernard Lubat à l’IRCAM, qui abriterait désormais un département « oralité, rap et slam ». « Sacrilège! qu’aurait pensé Vilar? » gémissait la plume d’Armelle Héliot dans Le Figaro en apprenant l’arrivée de Jacques Livchine à la tête du festival d’Avignon et l’organisation de kapouchnik au Palais des papes.

Il y eut bien quelques frictions entre le nouveau conseiller aux Arts de la relation vivante, Nicolas Roméas, et la Présidente Anémone, dont il ne partageait pas le goût pour les fastes royaux. Mais il finit par accepter le principe d’une comédie royale chaque année à Versailles, lorsque son bras droit Edith Rappoport lui suggéra d’en confier la mise en scène aux 26000 Couverts. D’autant plus qu’il prenait sa revanche tous les 4 août, avec une Nuit de l’abolition des privilèges menée par Fantazio. Quant à la reconversion des casernes désaffectées en  coopératives artistiques autogérées sous la houlette de Samuel Wahl, conseiller aux Zones de Chaos artistique et d’Autonomie politique – à moins que ce ne soit le contraire– elle inspira une tribune vigoureuse à Jean-Pierre Chevénement: « Le communautarisme artistique assassine la République! » tandis que Ségolène Royal hurlait au « désordre tout juste juste ». Le ministre de l’Intérieur, Christian Picquet dut (discrètement) prêter main forte, en envoyant une force spéciale de la police de proximité protéger les Zones d’autonomie artistique contre les attentats annoncés du FNDP (4) qui avait pris le maquis.

Il n’empêche: la Révolution contre-culturelle et citoyenne était en marche.

Valérie de Saint-Do

1. Le Palais, pas la ville

2. « In Real Life »

3. Centre dramatique national

4. Front National de la Droite Populaire, les deux formations ayant fusionné après mai 2012.

 

 

 

La gauche, le marteau et les clous

Mardi 26 juillet 2011

Amis, je vous dois un coming out: je suis une droguée d’internet.

Je passe donc, en ce moment, beaucoup de temps à suivre différents blogueurs politiques,– de gauche, je ne suis pas masochiste, sauf pour les besoins de l’information–  sur leurs sites respectifs, mais aussi sur twitter et facebook.

J’ai donc assisté – avec consternation– aux réactions de certains militants, responsables et blogueurs de gauche sur les annonces de Martine Aubry sur la culture.

Entendons-nous bien: j’ai à redire à ces annonces dont la presse n’a retenu que l’aspect quantitatif (Ouah, + 30 à 50% pour le budget de la culture!). Je déplore que la candidate du Parti socialiste ne clarifie pas davantage quelle culture elle veut aider, qu’elle se cantonne à un discours qui ne désespère ni le Syndéac ni les Billancourt de la culture, et qu’elle nous sorte la tarte à la crème de l’économie de la connaissance dont les pires avatars (niaiserie de l’économie mauve des fonds d’investissements  et Davos de la culture) sont extrêmement dangereux. Et qu’elle tombe à pieds joint dans l’éloge du mécénat qui n’est que la privatisation du la politique culturelle à coup de cadeaux fiscaux pour la communication des entreprises. À cet égard, le Front de gauche et l’appel de Jean-Luc Mélenchon à une contreculture ont le mérite de clarifier les choses.

Pour autant, des réactions très similaires à celles de la droite, me désespère.

« La priorité, c’est l’économique et le social », bêlent-ils en chœur– quand ils n’entonnent pas le mantra libéral visant à tétaniser toute politique de gauche au nom de « la dette ». Réduire les inégalités, refuser la pauvreté et la précarité dans un pays riche, assurer un toit à tout le monde, en finir avec la privatisation du bien public, maintenir et améliorer les acquis du Conseil national de la résistance, oui, c’est le minimum vital exigé d’un programme qui se prétend de gauche. Ce ne devrait même pas être à rappeler.

