Une exposition des dessins et d’illustrations Pour adultes seulement : quand les illustrateurs de jeunesse dessinent pour les grands qui devait être présentée à la Bibliothèque Départementale de la Somme, à Amiens,
entre le 19 mai et le 19 juillet 2010 a effarouché la pruderie du Président du conseil général de la Somme, qui l’a brutalement fait fermer. Je relaie ici des extraits de la lettre de Janine Kotwica, commissaire de l’exposition d’illustrations à Christian Manable, Président du Conseil général de la Somme.

Affiche de Léo Kouper pour l'exposition
«Monsieur le Président
J’ai appris avec une stupeur vite remplacée par la colère votre décision arbitraire, inique, absurde et ridicule d’interdire l’exposition Pour adultes seulement, sélection bon enfant de dessins, gravures et peintures gentiment érotiques d’illustrateurs, pour laquelle j’ai eu une commande écrite, en date du 14 janvier 2009, émanant de Hervé Roberti, Conservateur en chef de la Bibliothèque départementale de la Somme.
J’ai travaillé d’arrache-pied au commissariat de cette exposition à laquelle 25 artistes, qui publient dans le monde entier, ont prêté ou réalisé spécialement des oeuvres et pour laquelle Léo Kouper, affichiste de grand renom, a réalisé cinq projets. Nous les avons, le 17 février 2010, soumis à votre Directeur du développement culturel qui a conforté (avec un enthousiasme, sincère, m’a-t-il semblé) celui que nous préférions, plébiscité aussi par tous ceux que nous avions consultés. Il a exprimé également, mais il ne pouvait en être autrement étant donnée leur exceptionnelle qualité, son admiration pour les originaux que j’avais apportés.
J’ai eu un deuxième entretien cordial avec David Andrieux, en présence de deux autres collaborateurs, la semaine dernière. Rien ne laissait présager alors votre oukase qui m’a laissée dans un état proche de la nausée. Si cette exposition heurtait votre délicatesse, vous aviez largement le temps d’arrêter les frais, à tous les sens du mot, beaucoup plus tôt. Cette interdiction, à 11 jours de l’ouverture, est une faute et une vilénie.
Vous avez brutalement désavoué votre conservateur, au service du département depuis 15 ans, à quelques semaines de son départ en retraite, et c’est ignoble.
Vous avez traité avec mépris le travail de votre personnel, qui s’est investi avec enthousiasme dans la préparation d’une exposition particulièrement jubilatoire.
Aucun égard non plus pour les 26 artistes qui ont mis généreusement leur talent à notre service. En échange, nous leur avions promis des catalogues et des cartes postales. Cette promesse-là, il faudra, bien sûr, la tenir mais ce sera une bien dérisoire compensation.
Moi aussi, je suis déboutée après deux ans d’un travail intense et mes choix remis en cause avec la plus grande grossièreté : votre cabinet n’a même pas pris la peine de m’aviser directement et de me donner les raisons de cette anastasie, sans doute parce qu’elles sont difficilement avouables.
Un département des énergies … piétinées, hélas !
En 35 ans de travaux au service de l’illustration, c’est la deuxième fois que je suis confrontée à une censure aussi bête que méchante. Il faut dire que la première fois, c’était, non en Picardie, belle province de notre Doulce France, mais en Tunisie, état totalitaire comme chacun sait. En mission pour le Ministère des Affaires étrangères, j’ai vu mes livres confisqués à la douane par la commission de censure. Heureusement, l’Ambassadeur de France, homme intelligent et cultivé, a vite réglé le problème. Et j’ai été fière d’appartenir à la patrie des Droits de l’Homme qui honore la liberté d’expression et défend ses citoyens contre les barbares ciseaux d’Anastasie.
J’ai vu quelquefois des politiques intervenir sur les choix des bibliothécaires mais c’était toujours à propos de publications en direction de l’enfance et surtout du fait
[...]
Que ce soit, ici, un parti démocratique qui intervient, non pas pour infléchir les choix, ce qui eût pu, à la grande rigueur, être supportable, mais carrément pour interdire une exposition qui s’adresse ouvertement aux adultes m’a ôté le sommeil. J’ai pour maigre consolation que je ne vote pas, pour l’instant (nous avons une maison à Saint Valery), dans la Somme et que je n’ai pas le regret cuisant de vous avoir donné ma voix.
La censure artistique est un phénomère rare et extrêmement grave, une atteinte insoutenable à la liberté de penser et de créer. Cela m’a rappelé, mutatis mutandis, certains diktats de si triste mémoire contre l’Art dégénéré.
