Archives de la catégorie ‘élection’.

Théâtre en banlieue: l’État sort le karcher

Mardi 21 février 2012

Le Studio-théâtre de Stains, le Hublot de Colombes, le Centre dramatique de la Courneuve… autant de structures et d’équipes menacées par une politique malthusienne de l’État qui s’apparente fort à une arme de destruction massive. Et qui frappe de préférence dans les territoires déjà orphelins de la République.
 
Le Studio-théâtre de Stains et sa directrice sont ce que Cassandre/Horschamp pourrait appeler des compagnons de route. C’est en 1986 que  Xavier Marcheschi et  Marjorie Nakache, après avoir créé leur compagnie en 1984 ont choisi de travailler au cœur de la Seine-St-Denis dans une ville dont l’exemplaire cité-jardin ne doit pas masquer les difficultés économiques et sociales. Là, dans l’ancien – et fort beau – cinéma de quartier qu’ils ont investi en 1989,  ils ont relevé le défi d’un théâtre de proximité sans démagogie. Lieu de spectacles, mais beaucoup plus que cela: un lieu de pratique ouvert aux collégiens, lycéens, amateurs au cours d’ateliers et de stages accompagnant les créations. Un lieu que les habitants, en 16 ans, se sont réellement appropriés. Ici, la démocratie culturelle ne se paye pas de mots. Lors de notre dernière visite, un  après midi une vingtaine d’enfants et d’adolescents répétaient dans la grand hall aux allures de mini théâtre antique.

Depuis sa création, le Studio-Théâtre de Stains bénéficie d’une convention avec la ministère de la Culture – en l’occurrence la DRAC Ile-de-France. Non sans avoir vu, au fil de la dernière décennie, ses subventions baisser au mépris des affirmations de sanctuarisation du budget du spectacle vivant, pour atteindre 60000 euros annuels désormais. En ce début d’année 2012, le couperet vient de tomber: la DRAC ne renouvellera pas la convention. Le minimum syndical du respect juridique des textes font que le théâtre reste subventionné en 2012 mais verra ses subsides divisés par 2 en 2013 et supprimés fin 2014. Quand on sait que le label ministériel est souvent décisif pour les financements des collectivités territoriales, voilà qui ressemble à s’y méprendre à une condamnation à mort.

Muriel Genthon, directrice de la DRAC-Ile-de-France et exécutrice des basses œuvres du sarkozysme culturel, s’abrite frileusement derrière les recommandations d’un comité d’experts décrit comme « très élitiste – ce dont on ne doute pas, hélas. Soit. Vingt-six ans d’existence, et tout à coup, en 2012,  le Studio théâtre, – qui invite des auteurs en résidence et dont le programme panache classique et contemporains– serait brutalement frappé d’ insuffisance artistique?   Mais au delà des snobismes du moment de ceux qui détiennent les jetons de présence des comités d’experts, le rouleau compresseur est en marche. Pour Marjorie Nakache, «Il s’agit très clairement d’une décision politique. On estime que certains territoires, et certains habitants n’ont pas besoin de théâtre. On nous a dit : notre politique vise le niveau national. Stains n’est plus en France? » De là à penser que certaines populations sont moins françaises que d’autres comme le claironne quotidiennement l’extrême droite affichée ou plus ou moins masquée, il y un pas qu’elle franchit. Politique de civilisation…

On connait l’antienne, déjà ressassée par Jean-Jacques Aillagon avant ses pantouflages et aller-retours confortables entre public et privé*: «trop d’artistes, trop de compagnies».  Surtout en banlieue?  Le Hublot de Colombes est frappé par la même décision. Myopie malthusienne et phobie du «saupoudrage» (qui n’est pas le seul apanage de la droite, hélas! ) qui à force d’épandages toxiques sur les «mauvaises herbes» pratique la politique de la terre brûlée. De fait, le Studio-théâtre de Stains a refusé de céder à un chantage: on lui proposait, voici un an, de transférer la convention pour la compagnie en «aide au lieu». « Nous avons toujours revendiqué une présence artistique dans ce territoire. Pas question pour nous d’accepter qu’on ne finance que des murs!  » s’insurge Marjorie Nakache. À raison: les lieux qui, comme le  Centre dramatique de la Courneuve, sont passés sous ces fourches caudines s’en mordent les doigts.  Alors, l’argument générationnel a fait surface: l’équipe actuelle serait là depuis trop longtemps, place aux jeunes! Nul n’est propriétaire d’un théâtre, encore qu’une courtoisie et reconnaissance élémentaire voudrait que l’on respecte les fondateurs d’une aventure. Mais le prétexte est totalement fallacieux: aucune jeune compagnie n’a bénéficié des conventions retirées aux « vieux »! L’État déshabille Pierre mais n’habille pas Paul.

À Stains, l’équipe ne se rendra pas sans combat. Face à l’inanité d’une décision qui engage un nouveau gouvernement, le maire de Stains Michel Beaumale,  le président de Plaine commune, Patrick Braouezec, le vice-président du Conseil général Azzedine Taïbi et la députée Maire-Georges Buffet sont montés au créneau. Patrick Braouezec a beau jeu de rappeler que le Premier ministre s’est engagé à ses côtés pour faire de la Seine St-Denis un «territoire de la création». Cela commence mal, sauf à réduire la «création» aux bessonneries.*

Mais le soutien au Studio théâtre dépasse le clivage droite/ gauche. L’ancien préfet de Seine-St-Denis a apporté son soutien. Et aussi et surtout, les habitants de Stains n’entendent pas se laisser déposséder de leur outil. «Une habituée m’a dit: « on touche une partie de moi-même! » raconte Marjorie Nakache. Une pétition de soutien est en ligne sur le site du théâtre.

