Archive for février 2012
Théâtre en banlieue: l’État sort le karcher
Mardi 21 février 2012
Le Studio-théâtre de Stains, le Hublot de Colombes, le Centre dramatique de la Courneuve… autant de structures et d’équipes menacées par une politique malthusienne de l’État qui s’apparente fort à une arme de destruction massive. Et qui frappe de préférence dans les territoires déjà orphelins de la République.
Le Studio-théâtre de Stains et sa directrice sont ce que Cassandre/Horschamp pourrait appeler des compagnons de route. C’est en 1986 que Xavier Marcheschi et Marjorie Nakache, après avoir créé leur compagnie en 1984 ont choisi de travailler au cœur de la Seine-St-Denis dans une ville dont l’exemplaire cité-jardin ne doit pas masquer les difficultés économiques et sociales. Là, dans l’ancien – et fort beau – cinéma de quartier qu’ils ont investi en 1989, ils ont relevé le défi d’un théâtre de proximité sans démagogie. Lieu de spectacles, mais beaucoup plus que cela: un lieu de pratique ouvert aux collégiens, lycéens, amateurs au cours d’ateliers et de stages accompagnant les créations. Un lieu que les habitants, en 16 ans, se sont réellement appropriés. Ici, la démocratie culturelle ne se paye pas de mots. Lors de notre dernière visite, un après midi une vingtaine d’enfants et d’adolescents répétaient dans la grand hall aux allures de mini théâtre antique.
Depuis sa création, le Studio-Théâtre de Stains bénéficie d’une convention avec la ministère de la Culture – en l’occurrence la DRAC Ile-de-France. Non sans avoir vu, au fil de la dernière décennie, ses subventions baisser au mépris des affirmations de sanctuarisation du budget du spectacle vivant, pour atteindre 60000 euros annuels désormais. En ce début d’année 2012, le couperet vient de tomber: la DRAC ne renouvellera pas la convention. Le minimum syndical du respect juridique des textes font que le théâtre reste subventionné en 2012 mais verra ses subsides divisés par 2 en 2013 et supprimés fin 2014. Quand on sait que le label ministériel est souvent décisif pour les financements des collectivités territoriales, voilà qui ressemble à s’y méprendre à une condamnation à mort.
Muriel Genthon, directrice de la DRAC-Ile-de-France et exécutrice des basses œuvres du sarkozysme culturel, s’abrite frileusement derrière les recommandations d’un comité d’experts décrit comme « très élitiste – ce dont on ne doute pas, hélas. Soit. Vingt-six ans d’existence, et tout à coup, en 2012, le Studio théâtre, – qui invite des auteurs en résidence et dont le programme panache classique et contemporains– serait brutalement frappé d’ insuffisance artistique? Mais au delà des snobismes du moment de ceux qui détiennent les jetons de présence des comités d’experts, le rouleau compresseur est en marche. Pour Marjorie Nakache, «Il s’agit très clairement d’une décision politique. On estime que certains territoires, et certains habitants n’ont pas besoin de théâtre. On nous a dit : notre politique vise le niveau national. Stains n’est plus en France? » De là à penser que certaines populations sont moins françaises que d’autres comme le claironne quotidiennement l’extrême droite affichée ou plus ou moins masquée, il y un pas qu’elle franchit. Politique de civilisation…
On connait l’antienne, déjà ressassée par Jean-Jacques Aillagon avant ses pantouflages et aller-retours confortables entre public et privé*: «trop d’artistes, trop de compagnies». Surtout en banlieue? Le Hublot de Colombes est frappé par la même décision. Myopie malthusienne et phobie du «saupoudrage» (qui n’est pas le seul apanage de la droite, hélas! ) qui à force d’épandages toxiques sur les «mauvaises herbes» pratique la politique de la terre brûlée. De fait, le Studio-théâtre de Stains a refusé de céder à un chantage: on lui proposait, voici un an, de transférer la convention pour la compagnie en «aide au lieu». « Nous avons toujours revendiqué une présence artistique dans ce territoire. Pas question pour nous d’accepter qu’on ne finance que des murs! » s’insurge Marjorie Nakache. À raison: les lieux qui, comme le Centre dramatique de la Courneuve, sont passés sous ces fourches caudines s’en mordent les doigts. Alors, l’argument générationnel a fait surface: l’équipe actuelle serait là depuis trop longtemps, place aux jeunes! Nul n’est propriétaire d’un théâtre, encore qu’une courtoisie et reconnaissance élémentaire voudrait que l’on respecte les fondateurs d’une aventure. Mais le prétexte est totalement fallacieux: aucune jeune compagnie n’a bénéficié des conventions retirées aux « vieux »! L’État déshabille Pierre mais n’habille pas Paul.
