Mesdames et Messieurs, Dansoir!
Dans un esprit explorateur et chaleureux à la fois, naît un festival qui est l’un des rares dans la capitale à mériter cette appellation non contrôlée. Qu’est-ce qu’un festival? Un rendez-vous artistique qui crée un état d’exception. Et qui dit état d’exception, dit: unité de lieu, de temps et d’esprit. C’est fait. Le lieu: Le Dansoir. Le temps: Deux semaines en février. L’esprit: Peau-éthique et peau-litique, pluri-, trans- et indisciplinaire.
Par Thomas Hahn
Indisciplines, festival au titre conflictuel, illustration parfaite de la crise de sens de la danse contemporaine. Un chapiteau en dur, un magic mirror, baptisé Le Dansoir. Karine Saporta eut l’idée de l’installer entre les quatre tours de la Bibliothèque François Mitterand, chaque année d’octobre à mars. Ce chapiteau d’une autre époque est une installation sur le parvis de la Bibliothèque François Mitterand, en décalage complet par rapport aux tours et par rapport au jardin intérieur dont il semble caresser les cimes. Un lieu du corps et du mouvement qui chatouille le monde des lettres. Pour mieux explorer comment un tel espace peut s’articuler avec la création chorégraphique, Saporta a invité Sabrina Weldman (1) à chercher les ouvertures nécessaires et à multiplier les prises de risque. Comme le spectacle frontal connaît aujourd’hui une certaine crise de sens, la possibilité d’explorer d’autres rapports au public est la bienvenue. Ce chapiteau romantique, conçu autour de sa piste de danse, est un prisme qui capte et incarne la mobilité des créateurs à l’esprit libre.
Ambiance magique carrément pour la performance/installation Did Eve need make-up? de Gaël Depauw. Une femme couchée sur un lit (de mort?), son corps nu transformé en une page blanche à décorer par les visiteurs. Alors ils se mettent à défiler, un par un. Dans le sas, on leur met des gants de chirurgie, avant de les lancer à la découverte d’un espace légèrement sacralisé. Dès le départ, l’ambiance invite à s’adonner aux frissons. Sur une table, des centaines de produits de maquillage. Cette femme s’offre à tous, pour leur permettre de créer une oeuvre d’art collective et éphémère. Cadavre exquis! Le jeu de mots devient jeu de peau. Dans son lit couvert de paillettes, la dormeuse intrigue. Traits, paroles et dessins apposés sur sa peau blanchie construisent une communauté, humaine et artistique. L’oeuvre est achevée quand le dernier visiteur a signé le pacte avec cette Belle au Bois dormant. Ensuite, tous sont invités à se regrouper autour du lit. C’est alors qu’elle se réveille, comme dans un songe, sous des paillettes qui pleuvent comme des baisers. Mais Gaël Depauw ne se limite pas au mystère. En prologue, elle explique la raison d’être, intime et liée à l’enfance, de cette recherche du trouble. Et pour prouver son « indiscipline », elle salue la communauté par l’unique orifice qui nous restait caché quand nous la décorions.
Le plancher encore enchanté par les paillettes de la veille, on découvrit Clyde Chabot qui y installa Un Musée (de théâtre). Dire que cette installation est interactive serait un euphémisme. Sans engagement total de la part des visiteurs, elle resterait lettre morte. Mais le risque est proche de zéro. Le principe est si limpide et stimulant qu’on n’hésite pas un instant pour se balader entre les bribes de textes disséminés au sol. Tous sont tirés de Hamlet Machine de Heiner Müller. Il suffit d’en choisir un ou plusieurs par lesquels on exprime quelque chose de son ressenti face à soi-même. A combiner avec une photo représentant le réel du monde actuel, pour s’y inscrire avec son corps et les citations choisis. Et là aussi, on participe à la création d’une oeuvre collective. Tous les « autoportraits » photographiques ainsi réalisés sont à (re)visiter sur le site www.inavouable.net. Et les paillettes au sol donnèrent envie d’y retrouver Gaël Depauw, dans son plus simple (mais néanmoins très complexe) appareil, en arborant du Heiner Müller recomposé, du genre « un monument / des deux côtés du front » ou « le fantôme / ma viande », brillamment insérée dans un paysage humain, urbain ou fantaisiste…
D’autres installations sont à venir. Karine Saporta présentera le 18 février « La danse contemporaine, une histoire de baisers et de morsures », à savoir une série d’interviews où les chorégraphes témoignent de leur souffrance au travail, liée aux conditions matérielles ou autres. Une parole qui pourrait, en se libérant, se révéler explosive.
Reste à voir comment les quelques chorégraphes travaillant sans participation de plasticiens ou autres éléments perturbateurs réussiront à résoudre l’équation du magic mirror. C’est par ailleurs Saporta elle-même qui, en amont du festival, prouva avec sa revue érotique La Maison Chéri-Chérie combien son espace est un gros trou noir avalant les meilleures intentions. Avec son ambiance cosy, Le Dansoir donne en effet l’illusion qu’il s’agit d’un espace intimiste. En vérité, c’est tout le contraire. Un magic mirror est un espace de liberté, mais un espace monstrueux. Et la liberté est totale ou elle n’est pas.
Jusqu’au 18 février 2010
(1) Critique au magazine Beaux-Arts


15 février 2010 à 16h50
Ben, finalement, ça ne donne pas vraiment envie d’y aller… On ne voit pas bien où sont dans cette manifestation artistique, traitées les urgence de ce temps ! Ne serait-ce pas le genre de pratique qui donne de bons prétextes à tous ceux qui hurlent contre un art incompréhensible et réservé à une « élite » ?
15 février 2010 à 22h56
Eh bien venez quand même ! L’urgence d’un corps qui se dissipe tandis que le genre humain tend à la virtualisation appelle et hurle sous le toit du dansoir et la menace des ziggourats où croupissent les rats de bibliothèque, feuilletant leurs écrans plasma (et j’ai beaucoup de respect pour les ras de bibliothèque) !
Ici on ne traite pas « spécialement » de notre temps mais on découvre des personnalités (et des personnes) qui s’y expriment et s’y inscrivent donc. Des enfants ont découvert dimanche une femme nue pour la première fois ; et quand je dis une femme, je ne parle pas d’une page de magazine ou d’une photo en milliards de pixels, je parle d’une femme, une beauté de chair, de poils, de muscles et de graisse, une beauté animale et douce, non plastique et lisse.
Si c’est l’élite, j’adhère…
15 février 2010 à 23h15
Pauvres enfants brimés qui n’avaient jamais eu l’occasion de voir leur maman nue… Oui, alors, en effet, je comprends, ça doit être très salutaire pour certains !