Archives de la catégorie ‘MicroCassandre’.

« De très vieilles ombres sont de retour et nous fixent sans trembler. »

Mercredi 1 septembre 2010
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À la veille des rassemblements qui ont lieu samedi 4 septembre 2010 partout en France à l’initiative de 50 organisations citoyennes et partis politiques contre « les dérives du sarkozysme » (tautologie?) et à l’occasion du 140e anniversaire de la République française (lire ici l’appel), le poète Patrick Chamoiseau* nous fait parvenir ce message, reproduit sous forme d’affiche et de carte postale (en pièce jointe), à diffuser largement.

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(Pour télécharger et imprimer l’affiche en haute-définition suivez ce lien)

Retrouvez en cliquant ici l’entretien publié l’été dernier dans la revue Cassandre/Horschamp, et ci-dessous son introduction par Nicolas Roméas :

Cet aède d’une mondialité fraternelle, ce grand parleur de notre langue qui lui rend sa charge et son âme, souple guerrier d’un monde haletant au carrefour des possibles, vieil enfant au cœur sédimenté, né dans l’île de Martinique (dont l’emblème est le colibri), ce noble descendant d’esclaves à la pensée marronne a choisi d’écrire depuis son pays dominé, cet archipel fluide, les Antilles, anciennes colonies aujourd’hui grosses de nos inspirations les plus précieuses, dont il épouse et sublime le combat.

Patrick Chamoiseau, qui publie aujourd’hui Les Neuf Consciences du Malfini, a récemment commis, avec Édouard Glissant et quelques rhapsodes amis, l’un des plus beaux gestes poétiques et politiques lancés au monde depuis des lustres, le Manifeste pour les « produits » de haute nécessité, hommage, appel, ouverture, chant profond scandé de foi et de désir, pour et avec les grévistes de Guadeloupe et de Martinique, incantation au devenir humain.

Avec Quand les murs tombent, ils ont, et de belle façon, rendu son vrai visage à la notion d’identité, si souvent et tristement réduite et galvaudée.

Et, comme le faisaient jadis troubadours et griots, ils saluèrent l’arrivée d’Obama d’un chant lyrique et ambitieux : L’Intraitable Beauté du monde.

Il était important de croiser ce poète, ce frère aimé, dans les combats spirituels que nous devons mener.

Les hyènes hurlent et les caravanes passent…

Jeudi 29 juillet 2010
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La caravane-école du Hanul (Photo No mad's land)

Colère.

Colère noire en lisant toutes les conneries débitées sur les Roms, que l’on parle des « gens du voyage », absurde terminologie bureaucratique, ou de ceux récemment arrivés de Roumanie et Bulgarie.

(Oui, excusez-moi, mais le langage de ce billet ne sera pas châtié.)

Colère de voir les sinistres du gouvernement reprendre à leur compte toutes les beauferies des bas du Front, des « trafics » aux « Mercedes.

Il y a trois mois, dans la grande prescience qui lui vaut son nom, Cassandre publiait dans son numéro 81,«L’autre, sans qui je meurs» un dossier consacré à ce « peuple de promeneurs »(1) et à sa culture.

Je ne reprendrai pas ici l’ensemble des discours forts d’un Tony Gatlif, d’un Marcel Courthiade (titulaire de la chaire de romani à l’INALCO), d’un Alexandre Romanès pour démonter l’ensemble du ramassis de clichés qui nous est infligé aujourd’hui par le gouvernement de Vichy, et vous renvoie à cette lecture (on peut se le procurer ici en version numérique!). Précision en revanche: j’utilise le mot « Rom » à la fois pour ceux que la France appelle « gens du voyage » (Gitans, Manouches, Roms de l’Est présents de longue date et Français) que pour les migrants, comme le préconise l’Union Romani internationale.

Je vais juste ici démonter un cliché asséné par tous les blaireaux, sur tous les forums, et que le sinistre de l’Intérieur a cru bon de légitimer en le reprenant à son compte.

« Comment font-ils pour rouler dans des Mercedes et avoir de grosses caravanes alors qu’ils sont au RMI? » glapit le chœur des lobotomisés.

1/ Les caravanes et les grosses bagnoles, cela ne concerne qu’une partie des Roms installés en France de longue date… qui contrairement aux débilités assénées à répétition, travaillent. Et ce travail, ça va du médecin au ferrailleur en passant par le commerçant. Eh oui, il y a beaucoup de Roms qui exercent des métiers tout à fait classiques, sont sédentaires et se fondent dans la population (ce que ceux qui sont attachés à la singularité de cette culture peuvent regretter, mais c’est un autre débat).

2/ Parmi les itinérants, beaucoup travaillent aussi (boulots temporaires, précaires…eh bien oui, comme beaucoup de gens aujourd’hui, ou réguliers (marchés notamment).

Le camp du Hanul, récemment détruit par le zélé et musclé préfet Lambert, chargé de "rétablir l'ordre" en Seine St-Denis

3/ Les Roms migrants arrivés récemment de Roumanie et Bulgarie n’ont pas droit au RMI, ni droit au travail suite à une disposition scélérate qui exige des employeurs de Bulgares et Roumains des CDI, plus un droit de 900 euros à payer pour les embaucher. Vous connaissez beaucoup d’employeurs prêts aujourd’hui à verser de l’argent pour embaucher, et prêts à embaucher en CDI? Et vous vous étonnez qu’ils mendient?