À Stains, l’équipe ne se rendra pas sans combat. Face à l’inanité d’une décision qui engage un nouveau gouvernement, le maire de Stains Michel Beaumale, le président de Plaine commune, Patrick Braouezec, le vice-président du Conseil général Azzedine Taïbi et la députée Maire-Georges Buffet sont montés au créneau. Patrick Braouezec a beau jeu de rappeler que le Premier ministre s’est engagé à ses côtés pour faire de la Seine St-Denis un «territoire de la création». Cela commence mal, sauf à réduire la «création» aux bessonneries.*
Mais le soutien au Studio théâtre dépasse le clivage droite/ gauche. L’ancien préfet de Seine-St-Denis a apporté son soutien. Et aussi et surtout, les habitants de Stains n’entendent pas se laisser déposséder de leur outil. «Une habituée m’a dit: « on touche une partie de moi-même! » raconte Marjorie Nakache. Une pétition de soutien est en ligne sur le site du théâtre.
«Ils ne mourraient pas tous mais tous étaient frappés…»
Ce qui arrive au Studio-Théâtre, au Hublot , et à d’autres artistes en Seine St-Denis doit alerter à la fois les candidats à une alternative politique qu’une profession artistique peu encline , dans ses hautes sphères se mobiliser pour les lieux ou les équipes qu’elle qualifie parfois abusivement de « petits ». À Paris, le Lavoir Moderne Parisien a vu son directeur jeter l’éponge et Kazem Shahryari se débat pour l’Art studio théâtre, après s’être vu refuser lui aussi toute aide de la DRAC, et supprimer ses ateliers d’écriture en Seine St-Denis, au nom d’une absurde « rotation nécessaire » des artistes! Face à l’idéologie de la concurrence exacerbée, le Manifeste «L’Art est public » de l’UFISC et la Fédération des Arts de la rue résume très bien l’impératif: « Nous devons rompre avec les politiques publiques enfermées entre les dogmes du marché concurrentiel et de l’académisme administré. La culture est, avant tout, une affaire de personne, de dignité et d’humanité ». Si nous n’en somme pas tous conscients, dans la profession et au delà, nous risquons de voir s’accomplir à nouveau la prophétie de Martin Niemöller: « Quand ils sont venus chercher les communistes… »
* Je parle de Luc, pas d’Éric.
N.B. Une soirée de débats et de soutien est organisée le 6 mars, à 19 h. RV au Studio-Théâtre 19 rue Carnot, Stains. contact@sutdiotheatrestains.fr
Et à propos de banlieue, un message de François Bernheim :
Un nouveau mardi ça fait désordre à Créteil le 27 mars avec Stéphane Hessel
« La politique trop vieille pour les jeunes ?
Après « Si tu t’imagines » en juin 2011 en partenariat avec Cassandre/Horschamp, « 50 ans après le massacre des Algériens à paris » en Octobre numéro conçu par Michel Dréano, Mardi quitte l’espace Jemmapes. L’enjeu est de mobiliser en amont de la soirée et localement tous ceux qui auraient quelque chose à dire en travaillant régulièrement avec eux. Le partenariat engagé avec la mairie de Créteil et le centre socio culturel Madeleine Rébérioux permet de rentrer en contact avec les écoles, les associations et les groupes de travail du Centre ( théâtre, danse, slam, etc ). Les équipes de Reporter citoyen réaliseront des reportages vidéo mettant en avant la relation de la jeunesse à la politique et en particulier au mouvement des Indignés. Michel Butel qui lance un nouveau mensuel « L’impossible » le 14 Mars , Hamed Bouzzine conteur et une sociologue seront également invités.
Centre socio culturel Madeleine Rébérioux 27 av François Mitterrand Créteil – métro Créteil pointe du lac
27 mars 20h . Entrée libre.