 «Ils ne mourraient pas tous mais tous étaient frappés…»

Ce qui arrive au Studio-Théâtre, au Hublot , et à d’autres artistes en Seine St-Denis doit alerter à la fois les candidats  à une alternative politique qu’une profession artistique peu encline , dans ses hautes sphères se mobiliser pour  les lieux ou les équipes qu’elle qualifie parfois abusivement de « petits ». À  Paris, le Lavoir Moderne Parisien a vu  son directeur jeter l’éponge et Kazem Shahryari se débat pour l’Art studio théâtre, après s’être vu refuser lui aussi toute aide de la DRAC, et supprimer ses ateliers d’écriture en Seine St-Denis, au nom d’une absurde « rotation nécessaire » des artistes! Face à l’idéologie de la concurrence exacerbée, le Manifeste «L’Art est public » de l’UFISC et la Fédération des Arts de la rue résume très bien l’impératif: « Nous devons rompre avec les politiques publiques enfermées entre les dogmes du marché concurrentiel et de l’académisme administré. La culture est, avant tout, une affaire de personne, de dignité et d’humanité ». Si nous n’en somme pas tous conscients, dans la profession et au delà, nous risquons de voir s’accomplir à nouveau la prophétie de Martin Niemöller: « Quand ils sont venus chercher les communistes… »

 

* Je parle de Luc, pas d’Éric.

 

N.B. Une soirée de débats et de soutien est organisée le 6 mars, à 19 h. RV au Studio-Théâtre 19 rue Carnot, Stains. contact@sutdiotheatrestains.fr

 

 

 

Et à propos de banlieue, un message de François Bernheim :

Un nouveau mardi ça fait désordre à Créteil le 27 mars avec Stéphane Hessel

« La politique trop vieille pour les jeunes ?

Après « Si tu t’imagines » en juin 2011 en partenariat avec Cassandre/Horschamp, « 50 ans après le massacre des Algériens à paris » en Octobre numéro conçu par Michel Dréano, Mardi quitte l’espace Jemmapes. L’enjeu est de mobiliser en amont de la soirée et localement tous ceux qui auraient quelque chose à dire en travaillant régulièrement avec eux. Le partenariat engagé avec la mairie de Créteil et le centre socio culturel Madeleine Rébérioux permet de rentrer en contact avec les écoles, les associations et les groupes de travail du Centre ( théâtre, danse, slam, etc ). Les équipes de Reporter citoyen réaliseront des reportages vidéo mettant en avant la relation de la jeunesse à la politique et en particulier au mouvement des Indignés. Michel Butel qui lance un nouveau mensuel « L’impossible » le 14 Mars , Hamed Bouzzine conteur et une sociologue seront également invités.

Centre socio culturel Madeleine Rébérioux 27 av François Mitterrand Créteil – métro Créteil pointe du lac

27 mars 20h . Entrée libre.

Pourquoi une revue ?

Lundi 6 février 2012
0saves

Cassandre/Horschamp
vous convie
le Lundi 6 février 2012 à 19h30
au MOTIf
à Pourquoi une revue ?

Naissance de Horschamp télévision !

Dimanche 5 février 2012
0saves

http://tele.horschamp.org/

Depuis novembre 1995, l’équipe passionnée de Cassandre/Horschamp explore avec une revue de plus en plus belle et qui est devenue peu à peu la référence en la matière, tous les territoires méconnus de l’action culturelle et artistique en France et dans le monde.
En plus de la revue papier et des informations que nous diffusons sur internet, c’est une véritable boîte à outils que nous construisons depuis aujourd’hui quinze ans et nous l’enrichissons au fur et à mesure de tous les outils disponibles.

Vous pouvez retrouver nos travaux sur un site : www.horschamp.org, un blog : MicroCassandre, plusieurs pages facebook dont celle de la revue, et nous organisons et participons à de nombreuses rencontres sur les relations art/culture/société.
Nous sommes maintenant en mesure de vous faire profiter également de documents filmés qui permettent de (re)voir et de (ré)entendre des paroles très importantes pour le combat culturel qu’avec d’autres nous menons.

Soyons nombreux contre les demeurés de l’ordre moral!

Mercredi 7 décembre 2011
0saves
MicroCassandre s’associe bien volontiers à cet appel au moment où 50  députés UMP  soutiennent les chrétins de Civitas et veulent nous ramener à l’époque où leurs prédécesseurs, aussi intelligents et ouverts qu’eux, prétendaient censurer  La Religieuse de Rivette, dont Malraux avait courageusement levé l’interdiction!
Défendons nos libertés
contre l’ordre moral 
Depuis deux mois le courant catholique intégriste fédéré par l’Institut Civitas mène campagne contre des pièces de théâtre qu’il juge « blasphématoires ».
Epaulé par des groupes violents, racistes, antisémites et hostiles aux musulman-e-s comme le GUD, le Renouveau français ou l’Action française, il s’efforce de perturber la représentation de ces pièces par tous les moyens (intrusion dans le Théâtre de la Ville et agressions de spectateurs, prières de rue, utilisation de moyens de sonorisation puissants comme à Toulouse…).
Après s’être attaqué à Sur le concept du visage du fils de Dieu de Romeo Castellucci, il s’en prend à Golgotha pic-nic de Rodrigo Garcia. Il ne compte pas s’en tenir là puisqu’un des porte-parole de Civitas a annoncé fin octobre qu’il contesterait toutes les œuvres qu’il juge « blasphématoires ».
Ces catholiques intégristes veulent une France et une Europe « chrétienne et qui le reste » comme ils l’ont déjà déclaré, c’est-à-dire une société raciste débarrassée de ses migrant-e-s et où la religion occuperait une place centrale.
L’extrême droite constitue une menace à la liberté de création et d’expression. A chaque fois qu’elle a dirigé une ville ou un état, elle s’est employée à interdire des spectacles et à retirer des bibliothèques des ouvrages contraires à son idéologie, voire à les brûler.
Dans le cas présent, nous savons bien que ces mouvements veulent avant tout occuper la rue pour propager leur idéologie de haine et d’intolérance, en utilisant au besoin la violence afin d’intimider celles et ceux qui pensent autrement. C’est ce qu’ils ont fait en 1989 en incendiant le cinéma qui diffusait La Dernière tentation du christ de Martin Scorcese à Saint Michel.
 