Pour autant, les « priorités » de ces détracteurs de la culture sont le degré zéro d’une pensée qui se voudrait à gauche et illustrent remarquablement l’adage de Mark Twain repris par Serge Latouche: « Quand on a un marteau dans la tête, on voit tous les problèmes en forme de clou. »"Et le clou de l’Occident, c’est l »économie« , ajoute Serge Latouche.

Parce que désolé de vous le dire, les amis « de gauche » pour qui « la culture, ça passe après l’économie », votre obsession unique du « pouvoir d’achat », de « l’emploi », sans approfondissement, cela ressemble fort à un slogan sarkozyste. Au hasard, « travailler plus pour gagner plus? »

Votre idéal, c’est le retour aux Trente glorieuses? À L’OS méritant de chez Renault?

Un emploi pour tous, oui, mais quel emploi? Derrière la réindustrialisaiton que vous appelez de vos vœux, est-ce le retour du travail à la chaîne ? Est-ce le productivisme forcené au dépens de la planète? Réfléchit-on aussi à la nature et au sens du travail,en relisant  les travaux d’André Gorz sur le rapport entre travail et activité, ou déclare-t-on une fois pour toutes que le travail salarié, fut-il pénible et abrutissant, c’est l’alpha et l’oméga de la pensée de gauche?

Un toit pour tous, c’est le minimum, et une fois qu’on a prôné un grand programme de logements sociaux, est-ce qu’on reproduit les clapiers à lapins des années soixante concédée par la bureaucratie des sociétés HLM? Ou une réflexion intelligente sur une autre politique de l’aménagement du territoire et une construction associant les habitants à la conception de leurs maison (coopératives d’habitants, autoconstruction?)

La sauvegarde du système de santé bousillé par la politique libérale et le désastre de la RGPP: et-ce qu’on se penche aussi sur le désastre d’une vision purement mécaniste et technique de la médecine au détriment de la relation entre le soignant et le soigné?

Les retraites et le temps de travail: est -ce que les RTT et la retraite, c’est juste la réparation de la destruction de l’humain par un travail abrutissant?

Eh oui, le travail, comme le logement, comme l’espace public, comme la santé sont aussi des questions culturelles. Qui exigeraient un peu plus d’imagination et une autre ambition que les sempiternels slogans « halte au chômage et à la précarité « , « un toit pour tous », « notre pouvoir d’achat ». Qui demandent à la gauche un considérable effort d’imagination, que ça et là certains ont entrepris, mais fragmentairement et partiellement: Eva Joly, Arnaud Montebourg, le Front de gauche, le mouvement Utopia, les Décroissants, ATTAC

À quoi sert la gauche, si elle se cantonne à une légère amélioration de l’existant et à un « c’était mieux avant sans imaginaire d’une autre civilisation? Si elle se révèle incapable de forger ce nouvel imaginaire de gauche que que l’excellent Yves Citton* appelle de ses voeux?

Sortons de ce « réalisme » mortifère et demandons la lune!

Ces questions culturelles,  bon nombre d’artistes, d’écrivains, de penseurs préoccupés par autre chose que leur nombril (si si, il en existe) y apportent leur grain de sel en se mêlant de ce qui les regarde. Qu’on se souvienne , pour ne citer que ce seul exemple parmi  des centaines d’autres, du splendide Manifeste pour les produits de Haute nécessité signé des écrivains antillais menés par Edouard Glissant et Patrick Chamoiseau.

De même que des penseurs tels que Bernard Stiegler, Cassandres à notre image alertent depuis longtemps sur la catastrophe annoncée.

Car je crains avec Serge Latouche, que la seule chose qui puisse sauver une gauche atrophiée de l’imaginaire soit la pédagogie de la catastrophe. Catastrophe environnementale, qui aurait du depuis longtemps permettre d’un finir avec l’idéologie de la croissance. Catastrophe civilisationnelle dont on voit les effets –en Europe avec de nombreux partis pudiquement appelés populistes, et aux USA avec le Tea party– avec la montée généralisée d’un fascisme qui vient de passer à l’acte en Norvège.