4/ La caravane est souvent le SEUL patrimoine des Roms itinérants (et on ne tracte pas une caravane avec une twingo, bananes) . Quand un jeune couple se marie, la communauté fait une tontine (collecte) pour les aider à se la payer avec la voiture. Ça ne suffit pas forcément, alors le couple fait appel à des organismes de crédit qui prêtent à des taux usuraires.. puisqu’ils n’ont pas droit au crédit immobilier, la caravane n’étant pas reconnue comme habitat. Et pour ceux qui s’étonneraient qu’on leur accorde des prêts, jamais entendu parler des subprimes et des prêteurs peu scrupuleux quand  aux risque de surendettement? Au demeurant et quoi qu’assènent les menteurs professionnels, elles sont rarement neuves, leurs voitures et caravanes…

« Angélisme »!, brameront les cons.

Non.

Les problèmes chez les Roms sont tout autre que là où on veut les voir. La délinquance ça existe. Là comme ailleurs. Aux effets moins graves que celle en col blanc. Mais les braves gens dont se moquait déjà Brassens ne payent probablement jamais leur femme de ménage au black, ne roulent ni bourrés ni au dessus des limitations de vitesse, et déclarent scrupuleusement leurs impôts? Non?

La question Rom, elle se pose surtout dans la négation de leur singularité culturelle, qui leur a précisément permis de survivre (Voyez à cet égard le magnifique Liberté de Tony Gatlif).

Dans le paternalisme des églises évangélistes qui lui aussi met à mal leur culture (dans certains camps, les hymnes ont remplacé la musique traditionnelle! )

Dans le consumérisme et la désespérance qui piège bon nombre de jeunes Roms .

Dans les batailles entre associations (ce n’est pas forcément simple entre les Roms français et les migrants récents! ) et la confiscation de leur parole.

Dans le double bind qu’ils subissent  entre l’envie de citoyenneté et d’égalité toujours déniées (parcours du combattant pour avoir une carte d’identité pour les Français, plus carnet de circulation à faire viser) et la crainte de perdre une singularité toujours stigmatisée (le mur du çon ayant récemment été explosé par le député Jacques Myard, coutumier de ce genre de records, qui veut « sédentariser les gens du voyage »).

« Intégration » au risque de l’uniformisation (et qui a envie d’être « assimilé » à la France sarkozyste?) ou « Droit à la singularité » (qui fait si peur aux intégristes du républicanisme droit dans les bottes, tendance Marianne), volonté de voir émerger une élite rom et peur de perdre son âme. Ce sont des débats qui traversent les communautés (du moins, quand elle ne sont pas dos au mur pour leur survie). Ce sont à elles de les trancher.

En attendant, on croyait avoir tout subi de ce gouvernement, mais chaque jour est pire que le précédent.

Les dernières annonces sur des Roms  et l’expulsion des campements de partout, ça porte un nom: épuration ethnique.

Et la volaille de droite ou républicaniste dure poussait des cris de pucelle effarouchée, quand on parlait de « Vichy » ou de « rafles »…

Alors, salut à toi Django Reinhardt, salut à toi Tony Gatlif, salut à toi Camaron de la Isla, salut à toi Emir Kusturiça, salut à toi Marcel Courthiade, salut à vous Alexandre et Délia Romanès, salut à toi Lajko Félix, salut à toi Otto Dix (eh oui!) salut à toi Éric Roux-Fontaine, salut à toi Mattéo Maximoff, salut à toi Omar Sharif (eh oui!), salut à toi Georges Cziffra, salut à vous les Gitans, Sinti, Roms, Manouches, et sachez que ce gouvernement ne nous représente pas, nous qui nous sommes nourris de vos musiques et de vos images, nous qui sans vous mourrions.

Valérie de Saint-Do

P.S. Dans un océan de clichés et de conneries, voici quand même quelques articles qui méritent d’être lus:

http://www.monde-diplomatique.fr/cartes/roms

http://www.slate.fr/story/25519/que-veulent-dire-les-mots-roms-tsiganes-et-gens-du-voyage

http://www.paperblog.fr/1002009/le-racisme-anti-roms-des-discours-semblables-a-ceux-des-nazis/

http://777socrate.blogspot.com/2010/07/les-gens-du-voyage-sen-vont-en-fumee.html

http://www.cafebabel.fr/article/34506/villages-rroms-reve-politique-realite-sociale.html

Avignon 2010 – «  Quand tu aimes il faut partir »

Vendredi 23 juillet 2010
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Ma mission « d’envoyé spécial » à Avignon pour microCassandre touche aujourd’hui à sa fin. Comme toujours dans ces moments charnières, sentiment partagé : le soulagement se teinte d’une légère mélancolie. C’est Livchine, le grand Livchine, qui a le bon mot, citant Cendrars : «  Quand tu aimes il faut partir… ». Heureusement Jean-Louis Fabiani, professeur à l’Université d’Avignon, nous fait bien rire aujourd’hui avec son billet sur la « Cité des excès » publié sur son blog de Mediapart. Je ne résiste pas au plaisir de le citer ici :

« Le 22 juillet, comme chaque année à pareille époque, Avignon fait une overdose : trop de djembés, trop de bombardes, trop de binious, trop de bières, trop de shorts, trop de lectures de France Culture la tête au soleil, trop de femmes de prêtre, trop de moonwalkers, trop de Georges Banu, trop de journalistes qui disent que c’est un mauvais cru, trop de couscous aux lardons, trop d’Antoine de Baecque, trop de sexe de style belge, trop de one man show comiques comiques si on veut d’ailleurs, trop de nourriture avariée, trop de Nicolas Truong.
Et seulement vingt-cinq minutes sublimes de Régine Chopinot.
Le 22 juillet, les Avignonnais voudraient être à Douarnenez. »

