Œillets, jasmin, camélias ?
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Frank Castorf n’envoie pas de fleurs à une France qui trahit sa Révolution
Par Thomas Hahn

Jean-Damien Barbien et Jeanne Balibar dans La Dame aux Camélias
L’étonnement commence par le titre. Car cette Dame aux Camélias ne contient comme solde de tous comptes trois ou quatre fragments du roman, repris régulièrement, en guise de Leitmotiv. Et après toute la communication faite en amont qui nous disait que Castorf allait confronter Marguerite Gautier au parler cru de Georges Bataille, on se rend compte que le directeur de la Volksbühne a pris tout le monde à contrepied. Car c’est en fait à Heiner Müller qu’il confronte l’héroïne du roman, et plus précisément à La Mission, une pièce qui interroge les motifs d’un engagement révolutionnaire.
Le propos de Castorf n’est pas de raconter une histoire, ni deux. Mais de se servir des histoires, et de l’Histoire, pour dire ce qu’il a à dire. Autrement dit, pour pousser un énorme coup de gueule. Mais personne ne l’entend. La France continue d’attendre un spectacle sur la belle Gautier dont elle voudrait boire les paroles, et le cri de Castorf se perd… dans le titre.
Pourtant, Marguerite c’est Marianne. Et elle a été trahie. Castorf rappelle au peuple français que la Gautier, chez Dumas fils, est une courtisane qui réunit en une seule personne les deux fantasmes de l’homme sur la femme: la pute et la sainte. Dumas Fils descend ici sur le plateau pour rappeler à Duval et à la France qu’en transformant la Gautier en hectoplasme éthérique, et en oubliant sa vraie nature, la France s’est soumise à la vision bourgeoise et napoléonienne. Le monde est déçu par la France. Par celle, embourgeoisée, du 19e siècle et par celle d’aujourd’hui.
C’est ça que Castorf renvoie aux Français. Et comme pour mieux leur asséner son ironie féroce, il sort des oubliettes une vieille rengaine de Michel Sardou:
« Ne m’appelez plus jamais France! »
Mais ici, dans le contexte du spectacle, ce n’est pas un paquebot qui prend la parole, c’est la révolution qui fait son bras d’honneur.
Il y a quelque temps, la France possédait encore un triple A dans sa perception à l’étranger. Mais depuis que la politique française, y incluse la politique culturelle, tangue entre Star Academy et Starkozie, sa note est tombée au niveau de celle de la Grèce.
De Heiner Müller, qui épingle la trahison des idéaux, Castorf retient le discours cynique de Debuisson, propriétaire colonial et maître d’esclaves : « Elles ont roulé dans tous les ruisseaux, se sont vautrées dans tous les caniveaux du monde, traînées dans tous les bordels,
notre putain la liberté, notre putain l’égalité, notre putain la fraternité.
Maintenant je veux être assis là où l’on rit. Ta peau reste noire, Sasportas. Toi, Galloudec, tu restes un paysan. On rit de vous. Je ris de vous. Je ris du paysan. Je ris de cette imbécilité la fraternité moi, Debuisson, maître de quatre cents esclaves. /../ Je vais me découper, de la famine du monde, ma part du gâteau. Vous, vous n’avez pas de couteau. »
N’y a-t-il pas là de quoi nous rappeler quelqu’un qui avait promis une république irréprochable et qui est allé fêter sa victoire sur le yacht d’un maître d’esclaves ? Sasportas, Galloudec et Debuisson s’étaient pourtant jurés de franchir la mer ensemble, pour aller, ensemble, porter le message de la Révolution à la Jamaïque et de libérer les noirs de l’île. Mais aucun idéal ne résiste.
« Les traitres seront toujours trahis »
disait le Père Ubu. Eh bien, les révolutionnaires aussi! La révolution est une mise en scène, la république est une mise en scène et le théâtre, bien sûr en est une. Castorf le démontre et côté mise en scène, il ne se refuse rien. Il amène le trash, la débauche et l’anarchie dans le temple du théâtre contestataire parisien, pour faire constater ce qui en reste. Apparemment, il veut savoir: Ce théâtre qui était en ’68 un fief de la révolte, qu’est-il devenu? Supporte-t-il encore un discours radical? Et qu’est-ce qu’un théâtre ? Car aujourd’hui c’est le public qui fait un théâtre, depuis que les sondages décident de tout, depuis que le théâtre public est soumis au jugement de notations qui ne jurent que par le taux de remplissage et la comptabilité.