Au delà de la lobotomie opérée par les propagandistes du rejet de l’autre et de la supériorité de la civilisation occidentale  (n’est ce pas Zemmour, Finkielkraut, Elisabeth Lévy, Robert Ménard, Ivan Rioufol?)  ce retour à la barbarie interroge la pensée de l’altérité, les ravages d’une industrie du divertissement décervelante, l’incapacité à une réponse collective face à une atomisation de la société qui engendre des monstruosités.

Alors, la culture – au sens anthropologique de ce qui permet à chacun de se situer dans le monde, de s’émanciper des déterminismes de SA culture et d’agir sur le réel, ce serait un luxe?

Juste un cadeau fait aux consommateurs de spectacles, d’exposition, de musique?

Ou, comme le dit la philosophe Marie-José Mondzain*, la condition même de l’existence du politique?

Valérie de Saint-Do

Lire leurs entretiens dans Cassandre/Horschamp n°82 :  Le procès de l’art

 

Dernière minute: le lendemain de la publication de cet article, paraissait une intéressante tribune d’Arnaud Montebourg sur la la culture dans Libération.

 

Lettre ouverte à Martine Aubry
(parue dans Mediapart le 7 mai 2011)

Dimanche 8 mai 2011

Chère Martine Aubry,

Lorsque nous nous demandons quel candidat, au deuxième tour d’une élection présidentielle cruciale, pourrait porter les couleurs de la gauche en étant à l’écoute de ceux qui veulent en finir avec le marketing néolibéral, c’est à vous que nous pensons.

Depuis longtemps, nous vous observons et nous observons les autres. Nous ne croyons pas aux miracles, nous n’attendons pas de femme ou d’homme providentiel. Mais nous croyons à votre sérieux. Et nous pensons qu’aujourd’hui le sérieux est de mise. Nous sommes certains que la France mérite beaucoup mieux que le délitement actuel et nous savons que vous partagez cette certitude.

Pourtant nous sommes étonnés et, vous l’avouerai-je, très inquiets, d’une absence. Une absence pas absolument totale, certes, mais qui nous laisse un goût amer, un goût de manque, et qui pour tout dire nous effraie : le peu de place que tient ce qu’on appelle «culture» dans le programme du parti socialiste français. Bien sûr, la culture et l’art, nombreux sont aujourd’hui ceux qui ont tendance à penser que c’est une affaire compliquée, réservée aux spécialistes et aux professionnels. Et ceux-là n’osent guère s’aventurer dans cette zone à risque, remplie de chausse-trappes et de faux semblants, où corporatismes et féodalités masquent la forêt essentielle. Mais en réalité (et nous croyons que si le personnage public l’oublie parfois, la personne privée le sait bien), il s’agit de tout autre chose.

Non, ce n’est pas une affaire de spécialistes. Et il ne s’agit pas non plus de loisirs. Nous parlons ici, chère Martine Aubry, d’une question absolument centrale pour l’avenir de notre civilisation. Nous parlons du choix que nous serons ou non capables de faire entre la construction d’un monde fondé sur ce que nous appelons l’humain et une société qui nous mène à la barbarie.

Comme le montra Jean Itard dans le Mémoire sur Victor de l’Aveyron qui fournit à François Truffaut la matière de L’Enfant sauvage, l’humain ça ne tombe pas du ciel. Ça se fabrique, ça prend du temps et ça n’est pas facile. Ça se fabrique avec des mots, avec des images, des symboles, avec du passé. Avec de la transmission. Avec tous les outils immatériels qui permettent de construire et nourrir un imaginaire à la fois partagé et intime. Avec tous les outils du symbolique. L’art et la culture, ce vaste univers de symboles qui ne peut être quantifié sans perdre sa substance, ça n’est pas moins que ça. Les outils de la construction de l’humain.
Et il est évident qu’en la matière tout est lié. L’art, bien sûr, sous toutes ses formes, la recherche et évidemment l’éducation. Tout cela marche ensemble ou rien ne marche.