Je ne peux que partager ce sentiment de fullitude, et c’est vrai que je n’ai pas entendu beaucoup de coups de cœur assumés, que j’avoue n’avoir pas eu moi-même la sensation de faire de découverte majeure et que la succession des plaisirs d’un art partagé au quotidien, notamment dans tous les espaces périphériques du In (lectures de La 25e heure, Sujets à vif, Théâtre des idées…) ou à Villeneuve (chartreuse et chapiteaux inclus), comme les joyeuses rencontres dont ce blog se fit partiellement l’écho, n’ont pas suffit à endiguer le sentiment de vacuité libérale qui plane désormais sur cette foire d’un théâtre pourtant partout et pour tous.
Chaque fois on se dit aussi qu’on aurait peut-être pu éviter, faire ce fameux « pas de côté », à l’instar de l’ami Bojko par exemple, qui prétexte cette année que sa mobylette n’aurait pas tenu le coup pour l’emmener jusqu’ici, alors qu’on sait qu’il a traversé avec elle des steppes bien plus lointaines…, ou encore rester à Paris avec Roger Després, qui coule des jours heureux à la Ferme du Bonheur, au cœur des cités de Nanterre et pourtant bien loin de l’agitation urbaine…
Je ne crois pas pour autant que cette année soit particulièrement « un mauvais cru », pour reprendre l’expression sus-citée : il semble plutôt que les deux directeurs, dont on sait qu’ils sont sur la sellette, aient tenté une édition sans grand risque, de façon à ne pas faire trop de vagues… En ce sens ce serait donc même plutôt une réussite !

« Les Avignonnais voudraient être à Douarnenez » dit Fabiani… Outre l’excellent festival de cinéma Gouel ar Filmoù, que nous couvrirons j’espère cette année encore pour la revue, cela m’évoque surtout une citation attribuée à Aristote, qu’on retrouve en exergue sur la couverture du numéro de janvier des Cahiers de la Maison Jean Vilar : « Il y a les morts, il y a les vivants, et ceux qui vont sur la mer… »

Pensée pour le sublimissime travail (et comment dire plus encore?) présenté l’année passée par Claude Régy avec le comédien Jean-Quentin Châtelain : Ode maritime de Pessoa…

Je comptais justement hisser les voiles et me mettre un peu au frais à Bréhat. Je crois que je ne résisterai pas à opérer aussi un détour par l’Île de Groix, où quelques pirates viennent d’ouvrir un improbable nouveau lieu autogéré… (cliquez ici !) Bon vent !

Avignon 2010 – Critique de la critique (de la séparation)

Mardi 20 juillet 2010
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Il y a des lendemains qui chantent, d’autres qui déchantent et certains qui se font attendre… Je disais ici il y a quelques jours que nous parlerions d’art, « et peut-être même de théâtre ». J’étais loin d’imaginer alors l’attente qu’un simple mot sur ce blog périphérique de la revue pourrait susciter. Après quelques jours, ne voyant « rien » venir, les silences réprobateurs se sont mués en avalanche de reproches : Comment ? Pas de critique de spectacle ici ? Et moi et moi et moi ? disent les artistes. Et nous et nous et nous ? disent les publics.
S’il faut se justifier, ce sera en un mot : dans l’univers de consommation poussée qu’est devenu le festival, nous ne souhaitions pas particulièrement ajouter du bruit au bruit. Qu’attend-on en effet d’un critique ? Des conseils, des jugements, aussi « injustes » soient-ils, des prétextes à aller voir tel ou tel spectacle, du blabla en somme. In girum imus nocte et consumimur igni… («  Nous tournons dans la nuit et nous consumons dans le feu »), disait Debord.
Pourquoi avancer les yeux bandés, faut-il vraiment être « guidé » pour oser pénétrer la profusion d’offre du In et du Off, et surtout : par qui ? Le plaisir, chaque jour renouvelé à Avignon, semble pourtant plutôt tenir au fait que, pour profiter de tel ou tel spectacle, réentendre un texte, s’émerveiller du jeu d’un comédien, il faut pouvoir se laisser surprendre, accepter de se perdre, et in fine inventer soi-même son chemin dans ce labyrinthe sans minotaure. A chacun d’y marquer sa trace, d’y vivre ses rites… Les miens passent parfois par des lieux communs, comme celui de la Maison Vilar, du Centre de poésie ou encore de la délicieuse boulangerie du Carré de Blé près du cloître Saint-Louis. Peu importe au fond cette absence d’originalité, tant que je m’y retrouve, toujours surpris.
Les innombrables terrasses de la ville, où s’échangent les bons conseils du jour, restent souvent les meilleures sources de découverte. Nombre de plumes se font aussi un régal quotidien, accordant leurs satisfecit ou, plus rarement, déversant la rancœur de leurs attentes déçues. A quoi bon dès lors ajouter sa voix au concert des blogeurs ? Quelle « valeur ajoutée » tenter d’imposer, par l’analyse, le savoir ou la persuasion, dans ce joyeux capharnaüm ? Ce qui semble faire autorité ici c’est le peuple, l’expression directe de son suffrage, qu’il ne manque d’ailleurs pas de manifester au gré des rencontres qui s’improvisent à chaque coin de rue, à la moindre occasion. C’est donc à cette communauté des vivants que nous nous sommes plutôt attachés, nous amusant à en dépeindre quelques figures marquantes et nous gardant bien de décerner tel ou tel prix à une aventure artistique plutôt qu’à une autre. Parlant ainsi cependant, nous espérons avoir parlé d’art autant que de culture, de la façon dont il se fabrique, dont il se vit et s’échange, dans sa part humaine.