Face à cette offensive violente et coordonnée :
-          Nous récusons l’usage de la notion de « blasphème », terme d’un autre âge qui vise à interdire de fait toute critique rationnelle de la religion et à en faire un délit afin d’obtenir la soumission des populations à un ordre autoritaire et obscurantiste ;
-          Nous dénonçons une stratégie d’un groupe de pression affilié à l’extrême droite qui vise à faire reculer les libertés et les droits dans tous les domaines (contraception, IVG, liberté sexuelle, programmes scolaires, culture…) contre les jeunes, les femmes et les travailleurs-ses ;
-          Nous rejetons également avec la plus grande fermeté un discours identitaire et pseudo-laïque stigmatisant les migrant-e-s, dénigrant les artistes et les enseignant-e-s, mais aussi visant à affaiblir la séparation des églises avec l’état et donc une laïcité émancipatrice à laquelle nous sommes attaché-e-s. Cela relève d’une stratégie de diversion et de division des travailleuses et travailleurs afin de pouvoir les écraser par des politiques d’austérité et de destruction de leurs droits. Le pouvoir actuel, la droite et l’extrême droite se partagent largement cette responsabilité. En laissant l’extrême droite perturber plusieurs spectacles, voire même en lui apportant une protection policière, le pouvoir contribue à bafouer la liberté de création artistique.
Face à ces menaces et à une volonté de s’approprier l’espace public, nous appelons les jeunes, les femmes, les travailleurs-ses, les artistes et créateurs-trices et plus largement la population parisienne à se mobiliser fortement pour faire échec au danger que représente l’extrême droite en participant
à la manifestation
Dimanche 11 décembre
15 h00, place Saint Michel
Premiers signataires : Action antifasciste Paris banlieue, Les Alternatifs, Alternative libertaire, Fédération anarchiste, Nouveau parti anticapitaliste, SUD Culture, SUD Etudiant, Parti de gauche, CNT Culture spectacle Région parisienne, Solidaires Paris, Parti communiste français Paris, FSU 75, Gauche unitaire, SUD Spectacle, Collectif national droit des femmes, Coordination des associations pour le droit à l’avortement et à la contraception, Coordination nationale du christianisme social

[Vidéo] The End, l’erreur d’être en avance à un rendez-vous que l’on ne peut pas rater…

Lundi 14 novembre 2011
0saves

 

 The End, texte de Leila Toubel mis en scène par Ezzedine Gannoun, du théâtre El Hamra de Tunis, a inauguré le passionnant programme de la plateforme Al Wassl , aperçu du théâtre et de sa parole politique en Méditerranée, au Théâtre Jean-Vilar de Vitry sur-Seine.

 

The End, de et avec Leila Toubel (assise à droite)

Si un jour vous croisez la mort et que celle-ci vous donne rendez-vous dans une heure, ne verriez-vous pas tout d’un coup l’importance d’une multitude de choses à régler, de votre tenue jusqu’à l’annulation de toutes ces autres rencontres que vous ne pourrez plus que manquer ?

Voilà la situation dans laquelle se retrouve Nejma. Sans autres états d’âmes que ceux qui ont pavè sa vie jusqu’alors, cette femme mûre, pas encore vieille, mondaine, et pourtant si seule, fille, mais surtout pas mère, décide de mettre en scène elle-même sa sortie de scène. Avec une lucidité placide, elle accepte de clore toutes les conversations qui la relient encore à ceux qui l’entourent, qu’ils soient vivants ou morts. Sobriété du décor, finesse des lumières, grâce des mouvements, The End propose au spectateur un théâtre arabe résolument moderne, temporel et fantas(ti)que à la fois. À chaque personnage son animal totem que la gestuelle révèle, dans une mise en scène associant l’élégance des corps à l’absurde de l’être.

Le texte de Leila Toubel, ciselé, pointu, tranchant, porte l’estocade sur les points vitaux d’un monde standardisé, là où ça fait mal de se dire que la véritable vie nous a déjà été arrachée : médias de masse au misérabilisme aliénant (le voici votre populisme réel!), rêve de gloire avant la moindre victoire (que le hip-hop repose en paix…), religiosité sans fond, comme le trou d’une tombe où s’empilent à l’infini les corps de nos aïeux (c’est bien ça la tradition, n’est-ce pas?), aveuglement des enfants hérité de parents qui nous voulaient pas voir, démocratie fantoche qui remplace le choix par le désir, la politique par le spectacle…

Dans ce conte aux faux airs de théâtre de marionnettes, le destin ne peut être là où on l’attend. C’est à cela qu’on le reconnaît. Il est une tendance aujourd’hui à mettre en concurrence tous les artistes arabes pour en élire le plus prophétique. La démarche est biaisée. Si l’art parle de nous « ici et maintenant », il n’a que prouvé sa valeur lorsque le lendemain il a encore raison.