Gallimard contre Hemingway : il n’y a plus de magie
Samedi 18 février 2012
Hier, le web bruissait du conflit opposant François Bon, et son passionnant site publie.net, à Gallimard. Nous avons demandé à l’ami Laurent Grisel, écrivain et poète lui-même et animateur entre autre de remue.net, de faire le point sur cette affaire qui tend à montrer que le droit d’auteur, qui initialement, fut inventé pour faire valoir l’intérêt de l’auteur face à l’éditeur, est totalement dévoyé et « protège » désormais l’éditeur… contre les lecteurs.
Hier, vendredi 17 février 2012, à 13h14, un bref message de François Bon sur twitter :
Le motif : Gallimard détient les droits négociés avec la famille Hemingway, ceux-ci courent jusqu’en 2032, cette maison d’édition reste assise sur la traduction de Jean Dutourd.
La manière : spécialement malpolie et méprisante ; il faut lire sur la page de François Bon dédiée à cette histoire le message envoyé par un cadre de l’auguste maison aux distributeurs qui leur demande de retirer le fichier numérique de leur plate-forme. Le fait qu’il s’agit d’une nouvelle traduction réalisée par François Bon n’est même pas mentionné, on pourrait croire qu’il s’agit d’une numérisation pirate…
Réactions en chaîne, dizaines de messages d’indignation, de dénonciation, recherches sur les questions de droit, etc. Tapez François Bon + Hemingway + Gallimard sur un moteur de recherche,vous aurez une idée de la vague. L’équivalent d’une émeute mais dont tous les cris seraient articulés, dont tous les coups porteraient. Une masse si brusque et forte que la presse de bon ton qui ignore continument et consciencieusement les merveilles publiées semaine après semaine par publie.net se réveille et relate l’affaire.
Solidarité et révolte qui vont bien au-delà du fait initial.
Il y a eu pour commencer une réaction de défense car c’est publie.net qui est attaqué. Des textes de classiques, des textes contemporains, vifs, neufs, inventifs, c’est là que se fait la nouvelle littérature, des prix bas, une bonne ergonomie de lecture sur écran, liseuses, même les petits terminaux, un contrat d’édition qui distribue les recettes nettes à moitié entre auteur et éditeur… Et une complète autonomie : la fierté de dire le monde sans tutelle, sans commandement, sans gloriole, sans mensonges commerciaux.
L’alternative est là : c’est tout ce que nous pouvons souhaiter, et que nous devons aider à se développer, à devenir la plus simple norme.
Que le droit existant permette à Gallimard de se comporter en goujat n’a en rien calmé la colère. On le sait bien que ce droit existe et est tel. Mais justement. Ce qui est en cause c’est la durée des droits d’auteur au-delà de toute raison,une économie de rente , un abus d’héritage, finalement tous les mécanismes juridiques qui favorisent l’accumulation et la transmission de l’accumulation, donc son agrandissement infini de génération en génération, produisant des aristocraties et des aristocrates plus que nous ne pouvons en supporter. Laurent Margantin (écrivain, génial traducteur de Kafka, entre autres) propose un objectif : démolir Gallimard.
Cette maison d’édition a l’air bien étonnée. C’est le propre des puissants d’ignorer le discrédit dont ils font l’objet. Car c’est une des leçons de la furie déclenchée, de sa profondeur, de son étendue : il n’y a plus de magie, plus d’aura. Car ce sont eux qui se sont abîmés dans les trucs et astuces, dans la publication de textes médiocres lancés en fanfare. Du dedans on le sait : il n’y a de trimestres où de bons éditeurs, de ceux qui restaient, s’en vont et fondent de nouvelles maisons d’édition. Du dehors on le sait : tous ces livres qu’on laisse tomber à peine parcourus, toutes ces fabrications.
On ne croit plus à ce monde et il s’effondre sous nos yeux. Ils ont eux-mêmes manœuvré la pioche et la pelle et creusé le trou dans lequel ils basculent. Ce sont eux qui se sont alignés sur Walt Disney pour des droits d’auteur à 70 ans après la mort de l’auteur. Dès lors, quelle différence ?
Il arrive à cette maison d’édition et à toutes celles qui sont au même régime ce qui arrive en ce moment aux grands journaux qu’on consulte seulement pour connaître le dernier état de la propagande, aux télévisions de masse qui maigrissent inexorablement de mois en mois, aux éditorialistes qui pontifient dans le vide, aux économistes dont l’abjection et la violence des injonctions ne peut plus être cachée, aux agronomes qui n’ont plus aucun miracle à proposer…
Que faire ?
