« Ici, on ne fait pas de littérature »
Je relaie ici la très belle lettre de Louis Paul d’Alembert, écrivain haïtien invité du festival Étonnants voyageurs, à Michel Le Bris. Belle illustration du mépris de certains fonctionnaires français envers les Haïtiens… et la culture.
« Cher Michel Le Bris,
Je ne sais plus si j’ai encore envie ni si, même en le voulant, je pourrai participer à l’émission La Grande Librairie à prévue le 28 janvier prochain en hommage aux victimes du tremblement de terre en Haïti. En tout cas, un certain M. Hervé Lebarbé m’a menacé, ce midi, de ne pas me laisser partir demain mercredi 27, malgré l’autorisation écrite déjà apposée sur mon passeport par la personne en charge. Dans cette situation difficile que nous vivons tous ici, je n’ai pas, en plus, envie de faire face aux préjugés de ce monsieur qui, visiblement, en a après les Haïtiens.
Tout a commencé à mon arrivée à la résidence de l’ambassadeur, le Manoir des Lauriers, où ont rendez-vous ceux qui souhaitent partir (repartir, dans mon cas) d’Haïti pour aller en Guadeloupe d’où ils peuvent prendre un avion pour Paris. De nombreuses personnes sont agglutinées devant la barrière de la résidence. Malgré la tension, l’ensemble des gendarmes en charge de la sécurité reste d’une grande courtoisie. Il convient à la fois de le souligner et d’apprécier à sa juste valeur leur fair-play. Idem pour le personnel de l’ambassade, en particulier Mme Chantal Roques. Jointe au téléphone, elle m’avait suggéré de préciser ma situation d’écrivain invité à la deuxième édition du festival Etonnants Voyageurs qui, comme vous le savez, n’a pu avoir lieu à cause du séisme.
Tout le monde est donc très courtois, sauf ce monsieur que, à un moment, j’entends traiter les gens en attente de « bande de bourriques qui ne comprennent ni le créole ni le français ». Pour ma part, tandis qu’il vise mon passeport, après lui avoir fait savoir que je suis le dernier écrivain invité d’étonnants voyageurs à ne pas être encore reparti, je lui demande si, à sa connaissance, il y a un avion prévu aujourd’hui. J’ai droit à : « Ici, on ne fait pas de la littérature », alors qu’il vient juste de répondre à deux journalistes français qui lui avaient posé la même question de revenir vers 15 heures… Je n’ai, bien entendu, pas relevé la provocation. Une fois à l’intérieur, tous ceux qui sont passés par ses fourches caudines ne cessent de se plaindre de son arrogance. D’après ceux-là, certains ont l’air de bien le connaître, il serait venu en renfort de Guadeloupe.
Une heure plus tard, une dame, peut-être du service consulaire, procède à un dernier contrôle des passeports, destiné visiblement à établir les priorités. Monsieur Hervé Lebarbé est assis à ses côtés. Une Française d’origine haïtienne, venue de province, et qui en est à sa quatrième tentative de départ depuis samedi, a le malheur de demander à la dame s’il y a un avion prévu dans la journée. M. Lebarbé, qui décidément apprécie les formules provocatrices, intervient pour dire : « Ici, ce n’est pas un aérotap-tap » ; le tap-tap, comme tu le sais, désigne les taxis collectifs en Haïti. Il n’a pas d’heure de départ ni d’arrivée.
Après nous être fait dire qu’il n’y a pas de vol prévu aujourd’hui et de revenir le lendemain, certains d’entre nous sont restés dans la cour de la résidence en attendant qu’on vienne nous chercher. A l’invitation d’une autre dame, M. Barbé s’approche et nous demande, en hurlant, de ne pas rester dans la cour. Ce que, soit dit en passant, il n’a pas cessé de faire chaque fois qu’une voiture pénétrait ou sortait de la cour. Cette fois-ci, je lui demande de s’adresser aux gens sur un autre ton. Il nous doit, ai-je ajouté, au moins le respect. Ce à quoi il répond qu’il a le droit de nous adresser la parole comme bon lui semble, et que nous pouvions, si nous le voulions, porter plainte : « Je n’en ai rien à branler », dit-il en appelant les gendarmes. En ce qui me concerne, s’est-il adressé à moi en particulier, je n’aurai qu’à prendre un avion privé, car il ne me laissera pas rentrer à la résidence.
Au moment où des marques de sollicitude nous viennent du monde entier, en particulier de la France, voilà comment ce monsieur Lebarbé se permet de traiter les gens. Je tenais, cher Michel, à ce que tu le saches.