On ne peut que féliciter l’équipe du théâtre El Hamra pour son travail militant, exigeant et sincère depuis plus de vingt ans. Mais avant tout, on s’incline devant une pièce surprenante, humble et exigeante, profondément rebelle. A croire que les Printemps naissent au théâtre…

Et maintenant, que faire?

Le Printemps, il en fut question, justement dans le débat qui suivit ce spectacle et qui voyait des artistes et intellectuels s’interroger sur la place de l’art et de la culture dans les révolutions arabes. Et c’est une belle leçon de réflexion et d’humilité à nos éditocrates qu’ont donné Ezzedine Gannoun, Leila Toubel et les autres participants face à l’hystérie, l’inculture et l’arrogance qui ont caractérisé les commentaires politiques et médiatiques français avec la victoire – relative – du parti Ennadah.

Au cours de la révolution, Leila Toubel et Ezzedine Gannoun se sont refusé à la pose de l’artiste compagnon de route : « c’est en tant que citoyenne que je manifestais, pas en tant que comédienne », commente Leila. «  et nous n’avons pas besoin de Juppé et de ceux qui ont soutenu la dictature pour nous dire que les barbus sont dangereux, nous le savons, merci ! » Et de démonter la mythologie qui veut, notamment, que la Tunisie de Ben Ali ait protégé le statut de la femme…

Le défi désormais pour les artistes se situe moins dans le rapport au gouvernement provisoire et au parti majoritaire – trop malin pour attaquer les libertés de front, constatent-ils en substance– que précisément dans leur place de citoyen et leur rapport au peuple. Depuis que la chape de plomb a sauté, l’incompréhension, voir l’attaque, peut venir de mon voisin », constate Ezzedine Gannoun. Ces voisins qu’ils côtoient au quotidien dans le quartier populaire de Tunis où se niche El Hamra, où ils ont parfois donné asile à des marchands ambulants. Ils ont du faire à l’incompréhension de ceux qui les voyaient reprendre leur métier après le 14 janvier : « ce n’est pas le moment !» comme si le fardeau des assemblées citoyennes et de la préparation de « l’après » devait reposer sur les seules épaules des artistes. « Interdirait-on à un boulanger de faire son travail » ? ironise Ezzedine, dont les paroles entrent en résonance troublantes avec celles si belles du Théâtre ambulant Chopalovitch(1)…

À cette injonction, leur réponse fut un sit-in de plusieurs jours au Théâtre el Hamra.

Désormais, à la question «Que faire ?», leur réponse est simple : ce qu’ils ont toujours fait, en tant qu’artistes et citoyens. Ils ne cèderont ni au surf facile sur la vague de l’opportunisme antigouvernemental, ni ne lâcheront un pouce d’une liberté qu’ils n’ont jamais abdiquée, et dont The End est un exemple magnifique. Et continueront à tendre à la société tunisienne, avec finesse et courage, un miroir où l’intime et le politique se reflètent, étroitement imbriqués.

 

Hédi Maaroufi et Valérie de Saint-Do

 

Le festival Al Wassl, Plateforme Arts en Méditerrannée se poursuit au Théâtre Jean-Vilar de Vitry.

http://www.theatrejeanvilar.com/la-saison/detail/theme/theatre/fiche/al-wassl/

 

1. Le Théâtre ambulant Chopalovitch, superbe pièce de Lioubomir Simovitch e Théâtre ambulant Chopalovitch est l’histoire d’une troupe de théâtre qui, dans une ville sous l’occupation de l’Allemagne Nazie en 1941, débarque pour jouer Les Brigands de Schiller. Mais les habitants d’Oujitsé (en Serbie) sont dépassés par une réalité qui les maintient dans un état de terreur.

 

 

RETROUVEZ DES EXTRAITS CHOISIS DE LA SOIREE EN VIDEO :
(Réalisation Samuel Wahl)

POUR QUE VIVE LE LAVOIR MODERNE PARISIEN

Mardi 13 septembre 2011
Hervé Breuil fondateur et directeur du LMP
Hervé Breuil fondateur et directeur du LMP

Le Lavoir Moderne Parisien compte parmi ces rares espaces d’échanges incertains et précieux que dirigent depuis de nombreuses années, de leur propre initiative, des femmes et des hommes libres pour qui la pratique de l’art est liée aux utopies qui font avancer notre société. Une pratique de l’art résolument populaire et non-marchande.

 

Le 21 de ce mois, le Lavoir Moderne Parisien sera mis en liquidation judiciaire pour défaut de paiement de loyer. Pour défendre ce lieu qu’il a fondé il y a plus de vingt-cinq ans, Hervé Breuil a entamé une grève de la faim depuis le 5 septembre 2011.

Un désir, un manque, un rêve, une volonté, une transgression, sont souvent à l’origine de tels projets qui n’entrent pas dans les cases administratives existantes. La plupart du temps, c’est une personne, un groupe ou un collectif, qui porte contre vents et marées cette folle possibilité de rassembler d’autres humains autour d’une scène et de permettre de vraies rencontres. Le Théâtre du Soleil et la Cartoucherie de Vincennes en sont les modèles reconnus, accomplis, prestigieux et emblématiques. Ils n’en restent pas moins précaires. Les pionniers de la décentralisation font figure de précurseurs.

Le réseau informel constitué en France par ces lieux, ces équipes et ces compagnies qui luttent pour que l’art soit vecteur de l’échange, dessine aujourd’hui, tel un croquis de Fernand Deligny la carte d’une « seconde décentralisation ».

Les politiques n’en sont pas les initiateurs, aucune politique globale n’en est à l’origine. Elle est le cœur battant de la création, de la diffusion et du lien socioculturel en France. Du squat à la Scoop, chaque lieu indépendant trouve son propre modèle de développement pour tenter de réguler les effets de la loi de l’offre et de la demande hors du système marchand et en dehors de tout « label ». L’équilibre financier est un enjeu de survie.