Puisque demain toutefois, il nous est demandé de réinvestir la position de « critique », lors d’un débat du Festival Off*, c’est la critique elle-même que nous mettrons en critique.
Deux ouvrages parus cette année sur le sujet méritent d’être mentionnés, dont nous reparlerons plus en détail sur ce blog ou dans la revue : Carnets critiques, par Diane Scott, et Pour une critique partisane, quelques preuves à l’appui par Jean-Marc Lachaud.
Cassandre, elle, entend promouvoir une « nouvelle critique », qui se dégage des critères esthétiques et ne se contente pas de juger l’« objet » mais appréhende le geste de l’art dans une vision qui prend en compte la relation à l’histoire, aux publics et aux lieux.
Il eut été facile à cet égard de s’appuyer sur quelques lieux repérés de longue date (Les Carmes, les Halles, les Doms, les Hivernales, la Chapelle du Verbe Incarné, la Manufacture, la Condition des soies…), et les célébrer comme ils le méritent (en évitant toutefois le recueil promotionnel à l’instar du récent « tiré à part » du magazine Mouvement). Mais, dans ce que présentent les équipes artistiques, le phénomène de concentration a atteint à Avignon une telle densité que le travail de distinction en fonction des critères sus-cités ne semble plus pouvoir s’établir au sein du festival. Nous insisterons donc plutôt sur la critique « en dialogue » avec l’artiste et les publics, avec des analyses et commentaires venus d’autres champs que le seul monde artistique, qui questionnent les valeurs d’un art en prise avec la société; en l’occurrence Bruno Boussagol, metteur en scène et lui-même critique théâtral, s’entretiendra avec Nicolas Roméas, fondateur et directeur de Cassandre-Horschamp, à propos d’une pièce de la compagnie Brut de béton jouée dans cette édition du festival**. Vous êtes aussi invités à participer !

A demain donc !

* Les chroniques critiques d’AF&C. Mercredi 21 juillet 2010 à 17h au Village du Off : Ecole Thiers, 1, rue des Ecoles
** Women 68, même pas mort. A 13h50 (durée 1h20) au Théâtre de l’Observance, 10 rue de l’Observance Résa : 04 88 07 04 52

Avignon 2010 – Des visages, des figures…

Lundi 19 juillet 2010
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Avec les chauds/froids des salles climatisées, un coup de mistral impromptu peut-être, et la fatigue des jours et des nuits qui s’enchainent (jusqu’à en devenir « esclave »?), une sérieuse baisse de tension a failli me laisser sur le carreau pour quelques jours, et le blog avec…

Atteint de fièvre quasi-délirante, dans la cité des papes j’attends un miracle, même misérable, et me prends à rêver que Michaux viens me chercher. Il m’emmène à la rencontre du pachyderme de Barceló, posé sur la place du Palais telle une toupie immobile. Un sentiment de compassion m’emplit pour cette bête condamnée à « exister à l’envers » : prouesse risible qui dans un équilibre vertigineux défie les lois de la gravité.

La « toupie » : c’est aussi le surnom que nous avons donné à la belle Hortense, co-directrice du festival, tant elle est obligée de se tourner et se retourner dans tous le sens pour satisfaire aux multiples attentions dont elle fait l’objet lors des réceptions au Verger. Sa sollicitude envers chacun la verra-t-elle récompensée par une reconduction de son poste l’année prochaine ?

Alité, la tête lourde, un carrousel fantasmagorique se met en marche sous mes yeux hallucinés… y défilent quelques têtes aperçues aux coins des rues ces derniers jours…

En premier lieu bien sûr, au milieu de son « Magic Mirror », le généreux Christophe Galent. Il défend avec un talent certain et un volontarisme nécessaire son projet exigeant : les « Rencontres du off » au sein de « Avignon Festival et Compagnies » (AF&C). Il m’a dégoté un lieu au calme, où je peux enfin me ressourcer et travailler confortablement… Grâce à lui, ce blog peut continuer !

Celui qui vient après, comme dans un jeu de miroirs déformants, c’est Jean-Michel Ribes. La rumeur sur sa suite à la direction du Festival n’est pour l’instant ni infirmée ni confirmée… Si vous êtes sans réponse, ne vous inquiétez pas, c’est juste que pour l’instant son téléphone est cassé : Virginie, son assistante, me montre l’écran figé de l’Iphone, je me sens moins seul…

Dans ce drôle de bestiaire, revoici Laure Adler. Elle sort du Big Bang de Philippe Quesne. La « non-proposition » de l’artiste en a laissé plus d’un pantois. Elle reste sur sa réserve et elle a ses raisons : l’esprit critique n’est plus de mise quand on risque soi-même d’y être confronté. Si toutefois elle est finalement nommée à la tête du Festival, comme cela commence à se murmurer, en duo avec Olivier Py, on est prêt à parier que même le collectif H/F n’en vienne rapidement à déchanter.

Le défilé de tête continue, voici Martine Aubry, place des Corps Saints, elle cherche sans doute une place pour Keersmaeker. Rentrera-t-elle ? Au moment où son mari commence à apparaître dans les médias, c’est ici en compagnie de sa fille qu’elle s’affiche. Une famille unie et soudée comme le parti socialiste ?

Et hop, en voici une autre de tête, bien raide cette fois-ci, et toujours not dead, c’est le musicien Christian Olivier, poète pugiliste qui n’adoucit pas les mœurs. Il m’explique que ça roule pour son label installé à Paris, rue Boyer dans le 20e, mais que du coup, il a rouvert un petit lieu avec les Chats pelés, une espèce de libraire-galerie, dans le quartier historique d’Aligre, rue Faidherbe, « pour les copains ». Une bonne piste « horschamp » pour notre numéro de rentrée, où nous avons justement décidé d’explorer les chemins de traverses, avec ceux qui ont quitté les « autoroutes » pour inventer d’autres modes de création, de production et de diffusion alternatifs.