Bien amicalement,
Louis-Philippe Dalembert »
27 janvier 2010 à 12h25
Google étant notre ami, voici ce qu’on apprend sur ce charmant personnage qu’a l’air d’être Hervé Lebarbé : http://www.montcelhaiti.com/evenements/index.html
« Dans le cadre attrayant du Ranch le Montcel localisé à Belot, 1,500m d’altitude, commune de Kenscoff, s’est tenu un séminaire d’information les 13-14-15 mai 2005, sur un problème brûlant, celui de l’insécurité en Haïti particulièrement à Port-au-Prince.
Ce séminaire a été animé par des professionnels connus, actuellement engagés dans la lutte contre l’insécurité à savoir Mr. Himmler Rébu, Mr. Carel Alexandre,Mr. Hervé Lebarbé,Mr. Mario Daguilh,Mr. Ashley Laraque. Un invité spécial a pris part à cette rencontre en la personne de M. Reginald Delva, conseiller au ministère de la justice en matière de kidnapping et autres affaires de la police.
Les thèmes débattus au cours de ce séminaire ont été:
* L’insécurité dans sa globalité, tant qu’individuelle que collective.
* Les mesures à prendre pour sécuriser notre environnement.
* Les précautions et actions à prendre contre le kidnapping.
* L’utilité d’avoir un chien à demeure, dans son véhicule.
Cet aspect a été brillamment présenté par Ashley Laraque « Maître Chien »suivi d’une démonstration d’attaque avec un berger malinois.
Une séance d’information détaillée animée par les panélistes et les précautions à prendre avec les armes à son domicile et quand on les porte.
* La pratique de tirs au fusil, au pistolet et au revolver.
Le Montcel offre différents services au secteur privé, aux organisations non gouvernementales et gouvernementales, religieuses et autres pour des rencontres sur des thèmes divers.
D’autres séminaires à thème, seront offerts dans les mois qui suivent. »
Évidemment, on ne peut pas à la fois penser sécuritairement et agir humainement, surtout dans le contexte d’hystérie sarkozyste qui a fauché la France, et qui, sans commune mesure avec le séisme haitien, est tout de même un séisme humainement consternant.
27 janvier 2010 à 20h07
Mr D’Alembert doit faire erreur…Il semblerait que la personne en question soit responsable d’une entreprise privée de sécurité, donc sans fonctions diplomatiques…
28 janvier 2010 à 0h11
[...] This post was mentioned on Twitter by Rezo.net, nonarc, GolumModerne, bilbatua, Rogue Selecta and others. Rogue Selecta said: RT @monachollet: #Haiti "Ici, on ne fait pas de littérature": du mépris de certains fonctionnaires français http://bit.ly/bQTRYp [...]
28 janvier 2010 à 20h48
« Mr D’Alembert doit faire erreur…Il semblerait que la personne en question soit responsable d’une entreprise privée de sécurité, donc sans fonctions diplomatiques… »
Elle est peut-être justement sous contrat avec les autorités diplomatiques françaises en Haiti : dans le contexte d’externalisation de tous les services publics, c’est très probable.
30 janvier 2010 à 12h31
Merci à M d’Alembert pour son témoignage. Quel scandale, quelle honte.
30 janvier 2010 à 15h43
Mr. Dalembert a completement raison. A un festival l’annee derniere a Jacmel, j’etais avec mon bebe et un francais de lONU fumait pres de nou et essouflait la fumee sur le visage du bebe. Je lui ai demande d’arreter et lui et ses copains riaient. Ils se croit des colons en Haiti.
6 février 2010 à 8h35
Cette personne n’avait effectivement rien à faire là. Mais la réalité est très loin de ce que vous imaginez.
Voici la réponse de M. Didier Le Bret, ambassadeur de France, faite à une amie : « Je suis au courant. Il est désormais persona non grata aux abords de la résidence. Je lui ai interdit de s’adresser à qui que ce soit. Je ne veux plus le voir devant le Manoir. Il n’a aucun fonction officielle. C’est le responsable de la sécurité haïtienne. Les gendarmes français sont seuls habilités à communiquer avec nos amis haïtiens ».
Louis-Philippe lui-même a souligné le travail formidable, et le constant dévouement du personnel de l’ambassade — et écrit à l’ambassadeur en ce sens.
Pour avoir été en Haïti pendant le tremblement de terre, je tenais à apporter ces précisions.
Michel Le Bris
Festival Etonnants Voyageurs