Dans l’immédiat, si ce n’est déjà fait, s’abonner à publie.net et lire et lire car ce ne sont pas les titres qui manquent, le catalogue est bellissime.
Ensuite, poursuivre les réflexions sur le droit d’auteur et aboutir à une formulation qui brise la création de positions dominantes et leur transmission.
Continuer de se moquer des puissants, écrire, écrire à plusieurs, lire, lire à voix haute, échanger avec les peintres, les musiciens, enquêter dans le présent comme dans le passé, reprendre et refaire les batailles pour l’égalité, témoigner, produire des récits du monde, changer de points de vue et les multiplier dans la fiction, écrire des épopées dont aucun individu n’occupe le centre, faire entendre les voix impersonnelles du commun, mettre au devant les existences effacées par le spectacle, continuer.
Laurent Grisel
Journal de la crise de 2006, 23007, 2008, d’avant et d’après
Avec L. L. de Mars :Les Misères et les malheurs de la guerre d’après Jacques callot, noble lorrain
NDLR: Un article de Laurent Grisel sur publie.net est paru dans Cassandre/Horschamp n° 83.
D’un poète à un autre, sur la Grèce
Mercredi 15 février 2012Je vous livre ici les mots envoyés par notre ami Serge Pey, poète en action dont vous pouvez lire l’entretien passionnant dans le dernier Cassandre/Horschamp. Écrit au lendemain du vote du plan d’austérité (de mise à mort, devrait-on dire ) du Parlement Grec et de la manifestation à Athènes.
Notes écrites par quelques philosophes grecs
pour Mikis Theodorakis
Chef d’orchestre,
gazé à bout portant
par un policier anti émeute
hier soir devant l’Acropole
Mikis Théodorakis avait toujours pensé
qu’il était né dans une
ville qui inventa la démocratie
quand Solon annula les dettes des pauvres
envers les riches
il y a longtemps
Mikis Théodorakis avait toujours pensé
que l‘espérance était le songe
d’un homme éveillé
qu’il fallait tendre la main a ses amis
sans fermer les doigts
que cet enfant qui buvait
dans le creux de sa main
nous apprenait que nous conservions
encore du superflu
que sans l’espérance on ne trouve pas
l’inespéré qui est introuvable et inaccessible
Aujourd’hui Mikis Théodorakis pense
qu’il se souviendra
de cette citation d’Aristote
Dieu est trop parfait pour pouvoir
penser à autre chose qu’à lui-même
comme un marché financier
Mikis Théodorakis pense
qu’il dirige maintenant
un nuage de grenades lacrymogènes
devant un orchestre
de musiciens-policiers à Athènes
et que
Le plus bel arrangement
est semblable à un tas d’ordures
rassemblées au hasard
Mikis Théodorakis pense
qu’il a été gazé à bout portant
le 13 février par un policier anti émeute
que c’était hier soir
que de loin il voyait l’Acropole
et qu’on avait mis un masque à oxygène
à la musique pour respirer sur son lit d’Hôpital
–
Serge PEY
serge.pey@gmail.com
http://www.sergepey.com/
Pourquoi une revue ?
Lundi 6 février 2012Naissance de Horschamp télévision !
Dimanche 5 février 2012Depuis novembre 1995, l’équipe passionnée de Cassandre/Horschamp explore avec une revue de plus en plus belle et qui est devenue peu à peu la référence en la matière, tous les territoires méconnus de l’action culturelle et artistique en France et dans le monde.
En plus de la revue papier et des informations que nous diffusons sur internet, c’est une véritable boîte à outils que nous construisons depuis aujourd’hui quinze ans et nous l’enrichissons au fur et à mesure de tous les outils disponibles.
Vous pouvez retrouver nos travaux sur un site : www.horschamp.org, un blog : MicroCassandre, plusieurs pages facebook dont celle de la revue, et nous organisons et participons à de nombreuses rencontres sur les relations art/culture/société.
Nous sommes maintenant en mesure de vous faire profiter également de documents filmés qui permettent de (re)voir et de (ré)entendre des paroles très importantes pour le combat culturel qu’avec d’autres nous menons.