D’autres ont pris le chemin inverse : je croise Florence Marguerie à l’Ecole d’art, une ex des Tamérantong, qui s’occupe maintenant de Rodophe Burger. C’est elle qui a monté le bal du 14 juillet : heureusement qu’Higelin est venu lui sauver la mise ! N’empêche cette énergie rock, notamment lors des lectures de la 25e heures, donnent un coup de vent frais au festival. Belle réussite, et bravo à Gaspard Lanuit, Jeanne Added et tous ceux qui ont joué le jeu !

Voilà Jérôme Rouger, qu’on croise toujours par hasard dans quelque troquet interlope. Il parade avec son petit numéro sentimentaliste du moment où il raconte son enfance rurale. Je m’étais juré de ne pas en parler, pour ne pas en dire du mal, parce que justement, son spectacle est tout sauf mal, mais ce type bigrement doué peut à mon avis faire cent fois mieux; moins complaisant je veux dire. Et c’est d’ailleurs ce qu’il m’annonce : son prochain spectacle parlera de politique… en rapport avec l’intime. Connaissant la facétie du bonhomme, le cocktail risque d’être détonant. Impatience !

Frédéric Hocquard, qui tente de ne pas se départir d’un air sérieux depuis qu’il est à la tête d’Arcadi, me dit qu’il a bien reçu mon courrier le mettant en garde à propos de Noiriel. Il m’avait confié vouloir l’inviter à débattre à la rentrée, je lui avait donné des arguments en contre, à l’appui de la critique d’Olivier Neveux parue dans la RILI. Le débat aura-t-il lieu? Rdv au prochain épisode…

Sylvia Botella ne travaille plus avec Alexandra Badea. Bon, Fuck you Eu.ro.pa joue néanmoins à l’Utopia République, tant mieux ! Elle accompagne toujours Lucille Calmel, l’artiste multi-media, mais en plus, elle a pris cette année la rédaction en chef de Scènes, la très belle revue de la Maison de la Bellone à Bruxelles, dont l’édition hivernale se fera avec Jean-Michel Bruyère en commissaire invité. Bravo !

Toujours aussi lumineux, Boris (Charmatz) se demande comment donner une dimension internationale à son travail de « Musée de la danse », pour l’instant peu reconnu en France somme toute, tout en habitant véritablement le centre chorégraphique dont il a la charge à Rennes. La simplicité, la franchise de cet homme font plaisir à voir; et son questionnement est très pertinent.

Il suffit de voir Charlotte Lipinska, la jeune journaliste qui monte qui monte… à force d’être partout, elle ne sait plus où elle est. Je la croise près du camion-régie d’Arte où mon amie Tina m’a invité; elle est en direct : « Merci d’avoir passé cette journée en notre compagnie, et bonne soirée sur France 4 euh… sur Arte ! »… Bon soyons juste, devant la caméra elle n’a pas perdu tous ses moyens, elle n’a pas cité France Inter !

D’autres sont aussi sur tous les fronts mais ont moins de mal à se situer. D’ de Kabal qui a triomphé l’année passée à la Chapelle du Verbe incarné avec son magnifique opus « Ecorce de peine » accompagne cette année des jeunes des CEMEA, en toute simplicité. Il sort aussi un livre dont nous publierons quelques extrait bientôt sur le blog. Ça c’est de l’éduc pop’ de luxe !, comme dirait Brigitte Mounier, la fondatrice du Manifeste (voir post précédent)

Pascal Le Brun Cordier qui était toujours ici, là et ailleurs à la fois avec ses rencontres « Art espace public« , part lui s’implanter à Montpellier. Il y lance une nouvelle saison, une « Zone Artistique Temporaire », à horizon 2010-2020. Il a raison, il faut voir grand ! Pour démarrer, il cherche un « truc » autour d’Antigone, un matériau fait de récits de l’approche que chacun a pu avoir de ce texte universel. Si vous le rencontrez vous pourrez lui raconter votre histoire. Ah mais… toujours aussi véloce, il est déjà reparti, direction Châlon…bref, vous pouvez toujours le joindre par mail…

Implantés, d’autres le sont depuis longtemps, et chez Benedetto aux Carmes, même en son absence on croise toujours autant de grandes et belles figures, de Gérard Paris-Clavel à Bernard Lubat sans oublier Philippe Caubère of course. Avec de telles amitiés, ces soirées-là sont toujours d’une belle intensité, à condition de ne pas se laisser envahir par le culte mémoriel, con !

Autre tribu, c’est cette année autour de Faustin Lynekula – on parle de sa version de Bérénice dans la revue -, que nombre d’artistes tournés vers l’Afrique se retrouvent : Dieudonné Niangouna, Eva Doumbia etc. Jacques Peigné, qui laisse Cultures France pour partir au Chili (avec Darcos, c’est moins drôle?), célèbre son départ avec eux. Tant que ceux-là seront au festival, on a encore des chances de passer de bons moments. N’empêche on est aussi tenté d’aller les voir ailleurs, en Afrique peut-être, parce qu’ici en France, ils passent leur temps à se traiter mutuellement de « bounty » (« noir à l’extérieur, blanc à l’intérieur »)…

Vient enfin la cohorte des journalistes. J’ai beau éviter les générales, les premières et les conf. de presse, on passe son temps à se croiser. Je n’en citerais que trois, parce que tel est mon bon plaisir :

Vincent Cambier. L’infatigable des 3 coups, qui comme moi se demande dans quel ordre lire « l’annuaire » (le catalogue du festival du Off), c’est un outil assommant. Je crois que Devos avait la réponse : Sans dessus-dessous !