[...] Vos conseillers fréquentent-ils parfois les musées et expositions ? Dans une époque où la burqua fait débat, ne seraient-ils pas tentés de voiler, au Louvre, la nudité de la Vénus de Milo, d’occulter, à Orsay, L’origine du monde, et dans nos mairies, de cacher le sein qu’ils ne sauraient voir de notre jolie Marianne ? Avec nos petits dessins bien anodins, nous sommes loin de Lucian Freud ou de Bettina Rheims exposés en ce moment avec succès à Paris. Tartuffe était-il picard ? Voulez-vous donner l’image d’une province ignare et rétrograde?
[...]
Il est encore temps de vous rétracter …
Mais si Amiens s’obstine à refuser cette belle exposition dont je suis très fière, elle ira ailleurs, dans un pays de culture, de liberté et d’ouverture d’esprit.
[..]
J’espère, Monsieur le Président, que vous reviendrez sur votre décision avant qu’on ironise sur votre (sous) développement culturel et vous prie de croire, très provisoirement, en ma confiance.
Janine Kotwica
( La Porte Moneau, le 9 mai 2010)
Je laisse juges les lecteurs du caractère scandaleux des images…
Mais on se tromperait et on ferait preuve d’une parisianisme aussi arrogant que ridicule en laissant croire que la Picardie a le monopole de la censure! La préfecture de Paris s’est illustrée, ce week-end, en empêchant la tenue de la performance de Princesses Peluches alias Caroline Amoros.
Nous avions dit ici tout le bien que nous pensions de son alerte orange, performance décapante où l’on oblige les flux incessants de la situation à s’arrêter, à déplacer le regard, et où l’on grille des Barbies sur barbecue. Mais Princesses Peluches, déjà objet du courroux du très droitier mairie de Cuers, a troublé la délire obsessionnel sur l’ordre et la sécurité à Paris. La Préfecture l’a sommée (sans mauvais jeu de mots) de renoncer aux trois-quarts d’une performance pourtant montrée à Aurillac et annoncée de longue date à Paris par la coopérative 2R2C.
Les talibans de l’ordre public se drapent, bien sûr, dans des impératifs de sécurité: la Bourse où se jouait le spectacl accueillait le marché, une autre manifestation– syndicale– était prévue, la circulation était intense en ce jour de grand week-end?… Mais cela pose tout de même la question du quadrillage étouffant de l’espace public à Paris. Y a-t-il encore un peu de place pour l’impromptu (annoncé en l’occurrence), l’effraction, le détournement, peut-on y faire oublier une heure le règne de l’ordre marchand et sécuritaire? ou la ville est-elle condamnée au caractère de musée et mortifère que ses habitants sont de plus nombreux à déplorer?

Photo J-M Coubart
À voir ici: quelques autres traces de cette Orange au goût amer (Photographie de JM Coubart)
Valérie de Saint-Do
Dernière minute: le communiqué de l’Observatoire de la Liberté d’expression de la LDH:
«Le conseil général de la Somme se couvre de ridicule en censurant une exposition de dessins
L’exposition « Pour adultes seulement : quand les illustrateurs de jeunesse dessinent pour les grands », qui devait se tenir à la bibliothèque départementale de la Somme, à Amiens, du 19 mai au 19 juillet, a été annulée, à onze jours de son inauguration, par le président du conseil général de la Somme, alors qu’elle était programmée depuis plus d’un an.
Le directeur de la bibliothèque a passé commande de cette exposition à Janine Kotwica, enseignante et spécialiste du livre pour jeunes. Vingt-six dessinateurs de renom y participaient, pour une soixantaine d’œuvres de grande qualité dues à Lionel Koechlin, Bruno Heitz, Nicole Claveloux, Tomi Ungerer… Le résultat, validé par le directeur, était une exposition d’un érotisme chaste et malicieux. Qui aurait pu s’offusquer de découvrir qu’André François, qui amuse les enfants depuis un demi-siècle avec ses Larmes de crocodile, avait aussi réalisé des gravures de sirènes aux seins nus, ou que Louis Joos, qu’inspirent ordinairement les musiciens de jazz, peignait parallèlement des corps féminins ? L’affichiste de cinéma Léo Kouper (Jacques Tati, Charlie Chaplin) en avait réalisé l’affiche, qui devait également former la couverture du catalogue. On y voyait un simple pinceau vertical, sur fond rose, pouvant donner l’illusion, de très loin, d’un pubis.
Comment cette idée de censure est-elle venue à Christian Manable, président socialiste du conseil général de la Somme ? Aucune explication officielle n’a été donnée à cette annulation. Le rôle des politiques n’est pas de réprimer les œuvres mais de favoriser leur diffusion. Il appartient au public de juger l’exposition, et les élus doivent laisser le public accéder librement aux œuvres. Le rôle des politiques est aussi de tenir les engagements pris.
L’Observatoire de la liberté de création demande au conseil général de la Somme de revenir sans délais sur sa décision ridicule, et exige que cette exposition puisse ouvrir comme prévu et que son catalogue soit imprimé.
Les artistes, la sensualité et l’humour font notre monde meilleur, bien plus que les censeurs.»