Dans l’Europe néolibérale, un faisceau de signes innombrables converge vers la destruction de ce que nous appelons l’humain. Brutalité d’une main, propagande de l’autre, encouragement général à cesser de penser et échanger. Cet encerclement qui concerne tous les aspects de nos vies tend à faire de chacun un individu dénué de sens collectif. Nous devons nous opposer frontalement à cela. Car nous parlons ici de valeurs de gauche qui doivent être défendues à gauche.

Et nous parlons d’un domaine où les frontières ne peuvent être abolies. Peut-être l’ultime domaine où la frontière entre ce qu’on nomme la gauche et la droite, entre le partage et l’égoïsme, ne pourra jamais être abolie. Car lorsque l’art et la culture ne sont plus envisagés sous l’angle de leur circulation démocratique et de l’échange qu’ils induisent, il n’est pas sûr qu’ils existent encore pour ce qu’ils sont vraiment. En tant qu’art et en tant que culture en action dans la société.

On peut en faire des objets d’admiration ou de commerce, et on ne s’en prive pas. Mais là, c’est autre chose : l’essentiel disparaît. On s’attache au visible, au brillant, à ce qui rapporte du pouvoir ou de l’argent. Mais lorsqu’on néglige les nappes phréatiques pour n’accorder d’importance qu’aux jeux d’eau des bassins royaux, il n’est pas sûr que ces bassins puissent longtemps être alimentés. Il faut défendre et faire entrer dans le futur ces inventions extraordinaires qui naquirent dans notre pays après la Libération au prix de durs combats et qui sont aujourd’hui en danger, de l’Éducation populaire au système de l’intermittence. Il faut rappeler que le service public de la culture français fut un outil important de la reconstruction du pays et qu’il doit être un élément crucial de sa refondation. Car cet outil nous a permis et nous permet de véhiculer l’essentiel, au-delà de tout phénomène médiatique et de toute rentabilité. L’essentiel, en un mot, c’est ce que Peter Brook nomme la relation. Laisserons-nous notre civilisation, déjà gravement altérée par l’individualisme, être amputée de ce qu’il lui reste de capacité à utiliser le symbole comme moyen d’échange et de construction d’une richesse commune ? La culture, c’est l’outil de la relation.

Il y a une trentaine d’années, lorsque René Dumont et ses amis tentèrent de nous alerter sur les dangers que font courir à la planète la surexploitation des ressources et un productivisme incontrôlé, on les écouta peu. On ne prit guère au sérieux ces «gentils» amoureux de la nature. On pensait qu’il y avait d’autres priorités, bien plus graves et urgentes. Il a fallu le patient acharnement de ces pionniers et quelques gravissimes catastrophes pour que le mot «écologie» s’installe dans notre vocabulaire, au point que même les ultralibéraux s’en emparent. Nous savons tous aujourd’hui que la terre est en danger. Mais, en admettant que nous la sauvions de ce danger, de quelle humanité la peuplerons-nous ? D’un semblant d’humanité formaté, privé de culture et d’imaginaire, sans passé, plus proche du robot que de l’idée que nous nous faisons de l’humain ?

Attendrons-nous, cette fois encore et pour le pire, ces catastrophes qui risquent d’être irrémédiables, avant de mesurer l’enjeu ? Non.

Être à gauche, cela implique de le faire maintenant. Voilà pourquoi, chère Martine Aubry, nous vous en conjurons, il faut d’urgence prendre cette question au sérieux, il faut donner une très grande importance, dans le programme de votre parti, à cet enjeu central de civilisation.

Tant qu’il est encore temps.

Très amicalement à vous,

Le 7 Mai 2011
Nicolas Roméas, directeur de Cassandre/Horschamp
www.horschamp.org

Appel Impossible absence