Méreuze. Cuilà faut le croiser à la bonne heure : avant c’est pas la peine et après c’est déjà trop tard… C’est quand même le seul journaliste que je connaisse qui écrit dans un canard catho (La Croix en l’occurrence), et qui a L’Internationale comme sonnerie de portable !

Et puis Thibaudat enfin. Toujours fringuant même s’il a quitté Libé depuis un bail déjà. Je m’étonne cependant : je lis son blog : pas un papier pour l’instant… Silence depuis le décès de Terzieff…
On comprend ce deuil, et on le respecte. Peut être aussi, plus prosaïquement, que Rue89 est non-accrédité ?

Ouf, la fièvre s’estompe difficilement, je vais bientôt pouvoir ressortir… Mais après ce manège, j’avoue que j’ai encore un peu le vertige. D’autant que demain, c’est la bande à Siné qui débarque au cinéma Utopia pour « semer sa zone »… tous aux abris !

Demain je raconterai pourquoi je n’ai pas publié ici de « critique » de spectacle à proprement parler…

A suivre…

Avignon 2010 – Art dramatique ?

Jeudi 15 juillet 2010
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Hier soir au bar du Off, le célèbre « Delirium », je peux témoigner que Françoise Billot et Laurent Ruquier se sont superbement ignorés. Bon le name-dropping est vraiment le jeu le plus ridicule dans le phénomène de « concentration » qu’on subit ici, si je commence on n’a pas fini de rigoler… Mais j’arrête.
Tout de même, que faisait cette grande courge radio-télévisuelle dans l’antre des fêtards avignonnais ? On murmure qu’il prépare une pièce sur l’affaire Bettencourt. Pourvu que ce ne soit pas Bétancourt… Allons, soyons pusillanime : welcome camarade !

A Paris paraît-il, il pleut ! Des cordes ! Tant mieux, ils en seront pour leurs frais avec leur défilé de République bananière… Ici, journée citoyenne et politique chargée : le « Renouveau identitaire » a annoncé par Facebook qu’il organisait un apéro saucisson/pinard comme celui récemment interdit à la Goutte d’or. Des cellules de veille, et une chaîne de téléphone portables se sont organisées en urgence : No Pasaran !
En parallèle place Pie, rdv pour une « manif de droite »…, l’actualité donne matière à pas mal de slogans : Moins d’impôts pour les riches !, Libérez Bettencourt !, Instituteurs, chercheurs, profiteurs !, Intermittents fainéants !, Pas d’allocs pour les dreadlocks ! Cigares oui, Cuba no !… etc.

(Retrouvez les photos de Marie Augustin, en ligne ici)

À la même heure au cloître Saint-Louis, l’ensemble des formations politiques de gauche se retrouvent à l’invitation du Front de Gauche pour parler de « La gauche face à l’enjeu culturel », la question posée étant : « Quelle pensée, quel projet ? ». Cigale avait préparé le terrain, reprenant notamment à l’écrit des extraits des interviews vidéos produites pour la réunion au TGP : « Une société sans art et sans culture? », Cassandre/Horschamp étant chargée d’y agiter la parole.

Relevé sur le vif :
Le représentant du Parti de Gauche insiste sur la nécessité d’une défense vigoureuse du service public, mais, appliqué à la culture, celui-ci n’est pas considéré en vertu de sa spécificité et n’est approché qu’à travers le prisme de la « cohésion républicaine ». Par ailleurs, il reproche aux artistes de ne pas assez investir le champ social et politique…
Celui de la Gauche Unitaire ne se départit pas d’une position au charme révolutionnaire indéniable, mais aux accents tellement dogmatiques qu’elle finit par apparaître comme tout à fait « hors-sol ».
Le Vert est décidément pas mal, quand il parle de lutte des classes notamment !, mais se décrédibilise en citant Delors : « Nous ne devons plus soutenir des choses structurantes mais des initiatives accompagnantes »…
Pierre Laurent, pour le PCF, est le seul dirigeant national présent. Mais le rang fait-il l’homme ? Heureusement il est bien entouré, car sur ces questions, ce tout nouveau dignitaire semble avoir des épaules encore un peu frêles pour endosser le discours qu’il présente, pourtant bien charpenté par ailleurs.
Le PS, enfin… sa responsable culture se réfère comme tous les autres à l’interpellation de Nicolas Roméas sur le fait que les enjeux d’art et de culture ne peuvent plus être absents des discours publics et politiques. Nous tacherons de la prendre au mot, et attendons avec impatience le prochaine déclaration de Martine Aubry à ce sujet…

Pour conclure, Valérie de Saint-Do, citant Mona Cholet (L’imaginaire de droite) et Yves Citton (Mythocratie) rappelle que le néo-libéralisme s’appuie sur un puissant système d’industries culturelles, qui a aussi pour moteur un imaginaire fait de « storytelling » et pose la question de savoir quel imaginaire la gauche veut y opposer.