Autant que possible, des « recettes propres » viennent compléter les différents soutiens publics. C’est dire si ces lieux interrogent « le politique » au cœur même de leurs activités.

Tant bien que mal et de plus en plus difficilement, des comités d’experts, des conseillers, des inspecteurs, dégagent des critères d’attribution de subventions publiques. Lobbying, copinage, clientélisme, réseaux d’influence, gangrènent là aussi la prise de décision. Il faut donc être très déterminé, habile, et bon connaisseur de la chose publique, pour tenir un projet de quartier à dimension culturelle mondiale, qui n’entre dans aucune case administrative. C’est précisément le cas d’Hervé Breuil.

Nous sommes dans un cas de figure que connaissent des centaines d’entre nous. Recul de l’aide publique, baisse des recettes, augmentation des charges. Dans un secteur par définition non-rentable, c’est, à terme, fatal. Si le secteur dit de La Décentralisation tient encore plus ou moins debout aujourd’hui, c’est dû en grande partie au fait que ses Scènes Nationales, Centres Dramatiques et autres Théâtre Nationaux, ont établi un rapport de force fondé historiquement sur une légitimité de service public, et cela depuis le programme du Conseil National de la Résistance, dont on sait que les acquis sont aujourd’hui tous menacés.

La « seconde décentralisation » est souvent « libertaire », indépendante, individualiste, utopique. C’est une aventure passionnée, une tentative de bricolage avec l’époque. Chaque expérience s’autorise d’elle-même dans un mouvement de légitimation de l’acte au moment où il a lieu, qu’il soit strictement légal ou non. C’est sa grandeur et sa faiblesse, car le pacte est évidemment sans cesse à renouveler.

Nous refusons de voir disparaître ces lieux précieux et fragiles d’invention et de découverte dont Le LMP est emblématique. Un lieu de vie et de solidarité inscrit dans un quartier, la Goutte d’Or, depuis longtemps très convoité par les promoteurs, un quartier qu’on voudrait « gentryfier » à la faveur d’une opération immobilière… Nous refusons cette standardisation des modes de vie qui à terme effacera toute solidarité et toute vie sociale dans les quartiers encore vivants de nos villes.

Une oasis essentielle d'indépendance plusieurs fois menacée

La trésorerie du LMP ne lui permet plus de payer ses loyers. Depuis plusieurs années, la plupart des puissances publiques susceptibles de soutenir des initiatives culturelles et artistiques se désengagent progressivement du subventionnement des lieux indépendants, au profit de ceux dont elle peuvent contrôler économiquement les orientations.

Nous sommes à quelques jours d’une échéance.

En faisant la grève de la faim un homme met sa vie en danger pour obliger les différents pouvoirs publics à revenir sur une décision (ou une absence de décision) politique.

Nous soutenons cet homme, mais nous défendons d’abord un symbole de liberté pour la création artistique partout en France et même ailleurs. Et nous refusons que cet homme assume seul les conséquences d’une dérive autoritaire de la prise de décision démocratique.

Nous proposons aux compagnies, aux groupes, aux équipes de théâtres, de danse, de musique, aux écrivains, aux peintres, aux sculpteurs, à tous les artistes qui se sentent solidaires de ce combat – d’occuper en permanence et en alternance le Lavoir Moderne Parisien et d’en faire le lieu d’États généraux de l’art, le cœur d’un débat permanent, de rencontres quotidiennes sur l’art et la culture. Et de le faire savoir partout autour d’eux.

Organisons la résistance pour que le LMP ne soit pas expulsé si la décision de mise en liquidation est prise le 21 septembre. Faisons en sorte que des artistes y soient activement présents chaque jour jusques et y compris au moment où cette scandaleuse liquidation se produirait, si c’est le cas. Mettons immédiatement en réseau actif autour du LMP tous ceux qui sont en lutte pour que leurs structures ne soient pas en situation de liquidation.

Comité « Pour que vive le LMP, pour que vive l’art»

SITE DU LAVOIR MODERNE ET DE LA PÉTITION

 

 

Témoignage vidéo

 

Dernière minute:

Anne, du lavoir, nous adresse ce mail:

«Le jugement pour la liquidation est reportée d’un mois …
En attendant puisque la salle est libre à partir de lundi soir jusqu’au 15 octobre,
nous organisons une programmation de soutien,
ou « portes ouvertes à interventions » tous les jours de 18h à 22h au LMP…
Première soirée lundi 26 ( jour du vote du conseil de paris..)
nous avons un groupe de salsa Vénézuelien !!
Je cherche un coup de main pour organiser ces soirées, :
contacts artistes en journée,organisation et planning des interventions, tribunal public, accueil et recueil de fonds le soir…»..

Faites suivre!

Aurillac : Enjeux de campagne

Jeudi 8 septembre 2011

 

Ce jour-là, à Aurillac, j’aurai écouté François Hollande et caressé une vache. Il est vrai que l’inverse aurait été indécent.

 

Texte et photos: Thomas Hahn

 

Hollande arrive rue Jules Ferry, le ventre pas tout à fait plat (encore un effort), arborant quelques rougeurs flamboyantes. C’est donc l’homme qu’on aperçoit en premier, et qui précède le candidat. Il n’y a pas photo: Si j’étais Ségolène, j’irais voir ailleurs. Et puis, stupeur! Dès qu’on prend Hollande en photo, ses défauts physiques s’estompent et son image brille, vigoureusement. Sur la photo, c’est toujours le candidat, jamais l’homme, qui apparaît. Voilà un pro de la communication, jusque sous la surface cutanée. Les élections, il les a dans la peau.

