Le souffle d’Anna

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Invitée pour la première fois à Paris en 2004 (à l’âge de 84 ans), célébrée depuis, notamment par plusieurs films et une exposition rétrospective au Musée d’art contemporain de Lyon1, l’infatigable Anna Halprin reste pourtant largement méconnue de ce côté-ci de l’Atlantique.

Le film de Ruedi Gerber, Anna Halprin, le souffle de la danse, qui sort dans les salles françaises ce mercredi 12 décembre, contribuera sans doute à porter au grand jour la personnalité attachante et l’humanité de cette dame de 92 ans, et à donner la mesure des innovations qu’elle a introduite dans cet art « vital » qu’est selon elle la danse.

« Breath made visible », « le souffle rendu visible », voilà ce qu’est la danse pour Anna Halprin, non pas seulement un art, mais une expression « valable » pour tous les âges et qui peut s’étendre à presque tous les domaines de la vie « puisque lorsqu’on arrête de respirer, il n’y a plus de mouvement ». Breath made visible, c’est le titre originel d’Anna Halprin, le souffle de la danse2, le long métrage que Ruedi Gerber consacre à celle qu’il désigne comme une « légende vivante ». Merce Cunningham y fait une très brève apparition pour témoigner du rôle joué sur la côte Ouest des États-Unis par cette danseuse, chorégraphe et pédagogue américaine (née en 1920) qui, comme lui et à la même époque, mais en suivant une voie totalement différente, va très tôt se dégager de l’influence de la modern dance à laquelle elle a été formée, pour rechercher de nouveaux modes d’appréhension du mouvement.

Installée en Californie à la fin des années 1940 – un éloignement physique du « foyer » de la création chorégraphique et, plus largement, artistique d’alors, qui, d’une certaine manière, favorisa sa prise de distance intellectuelle et esthétique –, elle y fonde la Dance Cooperative qui prendra, en 1955, le nom de San Francisco Dancers’Workshop (SFDW). Sa « base », son espace de travail, est la plateau de danse à ciel ouvert que son mari Lawrence Halprin, architecte paysagiste, a construit pour elle au milieu des arbres, à côté de leur maison. Dans ce laboratoire d’expérimentation pluridisciplinaire qui accueille des plasticiens (Bob Morris), des musiciens (La Monte Young, Terry Riley, Morton Subotnik, Meredith Monk) et, bien sûr, de nombreux danseurs parmi lesquels le butoka Tanaka Min, Eiko et Koma, mais aussi Trisha Brown, Simone Forti ou Yvonne Rainer qui allaient devenir des figures majeures de la postmodern dance3, Anna Halprin commence à travailler à partir d’improvisations, élabore le concept de « tâche » (task) qui consiste à réinvestir des actions simples de la vie quotidienne (marcher, se vêtir, porter des objets) et rompt avec nombre de conventions : ainsi, elle refuse tout mimétisme (entre les danseurs et le chorégraphe, les élèves et le maître), opte pour des lieux alternatifs, l’utilisation de vêtements de tous les jours… et elle sera l’une des premières à introduire la nudité en danse – ce qui, on s’en doute, dans l’Amérique puritaine des années 1960, lui vaudra quelques démêlés avec la censure.

Par ailleurs chez Halprin, l’engagement social et politique n’est jamais dissocié de la recherche artistique. Ainsi, au lendemain des émeutes du ghetto de Watts à Los Angeles, en 1965, elle met en place un travail de recherche avec des habitants noirs de ce quartier et un groupe de blancs de San Francisco, qu’elle réunira pour la création de Ceremony of Us – Right on ! À la suite de cette expérience, elle crée la première compagnie de danse multiraciale aux États-Unis. Et, pendant la guerre au Viêt-nam, elle intervient dans l’espace public avec des « actions de protestation théâtrales ».

Au milieu des années 1970, sa guérison d’un cancer l’amène à travailler avec des personnes atteintes du cancer et du sida : « On ne peut pas empêcher les événements d’arriver, aussi désagréables ou menaçants soient-ils. Mais chacun peut utiliser l’art comme une aide pour supporter ces événements. » « Avant mon cancer, dit-elle encore, je vivais pour mon art, après l’ art est devenu pour moi un moyen de vivre. » Elle s’éloigne un peu plus encore des lieux de spectacle traditionnels, commence à envisager la dimension rituelle de la danse et, en 1978, avec sa fille Daria Halprin, elle crée le Tamalpa Institute, institution pionnière en matière d’art-thérapie. « Je ne suis pas une thérapeute, insiste-t-elle. Ce que je cherche, c’est à saisir les relations entre la vie et l’art. »

Ruedi Gerber, dans son film, s’est davantage attaché à transmettre cet aspect du parcours d’Anna Halprin, c’est-à-dire la manière dont sa vision de la danse est étroitement nouée aux événements de sa vie, ainsi que l’importance qu’elle accorde à la nature et aux éléments, que le rôle déterminant qu’elle a joué dans l’émergence de la postmodern dance ou l’influence qu’elle exerce, aujourd’hui encore, sur nombre de chorégraphes et danseurs, partout dans le monde.

Projet au long cours, Anna Halprin, le souffle de la danse, se compose de nombreux entretiens avec Anna Halprin, son mari Lawrence, leurs deux filles, Daria et Rana qui racontent leur enfance dans cette bulle un peu étrange, voire « anormale » qu’était leur famille élargie au nombreux hôtes de passage, ainsi que John Graham et A.A. Leath, les deux danseurs avec lesquels, au sein du San Fransico Dancers’ Workshop, Halprin a collaboré, expérimenté, « abattu des barrières » pendant près de 20 ans. Nourri de nombreux documents, extraits de films, photographies, archives de presse, le film s’appuie plus particulièrement sur Returning Home (2003), un film d’Andy Abraham Wilson dans lequel Anna Halprin danse seule, en contact avec la nature, et From 5 to 110, une autobiographie dansée qu’elle a présentée à New York en 2002, dans laquelle elle se raconte et se projette : « À 5 ans, j’ai commencé à danser (…). À 40 ans,j’ai dansé pour la justice sociale et pour la paix (…). À 100 ans, je danserai l’essence des choses (…). Et à 110 ans, je danserai les choses telles qu’elles sont. »

 Myriam Bloedé

1. Ainsi, au-delà des reprises de pièces d’Halprin et de l’exposition « À l’origine de la performance », organisée à Lyon par Jacqueline Caux, le film d’Alain Buffard, My lunch with Anna (2005), et ceux de Jacqueline Caux, Out of boundaries (2004) et Who says I have to dance in a theater (2006), ont été largement diffusés depuis leur sortie, en dehors cependant du circuit commercial.

2. Un titre qui, en explicitant son sujet, l’identité du moins de celui-ci, perd beaucoup de sens sur la nature de son sujet…

3. Ce courant qui émerge dans les années 1960 et auquel se rattachent également Steve Paxton et Lucinda Childs, doit beaucoup aux recherches d’Anna Halprin.


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