Avignon 2010 – Du sang frais ?
Mercredi 14 juillet 2010Il y a quelques semaines, nous étions nombreux dans les rues pour défendre le droit à ne pas travailler plus que de raison.
Dans la manif je croise la charmante Edith Rappoport, toute jeune retraitée de la Drac : elle a le moral dans les soquettes mais garde la tête haute, et ne se départit pas de son inaltérable sourire, qui a creusé avec le temps quelques tendres rides autour de ses yeux vifs et clairs. Elle doit aller aider ses anciens collègues qui quittent la rue de Charonne, dans l’est parisien, à s’installer dans de nouveaux locaux plus exigus, au centre de paris, quartier d’affaires… À quatre par bureau, ils ne disposeront même plus d’une chaise pour recevoir leurs interlocuteurs : les conditions d’exercice d’un travail peuvent être un bon révélateur de sa nature…
Surtout, elle a préparé sa petite enveloppe avec un chèque pour le festival d’ Avignon afin de pouvoir assister aux pièces qu’elle a soigneusement sélectionnées. Cette « accro du théâtre » ne peut pas ne pas… et pourtant, elle s’est vue refuser des invitations par l’administration du festival : allez ouste, du balais, place aux jeunes ! Même sort pour Philippe Duvignal, ex-critique d’Artpress et directeur de l’école de Chaillot, qui anime désormais le « Théâtre du blog », auquel collaborent quelques grands noms de la profession. Dans un contexte de restriction budgétaire, ce geste paraît révélateur de ce que en quoi la dite « crise » pourrait l’être vraiment : un appauvrissement profond si l’on n’en prend pas le contre-pied de façon volontariste.
L’argument qui semble invoqué serait que ces personnalités écrivent désormais pour le web, et que le festival craint l’invasion des blogeurs à la petite semaine, qui s’auto-proclament « critiques » de façon parfois un peu légère. Outre que la profession journalistique évolue sur ce point (la commission d’attribution de la carte de presse envisage une réforme pour s’adapter à ces nouveaux modes de publication), et que là, les « dinosaures » sus-cités semblent avoir une longueur d’avance sur l’administration du festival… on peut surtout s’interroger sur la motivation profonde qui sous-tend ce procédé. Qui a pris la décision ? Selon la typologie classique on répondra : des salauds ou des imbéciles. On pense à L’histoire du K de Buzzati… Saccage… Il me semble pourtant que s’il est une chose dont nous n’avons heureusement pas hérité de 68 c’est le besoin pulsionnel de « rupture » entre générations, c’est la conscience qu’il y a bien plus à gagner en s’inscrivant dans un rapport de transmission…
Ou alors, « ils ne savent pas ce qu’ils font » ? Ignorent-ils qu’Edith, alors demoiselle Lebettre, fut la journaliste qui a interviewé Vilar en 68 pour l’hebdomadaire communiste France Nouvelle ? Que cette femme a entièrement voué sa vie au théâtre, que nous lui devons beaucoup (et plus encore) pour la défense de nos créations ? Que sans elle par exemple les théâtres de Malakoff et de Choisy-le-Roi en banlieue parisienne n’existeraient sans doute pas ? Existeront-ils demain d’ailleurs ?
Enfin, un festival ne se juge-t-il pas à la qualité de ses publics (ou alors est-ce seulement la quantité qui compte désormais ?) Les multiples éditions spéciales des mags type Inrocks ou Telerama au contenu promotionnel plus ou moins « cheap », ne vaudront jamais un mot, ou deux lignes, de ces brillantes plumes, qui, compagnons de longue date de nombreuses aventures pionnières, ont la réalité du travail artistique chevillée au corps, et à l’esprit, et dont « l’autorité » ne se mesure pas en termes « d’audience » supposément quantifiée…
Cette histoire me plonge bien sûr dans une colère noire : vais-je moi aller demander mes places, en quelque sorte, « à leur place » ? Je ne me suis pour l’instant pas décidé à franchir le porche du cloître Saint-Louis, je me connais trop, capable de me laisser submerger par une humeur disons… cavalière (à la Bartabas quoi). Saccage, disais-je ? Puisqu’ils veulent du sang frais, après tout, pourquoi pas leur en donner ! Je tache de ne pas laisser se consumer mes ardeurs dans la fournaise avignonnaise : et si en définitive le mépris était la meilleure réponse ?
A suivre…
Ps : au moment où j’écris cette note, Thomas Hahn, collaborateur de nombreuses revues de danse, en France et en Allemagne, et animateur de l’émission théâtrale de Radio Libertaire, m’informe par mail du mauvais accueil reçu pour la presse « non-dominante » à « Châlon dans la rue »… Du coup, là non plus, lui n’ira pas. Rdv Là-bas… si j’y suis ?