 

 

 

 

 

 

 

François Hollande (PS) écoute Valérie de Saint-Do qui lui parle de culture…

 

Il écoute quand Jean-Marie Songy, en directeur de festival militant, lui explique comment vivent les artistes: Deux d’entre eux viennent d’être interpellés par les flics parce qu’ils vendaient des cocktails dans la rue, sans licence. Mais ils n’ont pas le choix, il faut bien survivre. Qu’est-ce donc, une compagnie d’artistes et les arts dans l’espace public? Dans la rue des Carmes, des musiciens arrosent le petit débat improvisé d’un bruit infernal. Est-ce vraiment étonnant si le candidat à la candidature parle d’animation? Il écoute les explications et sort quelques phrases très générales sur la société et la culture. Laure Terrier, qui a fondé la compagnie de danse de rue Jeanne Simone, explique à Hollande que le terme d’animation ne convient nullement à un mouvement artistique comme les arts de la rue. « Vous avez raison, les mots sont importants », acquiesce-t-il, poliment. S’il connaissait cette frange de la création artistique, il aurait pu rétorquer que ce sont justement Laure Terrier et ses acolytes, avec leurs accolades aux voitures, qui peuvent tout à fait tomber dans le registre de l’animation. Le danger pointe, dès qu’une ville entière vit au rythme d’un festival. Trop attendu, l’exercice vire vite au folklorique. L’effet de surprise est presque zéro. C’est pourquoi Bernard Menaut, avec ses « Aventures Extra-Chorégraphiques » demeure la référence, quand il s’agit de faire exister l’homme face aux engins motorisés. Le côté kermesse, il l’a déjà intégré et le détourne. Une petite fanfare a accompagné les danseurs à Aurillac et le « public » n’est pas là pour regarder, mais il est au centre du jeu chorégraphique et musical autour d’un carrefour. Et, inversion des rôles, ce sont les automobilistes qui constituent le décor et le public.

 

Bernard Menaut (au fond) et ses danseurs-musiciens au Square d’Aurillac

 

Hollande s’en va, et il rate l’occasion de caresser une vache, à 500 m du Collège Jules Ferry, sur l’autre rive de la Jordanne. C’est là que Philippe Ségéric, autant danseur et comédien qu’agriculteur, présente son duo avec Margot, une de ses cinquante vaches, spécialement préparée pour le spectacle par Jean François Maret. Préparée certes, mais : « Qu’elle se couche ou qu’elle reste debout, je n’y peux rien. » Ségéric est passé par des stages de théâtre et de danse contemporaine avec des pointures comme Jean Gaudin, Pedro Pauwels et autres. Dans « Vache de Tango – comédie ruminante », il raconte sa vie, le passage de l’agriculture à échelle humaine vers son industrialisation et le désastre écologique et économique qui s’ensuit. Depuis, il est obligé d’arrondir ses fins de mois en donnant son spectacle, dans lequel il démontre que sa Margot aussi sait écouter quand on lui parle d’art, même si elle n’est candidate à rien. Il séduit Margot, une authentique

Salers, dans un tango apaisé, mais sur la photo, on aura toujours l’impression qu’il s’agit d’une corrida. La photographie est une vraie vacherie. Ségéric sort « Indignez-vous » de Stéphane Hessel, enfile une queue-de-pie et cite Lévi-Strauss: « Parlons des droits du vivant, pas seulement des droits de l’homme! » Margot, à cause de Brassens ? « Non, à cause de Fernandel. »

Margot et Philippe Ségéric dans « Vache de Tango – comédie ruminante »

 

Un militant comme Ségéric aurait bien sa place dans « Music hall social », le débat-repas-spectacle de Fantazio qui occupe la place des Carmes, car son discours est une illustration des réflexions qui y tournent autour de la santé alimentaire. A quoi sert un festival des arts de la rue? La réponse est dans la place. Les « indignés » peuvent y prendre la parole et personne ne risque rien, puisqu’on sait qu’après trois jours de « Music hall social », tout sera fini. Et pourtant, un espace de liberté est un espace de liberté. Il suffit d’en faire bon usage et de créer la surprise. Musique, acrobatie, parole militante, réflexion politique, happening, expérience partagée de préparation d’un repas – tout s’y conjugue. Une autre forme d’inscrire l’art dans la cité est née, un cabaret citoyen et participatif où tout est possible. Le bordel apparent sur la place est une invitation à l’invention. La proposition est donc lancée à Ségéric de rejoindre ce champ expérimental sur la place des Carmes. Avec Margot, naturellement. Il saisit immédiatement l’intérêt de ce chantier artistique et politique. Mais il y a un problème : « J’ai une interdiction stricte de la part de la direction du festival de me promener dans la ville avec Margot. » Il faut donc l’amener dans son camion. Et ça marche. Margot entre en scène une seconde fois dans la même journée.

 

Arrivée dans le « Music hall social » sur la place des Carmes

 

Mais Ségéric ne répète pas son discours sur l’agriculture. Il a un mauvais pressentiment par rapport à son bétail et a hâte de rentrer chez lui. Le soir, il est de retour. En effet, une de ses vaches est morte pendant l’après-midi.