Des mots, des actes… le lendemain, c’est manif.
L’arrivée du cortège voit les bureaux du cloître Saint-Louis fermés, Hortense Archambault, co-directrice du festival, légèrement en retrait derrière un rangée de flics, à son corps défendant ?…
Dans la cour les représentants syndicaux, professionnels et politiques s’installent en ordre dispersé face au seul représentant du Ministère, le pauvre Georges-François Hirsch, qui rase littéralement les murs. On attend des actes, et donc… encore des mots ! Il répète à l’envie le mantra du jour : « Ayez confiance… », décliné selon les « éléments de langage » préparés rue de Valois. Ce petit jeu de théâtre entre gens de théâtre, ne prend pas, avec un « public » citoyen cruellement absent; les syndicats osent quand même parler de mobilisation. Les politiques viennent ensuite montrer pâte blanche, et parfois un peu les crocs aussi. Comme tout ça sent un peu la resucée, on appelle à la rescousse un grand intellectuel médiatique dont on taira pourtant le nom par discrétion (un certain Bruno T.), qui est vraiment là pour faire avancer le schmilblick : ce qu’il dit tient en trois phrases : il s’agit de faire de la politique « autrement », à savoir « être plus nombreux » et pour cela « s’envoyer des mails ». Bravo. On oublie d’applaudir mais le coeur y est.
Les choses sérieuses commencent quand le gros Pilou, patron du syndicat des patrons, fustige une politique du « Plus zéro ». Là, Hirsch sort de ses gonds : Non, il s’agit d’une politique du « Moins zéro ». Bataille de chiffres autant que d’idées ! Pendant que les vieux caciques nous rejouent la guerre de 68 à l’envers, je scrute l’assemblée clairsemée : où sont passés « les émergents qui n’en finissent pas d’émerger » par exemple ? Ils ont déserté bien évidemment… comme tant d’autres. Tout cela ne nous rassure en rien. Tant mieux, nous n’étions pas venus pour cela, mais bien pour rester mobilisés.

Allez promis, demain on parlera un peu d’art, voire même de théâtre !

A suivre…

Avignon 2010 – Du sang frais ?

Mercredi 14 juillet 2010
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Il y a quelques semaines, nous étions nombreux dans les rues pour défendre le droit à ne pas travailler plus que de raison.

Dans la manif je croise la charmante Edith Rappoport, toute jeune retraitée de la Drac : elle a le moral dans les soquettes mais garde la tête haute, et ne se départit pas de son inaltérable sourire, qui a creusé avec le temps quelques tendres rides autour de ses yeux vifs et clairs. Elle doit aller aider ses anciens collègues qui quittent la rue de Charonne, dans l’est parisien, à s’installer dans de nouveaux locaux plus exigus, au centre de paris, quartier d’affaires… À quatre par bureau, ils ne disposeront même plus d’une chaise pour recevoir leurs interlocuteurs : les conditions d’exercice d’un travail peuvent être un bon révélateur de sa nature…
Surtout, elle a préparé sa petite enveloppe avec un chèque pour le festival d’ Avignon afin de pouvoir assister aux pièces qu’elle a soigneusement sélectionnées. Cette « accro du théâtre » ne peut pas ne pas… et pourtant, elle s’est vue refuser des invitations par l’administration du festival : allez ouste, du balais, place aux jeunes ! Même sort pour Philippe Duvignal, ex-critique d’Artpress et directeur de l’école de Chaillot, qui anime désormais le « Théâtre du blog », auquel collaborent quelques grands noms de la profession. Dans un contexte de restriction budgétaire, ce geste paraît révélateur de ce que en quoi la dite « crise » pourrait l’être vraiment : un appauvrissement profond si l’on n’en prend pas le contre-pied de façon volontariste.

L’argument qui semble invoqué serait que ces personnalités écrivent désormais pour le web, et que le festival craint l’invasion des blogeurs à la petite semaine, qui s’auto-proclament « critiques » de façon parfois un peu légère. Outre que la profession journalistique évolue sur ce point (la commission d’attribution de la carte de presse envisage une réforme pour s’adapter à ces nouveaux modes de publication), et que là, les « dinosaures » sus-cités semblent avoir une longueur d’avance sur l’administration du festival… on peut surtout s’interroger sur la motivation profonde qui sous-tend ce procédé. Qui a pris la décision ? Selon la typologie classique on répondra : des salauds ou des imbéciles. On pense à L’histoire du K de Buzzati… Saccage… Il me semble pourtant que s’il est une chose dont nous n’avons heureusement pas hérité de 68 c’est le besoin pulsionnel de « rupture » entre générations, c’est la conscience qu’il y a bien plus à gagner en s’inscrivant dans un rapport de transmission…
Ou alors, « ils ne savent pas ce qu’ils font » ? Ignorent-ils qu’Edith, alors demoiselle Lebettre, fut la journaliste qui a interviewé Vilar en 68 pour l’hebdomadaire communiste France Nouvelle ? Que cette femme a entièrement voué sa vie au théâtre, que nous lui devons beaucoup (et plus encore) pour la défense de nos créations ? Que sans elle par exemple les théâtres de Malakoff et de Choisy-le-Roi en banlieue parisienne n’existeraient sans doute pas ? Existeront-ils demain d’ailleurs ?
Enfin, un festival ne se juge-t-il pas à la qualité de ses publics (ou alors est-ce seulement la quantité qui compte désormais ?) Les multiples éditions spéciales des mags type Inrocks ou Telerama au contenu promotionnel plus ou moins « cheap », ne vaudront jamais un mot, ou deux lignes, de ces brillantes plumes, qui, compagnons de longue date de nombreuses aventures pionnières, ont la réalité du travail artistique chevillée au corps, et à l’esprit, et dont « l’autorité » ne se mesure pas en termes « d’audience » supposément quantifiée…

Cette histoire me plonge bien sûr dans une colère noire : vais-je moi aller demander mes places, en quelque sorte, « à leur place » ? Je ne me suis pour l’instant pas décidé à franchir le porche du cloître Saint-Louis, je me connais trop, capable de me laisser submerger par une humeur disons… cavalière (à la Bartabas quoi). Saccage, disais-je ? Puisqu’ils veulent du sang frais, après tout, pourquoi pas leur en donner ! Je tache de ne pas laisser se consumer mes ardeurs dans la fournaise avignonnaise : et si en définitive le mépris était la meilleure réponse ?

