Billets tagués ‘Nadège Prugnard’

Aurillac, scènes de rue (II)

Mercredi 26 août 2009
0saves

Suite du vagabondage cantalou de Thomas Hahn, en texte et en images.

Aurillac en quête de définitions

Le soir, au café, trois jeunes de la région me voient éplucher le programme: «Vous pouvez nous recommander un spectacle? Il paraît que le off est meilleur que le in. » Je leur dis que dans le off on trouve le meilleur et le pire. Ils sont d’accord mais ils s’accrochent. «Le off, au moins c’est gratuit.» Ils croient que le in, c’est payant. Je leur explique que seuls quatre spectacles du in sont payants. Ils n’ont pas l’air convaincus. Leur seule journée de festival, ils vont la passer dans le off, je le sens. L’idée de la gratuité serait-elle aussi une et indivisible, voir plus, que la gratuité elle-même?

Les pendus de Nadège Prugnard et KumulusJe leur dis qu’il faut aller voir Les Pendus de Nadège Prugnard et Kumulus. C’est gratuit. Pour le public. Pour certains, dogmatiques, ça leur coûte. Vendredi matin, Prugnard et Bathélemy Bompard de Kumulus se trouvent «face à vous» pour dialoguer avec le public. Ca tourne à l’affrontement autour du bon usage du terme de «slam». Puisque la note d’intention annonce que dans la pièce, «quatre personnages slamment-squattent-éructent», ils se font allumer, voire insulter par deux défenseurs du slam communautairement correct dont l’agressivité laisse pantois. Très excité, le pôle masculin de ce duo m’explique que «le slam c’est une action collective où dans une soirée on désigne un gagnant.» Tout le reste, c’est «des scènes ouvertes, mais pas du slam.» J’objecte que j’ai abordé le slam, entre autres à travers Nada. «Il ne fait pas du slam. Nada t’a arnaqué,» rétorque-t-il. On a vite fait de tomber dans quelque guerre intestine. La présidente de la fédération française du slam accuse Prugnard et Kumulus d’inculture et de vouloir capitaliser sur la popularité de Grand corps malade. Sait-elle que le champion du slam en Allemagne vient de déclarer dans la presse qu’un débat parlementaire est « du slam tout craché »? S’il est vrai que les personnages pendus de Prugnard ne slamment pas, ils n’éructent pas non plus! Ils vocifèrent, ils gueulent, ils hurlent. Squattent-ils leurs cordes? Ce qui compte dans «slamment-squattent-éructent», ce sont les traits d’union (sic!). Mais là, ça dépasse le slam. Et partout dans la ville, des affiches annoncent des soirées slam avec la bonne vieille formule: «un poème dit = un verre offert.» Sans jury, bien sûr. C’est carrément dégueulasse, il doit s’agir d’une de ces arnaques d’usurpateurs anti-slam. Mais bon, maintenant je sais. Pour que ce soit du slam, il faut un jury et une compétition. C’est ça qui fait l’acte collectif. La communauté qui se crée sans compet’, elle est nulle et non avenue.

« Ce n’est pas vraiment de la rue » analyse un spectateur dans la navette qui nous ramène du haras national, après la représentation de Flux du Théâtre du centaure. Pourtant, tout y est. Un parcours, un public qui bouge pour suivre les acteurs sous un ciel étoilé, la possibilité de changer de position. Est-ce les chevaux qui dérangent? Si seulement quelqu’un pouvait nous dire une fois pour toutes qu’est-ce qui est quoi…

Concernant le nom du festival, les choses ne sont pas claires non plus. Sur leurs affiches, plusieurs compagnies annoncent leur participation à «Eclat». Ca fait des années que ce nom est enterré, officiellement. Sauf pour la municipalité. Voilà ce panneau jaune rue Paul Doumer, une véritable institution, qui annonce «Festival Eclat Circulation alternée.» Réutiliser le même panneau depuis toujours, c’est un acte écolo.aurpanneau