Dans cette logique, et intégré dans le discours de Castorf, un décor aussi coûteux que celui-ci, conçu par Aleksandar Denic, tient lieu de manifeste, d’autant plus qu’il remplace le salon bourgeois par une sorte de favela, surmontée d’un énorme panneau publicitaire, hautement ironique. Et le plateau tourne sa veste, dès que le vent change. De favela, il se transforme en dancing ou autre espace design et glamour. La seule chose qui ne change pas, est justement ce tourniquet publicitaire, envoyant son message dans tous les non-lieux du monde, comme si on était à la fois à Las Vegas et devant un restaurant d’autoroute. Avec cette inscription:
« Anus Mundi »
Le cul du monde! Voilà ce qui nous regarde, pendant tout le spectacle, exactement comme, il y a peu de temps, le portrait du « Salvator Mundi » chez Castellucci. Mais voyons-y plutôt le fait du hasard. Il est peu probable que Castorf ait voulu répondre directement à Castellucci.
Regardons plutôt la suite de la pub: « Anus Mundi – Global Network »: C’est donc le cul du monde, mondialisé. Nous l’avons dans le cul. Avec une photo, grande comme une affiche publicitaire, qui montre Berlusconi dans les bras de Ghaddafi. Comme il est bien connu que les deux fantasmaient sur les infirmières, tant qu’ils étaient en état de bander, Castorf utilise le cliché de l’accolade pour inscrire sous l’image: « Niagra: Forza Forever! » Et il nous sort une photo d’Hitler à côté de Franco, avec le slogan: « Europe sans frontières ».
« La France n’est plus une république! »
Cela aussi, on l’entend dans le texte de Heiner Müller. Mais attendez! Ce monsieur vient d’Allemagne de l’est, et donc, de quoi se mêle-t-il ? Le socialisme, ne s’est-il pas distingué comme le plus violent des traitres d’idéaux révolutionnaires? C’est exact, et c’est bien pour cette raison que Castorf amène Heiner Müller, lui aussi de Berlin-Est, qui a écrit La Mission en 1979 pour livrer, en parlant de la Révolution française, un message à propos de la triste réalité socialiste en Europe de l’est.
Et la France répond : Parlez-nous de Marguerite svp! Mais Castorf fait intervenir l’auteur sur le plateau pour le dire haut et fort à Armand Duval : Je vais te confier un secret : Marguerite était une putain! Pour dire plus tard:
« La France a besoin d’un bain de sang et le jour viendra! »
C’est bien sûr tiré de Heiner Müller, mais entre tant d’autres fragments qui renvoient au monde actuel, cette prophétie résonne tel un tremblement de terre.
Et puis, à part le talent pour le bricolage, il faut surtout saluer, dans ce gigantesque cabaret littéraire et politique, les comédiens qui jettent leur corps dans la bataille (et dans Georges Bataille!) comme s’ils étaient vraiment en train de se battre pour une révolution. Et par rapport au théâtre français habituel, il s’agit en effet d’un acte révolutionnaire. Aussi, ils passent par tous les états de corps et d’âme et par tous les lieux, des WC à une cage de poules, une chambre pourrie, etc., en assumant pleinement qu’il s’agit de parler de sexe et de prostitution. Ils sont sept, de Jeanne Balibar à Claire Sermonne, qui ne trahissent rien.
La Dame aux Camélias
D’Alexandre Dumas Fils, Heiner Müller et Georges Bataille
Adaptation et mise en scène Frank Castorf
Théâtre de l’Odéon, jusqu’au 4 février
Valérie de Saint-Do @ 24 janvier 2012
Artémisia danse le « Mambo »!
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Le prix Artémisia 2012 de la bande dessinée féminine sera décerné à Claire Braud, pour Mambo, (l’Association), demain soir, 18h30, à la librairie La Hune, boulevard St-Germain à Paris. Quelques mots de Chantal Montellier, fondatrice du prix et dessinatrice elle-même (dont vous pouvez retrouver les dessins inédits dans le très beau N° 88 de Cassandre/Horschamp!)