Et on se rend compte qu’il a quelques liens avec les artistes. Une amitié le lie avec Antoine Le Menestrel; les deux se sont rencontrés dans un stage aux Hivernales d’Avignon. À Aurillac, les deux proposent des spectacles poignants. Le Menestrel se présente en Fantômas ou Spiderman, escaladant les façades du centre-ville. Il attaque les symboles de l’ordre et du capital, se transforme en Néron, en Jésus à la croix et rappelle la Statue de la Liberté avec sa torche, laquelle brûle ici des billets de banque, grands comme des drapeaux. Mais à la fin, il n’est plus qu’un rôti chez le boucher. Ce manifeste poétique et politique, Le Menestrel atteint le mythe. Sa perfection est telle qu’il dépasse l’humain, tel un danseur étoile. C’est quelqu’un doté d’une telle aura et d’une telle acuité qu’il faudrait pour faire tomber le système financier. « La Bourse ou la Vie ? » s’appelle l’appel qu’il inscrit sur les toits et les façades.

 

A. Le Menestrel (Cie Lezards Bleus) dans « La Bourse ou la Vie ? »

 

Où va l’argent ? Quelquefois, il est englouti dans des sous-marins. La compagnie Ilotopie a conçu sa nouvelle création  Opéra d’O pour un plan d’eau d’envergure. Un directeur dans son bureau (joué par Bruno Schnebelin, le directeur de la compagnie) s’adonne à ses rêves qui contiennent tous les phantasmes de l’homme qui ne veut pas grandir: On joue avec une locomotive, les soldats de plomb avec leurs canons. Les sapeurs-pompiers plongent. Le rail se brise, le clown et la ballerine dansent, les fumigènes s’emballent. On chevauche des dromadaires à la Dali ou conduit des auto-tamponneuses sur l’eau. Le public consomme des images féeriques, mais juxtaposées comme dans une vitrine, là où un Philippe Genty sait faire jouer l’inconscient du spectateur. Opéra d’O est de la poudre aux yeux, mais on peut toujours s’exciter par rapport à la prouesse technologique. « Chaque acteur dispose de son propre moteur », explique Schnebelin au journal La Montagne. Chaque acteur dispose même de son propre sous-marin! « Grâce à un seul mouvement du pied, il peut activer une LED qui va allumer ou éteindre les lumières, faire avancer ou reculer le sous-marin. C’est la troisième génération de machines. » Sans parler de ce rail de cinquante mètres avec ses lampadaires. « Il y a énormément de flottabilité à assurer. /…/ Quand la voie ferrée se sépare, ils pilotent un moteur sous l’eau en tournant le lampadaire. » Le bonheur est dans l’ampleur. Il s’agit là aussi d’un spectacle politique, parce qu’il cautionne cette culture de la communication remplaçant le contenu, qui plaît tant aux édiles. Est-ce le rôle des arts de la rue de prendre les chemins de Versailles?

 

 

Flottabilité assurée : « Opéra d’O » d’Ilotopie

 

La Montagne jubile : « Féerique ! » Pour le quotidien local, même le kitsch insipide de la bande son est « magnifique ». On y encense presque systématiquement les spectacles. Un « brillamment » par ci, un « Détonant ! » par là. Mais l’édito du dimanche explique le phénomène. La jubilation s’adresse au festival en tant que tel, plus qu’aux créations des compagnies. Avec le public estimé à +15% par rapport à l’an dernier et le nombre des compagnies dans le Off augmentant une fois de plus, le journal note: « Ce succès, comme celui des Vieilles Charrues de Carhaix, de la Chaise-Dieu, des Eurockéennes de Belfort (etc.) est aussi celui de la France rurale, la revanche de la campagne sur le centralisme parisien ou le « mégalopolisme » et ses moyens autrement plus conséquents. »

Le clivage mégapole – campagne est en effet un des problèmes majeurs en matière de création et de diffusion artistique, et les arts de la rue aident à le réduire. Mais la France rurale se porte-t-elle mieux si elle reçoit, à son tour, une part du gâteau – pardon, du château – de Versailles? C’est l’inverse qu’il faut faire, à savoir, amener Ségéric et sa Margot à Paris!

Résister aux idiots utiles du néolibéralisme qui jouent aux intégristes de l’«Art»

Lundi 5 septembre 2011

L’appel de Nicolas Roméas sur Mediapart a suscité (bien qu’il ne leur fût pas le moins du monde adressé, car avouons-le, ces gens nous intéressent fort peu) de la part des amusants Diane Scott et Michel Simonot une réponse  fielleuse, publiée dans l’ancienne RILI, récemment réduite à l’ombre d’elle-même (le «i» de «idées» a d’ailleurs disparu) en devenant «RDL». Rapide réponse à ce coup de pub raté en forme de commentaire scolaire et qui n’appelle pas d’autre glose au sujet de la glose sur la glose.

«Résister au populisme culturel» annonce avec une grotesque emphase la tribune qui s’efforce laborieusement de démolir l’appel  «L’art, la culture, et la gauche». Diable, vaste programme ! Le chantier, en ces temps sarkozystes, est assez considérable. S’agit-il de s’en prendre aux grandes entreprises d’abrutissement télévisuel ? De résister à la vulgate qui voudrait que La Princesse de Clèves soit inaccessible aux postières ? Au suivisme moutonnier des médias vis-à-vis de «l’expo de l’année», du film à ne pas manquer, du CD «incontournable» de Lady Gaga ??