Aurillac, ville orange

Princesse Peluches passée à l'orangePartout, les créations chargent frontalement la violence de la guerre, du capitalisme et de l’argent. Caroline Amoros s’est trouvée une nouvelle couleur. Orange! Des oranges amères, «oranges au goudron amer», oranges peintes en noir-goudron, oranges écrasées sur le bitume. Sur le bitume, Miss O’range écrit ses réflexions et citations, en orange. Après Madame Lejaune, ça tombe à pic, surtout à Aurillac où les bus du réseau urbain sont d’un orange pétant, autant que le logo du supermarché devant lequel elle s’installe. Sa zone d’intervention se situe dans le non-lieu d’un centre commercial, son rond-point, ses parkings. Poupées Barbie carbonisées au barbecue, douchées à la limonade (orange) ou mitraillées au fusil paintball, en orange évidemment. Amoros déverse autant d’aliments que Rodrigo Garcia, mais dans la rue, c’est mieux accepté que sur scène. Et les propos de la Princesse sont mieux ciselés, plus incisifs. Sa violence finement distillée est condensée dans des anti-icônes de notre sainte-consommation, des images qui tombent comme des couperets. Sans doute, pour sa prochaine création, elle verra rouge.

Aurillac, ville du monde

La patriotica InteresanteAu Chili et en Pologne, c’est frappant, les compagnies de théâtre ne cessent d’aborder les fantômes du militarisme et du totalitarisme. Venue de Santiago, La Patriotico Interesante offre une sorte de concert punk pour dénoncer la violence subie par les enfants soldats. Ils nous rappellent que pour couvrir leur désespoir, ces derniers cultivent un goût pour le chic de la dernière mode, pour mieux jouir de leur pouvoir. L’idolâtrie des marques de luxe, en pleine désolation, crée un lien avec les enfants des banlieues européennes qui passent à la guerre civile. La pièce est simpliste, les acteurs sont médiocres. Mais on n’oubliera pas leur énergie explosive. Un duo de clowns est également venu du Chili. Ils pratiquent avec brio le jeu éternel du rapport de pouvoir avec le public, en manipulant les spectateurs avec des commandos sifflés. Leurs costumes évoquent autant l’armée que les camps de concentration. Ca n’a l’air de rien, mais leur virtuosité est bien plus fine que la déflagration de la Patriotico.

aurillac-22Le soir, les Polonais du Teatr Biuro Podozy livrent, place des Carmes, une adaptation gestuelle extrêmement sombre de Macbeth. C’est noir, gris, ténébreux. L’action se déroule dans les années 1940. Des officiers nazis sillonnent le parvis du palais royal en moto. Les sorcières manipulent le monde en exprimant leur douleur d’avoir perdu leurs fois à la guerre. Elles sont des Erynnies sur échasses, déguisées en bonnes soeurs catholiques.

Jamais on ne voit de Japonais à Aurillac. Par contre, les Coréens viennent en nombre. On ne voit pas de festivaliers obèses non plus. Ceci expliquerait-il cela? Quelque chose à voir avec la dernière enquête de l’OECD? Selon elle, la nation la moins obèse serait la Corée du Sud (gageons que la Corée du nord les battrait, mais elle ne fait pas partie de l’OECD, CQFD). Et devinez qui arrive en 2e place? La France! Mauvais présage pour les ventes de Salers. Mais regardez cette jeunesse de France, bronzée de son état, qui n’amène pas une gramme de graisse vers le Cantal et qui repart aussitôt le festival terminé, soulagée de milliers de canettes de bière, mais toujours sans le moindre soupçon de cellulite. En somme, ils sont aussi maigres que leurs chiens. Comparez-les aux CRS rondelets qui les épient au départ d’Aurillac et qui les épient de nouveau à l’arrivée, Gare d’Austerlitz! Mais qu’est-ce qui pousse la Compagnie bleue à se lancer dans un concours de beauté qu’elle n’a aucune chance de remporter? Pourquoi leur faut-il s’exhiber en plein espace public et montrer aux yeux de tous à quel point ils sont moches?

Textes et photos: Thomas Hahn