Cette jeune auteure succède à Johanna Schipper, Tankxxx et Lisa Mandel, Laureline Mattiussi et Ulli Lust, respectivement lauréates en 2008, 2009, 2010 et 2011. Elle place le prix 2012 sous le signe de la fantaisie roborative.
Le Mambo est une danse originaire de l’île de Cuba. Les danseurs se font face car leurs pas sont réalisés en miroir et les deux partenaires sont généralement collés l’un à l’autre. Mais comment danser un Mambo quand on est toujours en train de courir, de crainte de devenir un “gros tubercule”? Et puis avec qui le danser? Surement pas avec le contrôleur fiscal (neutralisé d’un coup de poële à frire); ni avec le cavalier body buildé aux dents trop longues et pointues pour pouvoir embrasser, sans la blesser, sa partenaire; ni avec le chauffeur de bus au nez collé sur son volant… Sans compter que pour ne rien arranger les hommes ont des prénoms féminins! Alors, comment s’y retrouver? Autant continuer à courir en confiant la garde de la maison (et de l’huissier) à l’animal domestique habituel: un tigre de grande taille!Dans ce premier album plein de fantaisie et d’humour subtilement subversif, l’auteure porte un regard original sur les relations hommes-femmes et fait appel, de rebondissement en rebondissement, à ce que l’imaginaire féminin peut avoir de plus singulier, chose toujours trop rare dans le monde si masculin de la bande dessinée.
Côté graphisme, dessin et mouvement sont très dynamiques, les personnages bien caractérisés et le style, qui peut faire penser parfois à Roland Topor, est libre et léger. L’absence de cadre autour des cases accentue encore l’impression de liberté.
Bref, Claire Braud nous entraîne dans une danse sensuelle à la chorégraphie surréaliste, qui a donné à Artémisia envie de danser ce mambo avec elle. Pas à pas.
Chantal Montellier
Fondatrice du prix Artémisia.
Valérie de Saint-Do @ 9 janvier 2012
La religion est une opinion moins que les autres
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Puisqu’on nous oblige à en parler, parlons-en. L’emprise de plusieurs religions sur le débat public augmente subrepticement au fil des années. Le bénitier est plein à ras bord. L’article de Cavanna dans « Le Monde » fait débat. Tant mieux. Débattons. Mais de quoi ?
La différence entre les croyants et les athées réside dans le simple fait que les athées ne cherchent pas à imposer leur athéisme aux autres. Ils ne sont pas organisés pour ça, et, pour tout dire, ils s’en foutent. Pourtant, il semble bien que le moment soit venu de défendre le droit d’être athée.
Reprenons au début.
L’univers comprendrait cent milliards de galaxies, chacune d’entre elles avec ses cent mil-liards d’étoiles (à quelques-unes près, ne chipotons pas…). La Terre, dans tout cela, est une chiure de mouche à l’extrémité d’une galaxie mineure, et, à sa surface, s’agitent de rares et improbables moisissures, dont nous autres humains formons une infime minorité, cet ensemble se trouvant à la merci du premier frisson cosmique venu.
Tout cela aurait été créé par un Dieu tout puissant dans l’unique dessein de faire émerger à la vie certaines des dites moisissures, (nous-mêmes, mes frères humains, vous l’aurez compris). Cet univers incommensurable serait à notre service exclusif, et aurait été créé pour nous assurer la vie éternelle après une vie terrestre de merde, si nous supportons le cœur léger la dite vie de merde et si nous adorons le dit Dieu tout puissant.
Soit.
J’ai toutefois quelque difficulté à croire que le créateur de cet univers surveillerait d’un regard sourcilleux ce qu’il y a dans mon assiette, s’intéresserait à ce que les femmes aient les cheveux couverts d’un foulard, ou bien prenne le temps de damner pour l’éternité ceux qui baisent dans une position ou avec un partenaire non autorisés. Cela me paraît bien présomptueux…
En définitive, qu’une telle (in)créature éprouve le curieux besoin d’être « adorée » par d’insignifiantes formes de vie qui rampent fébrilement sur un gravillon périphérique est un peu délicat à concevoir.
