Le vertige des animaux avant l’abattage

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Avec son cycle consacré à Dimitri Dimitriadis, l’Odéon permet de découvrir un auteur fondamental du 20e et 21e siècle.

Par Thomas Hahn

Combien d’auteurs, combien de metteurs en scène ont tenté de trouver un tremplin contemporain pour s’élancer vers les mythes grecs ? Combien de tentatives de retrouver la sève d’un Euripide dans le monde contemporain ? Au résultat, beaucoup de belle prose, mais aucun moyen pour échapper à cette fatalité qui veut qu’on sacrifie, soit le rapport au mythe, soit le lien avec le monde actuel. Seul un Grec pouvait finalement donner un élément de réponse à cette question qui hante le théâtre contemporain, à savoir: Comment écrire une tragédie aujourd’hui?

Dans Le vertige des animaux avant l’abattage, Dimitriadis revisite les mythes tels Oedipe ou Cassandre en les replaçant dans le monde actuel, sans rien perdre ni de leur force intemporelle, ni du rapport direct au quotidien du spectateur, ni du trouble qu’on éprouve devant la déchéance des protagonistes. Ici il ne s’agit pas de réécrire à partir d’une oeuvre de Sophocle ou d’Euripide, mais de partir à la fois du monde actuel et de l’ensemble des mythes grecs, pour composer un traité sur la condition humaine.

Quel est ce vertige que l’humanité éprouve aujourd’hui? Depuis Auschwitz au plus tard, ce n’est plus le pouvoir des dieux qui remplit l’Homme de vertige, mais sa propre capacité destructrice. C’est pour cela qu’il semblait impossible d’écrire une tragédie de nos jours. Mais Dimitriadis démontre que c’est précisément pour cette raison qu’il faut écrire des tragédies aujourd’hui, et qu’on peut y arriver. Par ailleurs, il se peut que les dieux antiques étaient plus bienveillants avec l’Homme qu’il ne l’est lui-même. C‘est pourquoi les personnages d’A, B et C, à la fois les dieux et le chœur, incarnent tous ceux qui, dans nos sociétés, exercent un pouvoir sur les citoyens, à savoir les institutions politiques, scientifiques ou morales. Ils font écho au choeur dans Antigone: « Il est bien des merveilles en ce monde, il n’en est pas plus grand que l’Homme /…/ parole, pensée vite comme le vent, aspirations d’où naissent les cités… » Dimitriadis nous parle de notre époque à travers un langage empreint de métaphores ancestrales comme « semence » et « moisson ».

Le vertige des animaux avant l’abattage raconte l’histoire d’une famille qui semble représenter l’humanité dans son ensemble. Cette famille vit une ascension miraculeuse vers la richesse matérielle, suivie d’une chute vertigineuse vers le malheur. Une métaphore? On peut y voir l’éclatement d’une bulle spéculative à la bourse et même le devenir de l’humanité, de son essor porté par l’industrialisation jusqu’à sa probable autodestruction. La famille en question a un fils bisexuel qui passe ses nuits à tagger le nom de sa cellule révolutionnaire: Rage et Conscience. Logiquement, il sera abattu par la police. La chute matérielle va de pair avec une chute morale, d’inceste en inceste. Tout en sachant qu’il leur faudrait maîtriser leurs pulsions pour se sauver, les protagonistes en sont incapables. Dans le théâtre anglais ou allemand, on montrerait les personnages dans les détritus de leur consommation effrénée de drogues. La mise en scène de Caterina Gozzi est au contraire très sobre, et donc tragique, car clairvoyante. Une vraie Cassandre, en quelque sorte.

Il faut le dire à l’Homme, par-ci, par-là: Ce qui le met en danger c’est sa capacité à refouler ce qui lui déplaît d’entendre ou de regarder. Il est mis en échec par ce qui lui échappe, à savoir ses pulsions, et donc lui-même. Le vertige, ce sont les peurs de l’Homme devant sa liberté et la possibilité d’être heureux, la sensation de perdre le contrôle d’un réel qui devient de plus en plus insaisissable, à commencer par le langage. Est-ce l’Homme qui domine les mots ou faisons-nous face à un langage imposé qui conditionne ce que nous sommes?

C’est à ce niveau qu’un débat s’engage autour de la pièce. S’agit-il d’un constat d’impuissance, tel un oracle dévastateur, ou d’un avertissement? Pour David Wahl, le dramaturge de cette production, la cruauté qui se dégage de la pièce « n’est pas tant due à la déchéance de ces êtres qu’à leur inconscience du danger. Ou plutôt dans leur acceptation de leur chute. » Ce qui nous met sur les bons rails pour constater que Le vertige des animaux avant l’abattage est in fine une pièce écologique, la chronique d’un suicide collectif annoncé.

Le vertige des animaux avant l’abattage de Dimitri Dimitriadis, mise en scène Caterina Gozzi

Théâtre de l’Odéon/ Ateliers Berthier, jusqu’au 20 février

Cycle Dimitriadis jusqu’au 12 juin 2010

[->http://www.theatre-odeon.eu]


Un commentaire pour “Le vertige des animaux avant l’abattage”

  1. judith écrit ce commentaire

    bonjour, j’ai vu le spectacle mais personnellement cela ne m’a pas touché : c’était bien joué, décor exceptionnel, mais je trouve le texte très faible. A mon avis la réputation de Dimitriadis est usurpée : ce monsieur n’a RIEN inventé. Pourquoi déplacer la tragédie dans le 21è siècle ? celles de Sophocle et d’Euripide sont intemporelles. Bien à vous, Judith

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