Que nenni ! Pour les cosignataires de cette pesante diatribe, le populisme culturel, c’est la défense d’«un art de la relation» (au passage, salutations à Peter Brook qui risque une violente émotion en se voyant embrigadé bien malgré lui dans les lourds bataillons du «populisme») ! Pour dénoncer «les fantasmes toxiques» partagés par bon nombre d’artistes mus par la conviction que l’art est politique, ils se sont mis à deux pour pondre ce (très) long réquisitoire des arrière-pensées qu’ils prêtent à l’auteur. Dans un commentaire de texte au bac de français, on parlerait de simple contresens. Mais comme on ne fera quand même pas l’injure à nos deux signataires d’imaginer qu’ils n’ont jamais lu Cassandre/Horschamp, dont Nicolas Roméas est fondateur et directeur, on est obligé de constater qu’il s’agit là d’une totale incompréhension, doublée d’une mauvaise foi délibérée. Pas très surprenant de la part de ces récidivistes notoires

On leur fera d’abord aimablement remarquer que les mots «establishment» et même «élitisme» ne font pas vraiment partie du champ sémantique de la revue, sinon entre guillemets, et que le mot «gotha» désigne ici (comme d’autres l’ont compris, mais pas eux) les barons autoproclamés d’une profession, celle de directeurs de structures de diffusion. L’insinuation de recyclage du populisme d’extrême-droite est non seulement complètement à côté de la plaque, mais d’une rare idiotie.

C’est d’ailleurs une constante de leur pensum en forme de procès, et de procès d’intention : il ne s’en prend pas, ou fort peu, à ce qu’écrit l’auteur, mais à ce qu’ils croient y lire, ce qu’ils voudraient y lire, dans une glose inquisitoriale qui renvoie aux querelles casuistiques d’un autre âge. Heureux commentateurs qui peuvent à loisir occuper un temps, précieux pour d’autres, à d’infinies spéculations théologiques! Ils commentent un texte imaginaire et leur interprétation, comme une maladroite psychanalyse sauvage, renvoie surtout à leur propres fantasmes et obsessions.

Car de quoi s’agit-il dans cette attaque pataude qui passe très loin de la cible (et qui n’a d’autre objectif que d’agiter l’eau de la mare pour faire remarquer l’existence de nos scribouillards en mal de reconnaissance) ? De défendre l’Art… Cela tombe bien, c’est en effet l’objet du texte et de la revue qu’ils ont si mal lus. À ce détail près que l’appel, comme Cassandre/Horschamp, fait tomber la pompeuse majuscule. À ceci près qu’eux le défendent contre la «culture», honnie, toujours suspecte de vouloir rendre consensuel ce qui ne l’est pas, et radotent l’antienne gnangnan de tous les débats sur les politiques culturelles : «L’art n’a rien à voir avec la culture». Et de se croire obligés de nous infliger les définitions scolaires de cette dernière, en en oubliant un certain nombre au passage. Le mot «création» serait devenu suspect, à les croire. Mais non, chers amis, grave erreur : il est tout juste galvaudé par de multiples «créatifs»…

Il est assez amusant de lire sous la plume de ceux qui n’ont pas de mots assez durs pour fustiger une vision édénique de la culture, cette sacralisation absolue de l’art et de l’artiste, catégorie supérieure de l’être que nos deux génies méconnus pensent certainement représenter. Ceux qui ont déjà parcouru quelques-uns des dérisoires divertissements de Simonot et subi le pénible pseudo-avant-gardisme-années-soixante de Scott, mesurent toute la dimension pathétique de la chose… Et cet étonnant couple de cirque a beau se défendre de toute volonté de «distinction», leur texte respire la triste arrogance du sachant, sacralise joyeusement les hiérarchies établies (par qui ?) et renoue sans honte aucune avec la bonne vieille mystique des «avant-gardes éclairées», voire éclairant le peuple, trop stupide, évidemment, pour adhérer ou s’intéresser à ce qui le surprend, ou le choque.

On n’aura pas ici la patience de répondre point par point à cette interminable et vaseuse dissertation. Soulignons-en simplement quelques absurdités, ou plutôt surinterprétations confinant au délire comme l’idée, par exemple, que l’auteur du texte défend des politiques culturelles et des productions artistiques différenciées en fonction de l’origine sociale et géographique des publics (banlieues, milieu rural…). Cassandre/Horschamp n’a de cesse depuis ses débuts de placer les marges au centre du débat et si nous insistons à démontrer l’inanité du vieux clivage entre «art» et «socioculturel», c’est évidemment pour prôner une exigence partagée. Rien n’est plus étranger à notre conception de l’art que le «ciblage» marketing envers des «publics», mot que nous ne cessons depuis 15 ans de réfuter ! Lorsqu’on veut jouer aux savants, peut-être est-il bon de commencer par apprendre à lire…

Mais on est surtout en droit de s’interroger sur la curieuse façon d’envisager une politique «de gauche» que prônent nos auteurs. Dans cette conception politique, il serait apparemment malvenu de bousculer les hiérarchies, de s’interroger sur l’obsolescence du clivage entre «haute»  et «basse» culture, de reconnaître l’aspect dialectique du caractère à la fois rassembleur et diviseur du geste artistique. Tout comme il serait interdit de s’interroger sur le statut du «créateur» démiurge, et de valoriser ce que Michel de Certeau appelait la créativité diffuse, ou le vieil Hugo le génie des peuples (alors même que les artistes les plus intéressants de la fin du siècle dernier et du début de celui-ci remettent précisément en cause ce statut d’«auteur», que les outils contemporains font voler en éclats). Coupeurs assidus de cheveux en quatre, nos auteurs ont manifestement pourtant beaucoup de peine à penser la complexité. Et leur conception d’un Art forcément incompris à ses débuts est non seulement démentie par les faits, mais foncièrement réactionnaire, ringarde, et idiote.

Rien de très étonnant de la part de ces gens. Ce monsieur Simonot, ce ne serait pas le même qui doutait jadis de notre amitié avec Pierre Bourdieu à l’époque où celui-ci participait avec nous à des débats publics, publiait dans notre revue et signait notre premier appel ?

On ne se refait pas.

Nicolas Roméas et Valérie de Saint-Do

_________________________________________________________________________________________________________________________
Liens :

En prime, un complément

Et pour ceux qui voudraient en savoir plus sur ces gens…