A suivre…

Ps : au moment où j’écris cette note, Thomas Hahn, collaborateur de nombreuses revues de danse, en France et en Allemagne, et animateur de l’émission théâtrale de Radio Libertaire, m’informe par mail du mauvais accueil reçu pour la presse « non-dominante » à « Châlon dans la rue »… Du coup, là non plus, lui n’ira pas. Rdv Là-bas… si j’y suis ?

Avignon 2010 – Hospitalité

Mardi 13 juillet 2010
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Arrivée au festival, petite pause au café Domus, quelques mots jetés en vrac, tout droit sortis du TGV.

Je me réjouis cette fois encore d’être accueilli par H, un ami qui ouvre toujours largement sa maison aux gens de passage. Ce grand gaillard chevelu aux allures de viking normand égaré en Provence est profondément bon : il offre chaque année à une bande de jeunes gens passionnés d’art et de théâtre l’opportunité d’assouvir leur passion artistique dans ce défouloir géant qu’est le festival, tandis que lui, en habitant local et militant chevronné du NPA, se méfie plus que tout de l’invasion juillettiste, et se tient farouchement à l’écart du « festival bourgeois ».

La maison, autrefois située à Villeneuve, avait l’avantage non négligeable de la fraîcheur des hauteurs et bénéficiait en outre d’une magnifique serre, dans laquelle poussaient quelques légumes et autres « herbes folles »… Cette année nous sommes en ville, mais la terrasse éclairée à la bougie et le petit jardin offrent encore un cadre prometteur pour les soirées où festivaliers intermittents et travailleurs culturels, acteurs sociaux des quartiers du Vaucluse et universitaires européens, copains des Jolie Môme ou étudiants de France et de Navarre (salut à toi Olivier Neveux !) ont pour habitude d’invoquer joyeusement les grands noms qui les font vibrer, de Vilar à Benedetto, en passant par Gatti, tandis que les camarades trotskystes, et autres sympathisants du Front de Gauche se réfèrent au Che, à Morales ou Lula, et fustigent cette machine non-désirante gangrénée par une culture parisienne toujours suspecte d’élitisme, d’utopie romantique et de marchandisation. Le difficile dialogue de l’art et de la politique s’y prolonge souvent tard dans la nuit… heureusement, il n’est jamais fini !

Ce havre exceptionnel est salutaire dans cette immense foire où il y aurait parfois de quoi se perdre : le blog du « Bruit du off » annonçait récemment la couleur, visant avec a propos la « bigarisation » racoleuse des affiches qui envahissent les ruelles depuis des années. Greg Germain, depuis qu’il a pris la tête de l’association du Festival Off, ne semble pas vouloir (ou pouvoir ?) juguler ce débordement par le bas. Paradoxale position quand on sait l’exigence éclairée qu’il applique à la programmation de son théâtre, la Chapelle du Verbe incarné, où on ne manquera pas cette année d’aller réentendre les textes de Mahmoud Darwich interprétés par le grand Mohamed Rouabhi.

En parallèle dans le In, « l’événement » annoncé pour l’ouverture du festival est une luxueuse exposition d’un plasticien contemporain… Faut-il rappeler qu’originellement la « Semaine d’art dramatique » a misé sur la poésie et le théâtre, précisément car cet outil a la spécificité de reposer sur l’humain. Y placer en exergue une manifestation autour d’un « objet » contemporain n’est-il pas un contre-sens symbolique, d’autant plus qu’on sait ce champ investit par des codes de domination sociale induits, et qui s’acoquine allègrement avec le marché ? Bref, je ne ferais pas ici le détour sur quelques questions déjà abordées en 2005, mais le problème reste non résolu… D’un côté le cul donc, de l’autre le fric… tant que les deux ne seront pas trop étroitement liés, on ne parlera qu’avec prudence des symptômes d’un festival putassier, car on veut à toute force garder foi en l’art et en l’homme. Ni d’une civilisation « totalement » décadente, car partout ailleurs l’art vit. À condition de sortir de ses cercles endogames et de réinvestir les différents espaces de la société. Sinon pourquoi ? Et comment ? Difficilement. Mais « on se bat », disait l’ami Léo.

On ressent cela de façon encore plus cruciale quand on revient du Manifeste, l’aventure artistique exemplaire, initiée il a y 7 ans par Brigitte Mounier dans le désert culturel du littoral nord et la zone industrielle dunkerquoise, où la ville de Grande Synthe fait figure d’exception, offrant un bel équipement qui permet à des stagiaires de toutes origines sociales et de tous âges, de travailler pendant 10 jours avec des compagnies professionnelles de très haut niveau, pour un « théâtre motivé ». A l’issu des stages : trois jours de restitutions, débats et représentations, cette année sur les rroms, la désobéissance civile, ou la dette des pays industrialisés. Une véritable explosion d’art et de politique, avec un public joyeux et concerné : là quelque chose de rare se passe. Brigitte Mounier parle d’un outil « d’éducation populaire de luxe » : elle a raison, la luxuriance des idées et des émotions échangées compense largement l’économie de moyens avec laquelle elle réalise cette courageuse aventure. Bien évidemment, on en reparlera plus en détail dans le prochain numéro de la revue dès la rentrée…

A suivre…

Ps : Mon I-Faune étant retourné à la jungle de la ville juste avant de partir, je ne peux agrémenter ces notes d’illustrations saisies sur le vif, qui seraient pourtant bienvenues ! Je retrouve quand même dans mon ordi cette image prise l’année dernière au coin d’une ruelle, mettons que ça fera l’affaire pour cette fois !