Le problème est que tout cela n’est guère discutable, puisque appuyé sur des textes « sacrés », des « révélations divines» qui, par leur nature même, ne sont pas ouvertes à la discussion, puisque c’est Dieu qui a parlé.
Autre problème : les dits textes « sacrés » sont légion. Ils ont beaucoup varié au fil des siècles, ils s’opposent entre eux, chacun promettant les foudres de l’enfer dans l’autre monde et, contradictoirement, la lapidation dans celui-ci, à ceux qui n’y croiraient pas ou qui croiraient autrement. Contradictoirement, puisque, si Dieu se charge de la punition, ça doit être autre chose que la pauvre punition humaine et contingente….
On est toujours l’hérétique, l’incroyant, bref, le damné de quelqu’un.
Que peut bien signifier, dans ces conditions, la demande de « respect » violemment énoncée par des organisations religieuses qui promettent, au mieux les flammes de l’enfer, au pire un lynchage crapuleux, à ceux qui n’y croient pas ? Où est leur « respect » ?
La question est donc posée de savoir si le fait qu’en république, chacun ait le droit de croire à ce qu’il veut et de rendre un culte aux diverses divinités de son choix et à leurs avatars, cela implique que la religion doit être, en tant que telle, un élément de la vie publique, du débat politique ? Par voie de conséquence, on est fondé à se demander si la vie publique doit s’organiser autour des prescriptions des différentes religions ?
Le débat politique s’articule d’abord autour de faits concrets, mesurable en termes de principes et d’objectifs énonçables concrètement.
En résumé, le but de l’organisation sociale humaine serait d’assurer à chacun la meilleure vie possible, et donc d’assurer une répartition la moins inéquitable possible des richesses produi-tes, l’accès de chacun à un certain nombre de bienfaits collectivement produits, dans la sécurité qu’elle est capable d’assumer.
Ces débats se déroulent autour de faits concrets, et doivent déterminer l’organisation sociale. Ils en sont la raison d’être.
Introduire dans ce débat public des notions totalement subjectives, fantasmées, aussi vagues que des « commandements divins », des révélations, des visions, des récits mythologiques, des fabulations délirantes, bref, toutes sortes d’élucubrations mystiques, est bien ici totalement hors de propos.
Une religion est une croyance pour laquelle notre vie réelle n’est qu’un long examen de passage vers une vie future, qui récompensera ou punira éternellement notre comportement actuel. Si chacun, encore une fois, est absolument libre de croire cela pour ce qui le concerne, on voit bien que cette problématique est totalement étrangère au débat politique qui ne concerne et ne peut concerner que le seul monde réel où nous vivons aujourd’hui.
Une croyance religieuse n’est pas une opinion, puisqu’elle n’est pas sujette à débat, qu’elle est une abdication partielle mais volontaire de la raison, une soumission plus ou moins assumée aux prescriptions d’un clergé, et surtout un classement implacable du genre humain entre croyants et incroyants, ou pire, croyant mal.
Dans l’histoire, à chaque fois qu’une religion a pu s’allier au pouvoir politique, ou qu’un pou-voir politique a eu besoin d’une religion pour établir son autorité, cette alliance a permis à la fois un régime autoritaire et une croyance obligatoire. Mais peut-on s’obliger à croire ?
Bien sûr et heureusement, il existe aujourd’hui un grand nombre de croyants modérés, probablement une large majorité d’entre eux, au moins en France, qui considèrent que cela ne regarde qu’eux, qui sont de sincères démocrates, qui ne cherchent pas à imposer leurs convictions ou leurs pratiques à l’espace public, et à qui il serait profondément injuste de faire porter l’histoire sanglante des hiérarchies religieuses du passé ou du présent. On aimerait juste les entendre un peu plus en ce moment…
En république, tout est discutable à tout instant. Contrairement à ce que pensent des op-presseurs intéressés, il n’y a pas de « sacré » en république. C’est juste un outil pour faire taire les opposants. Les opinions politiques que j’ai adoptées après réflexion et débat tout au long de ma vie sont quotidiennement moquées et insultées dans la presse, mais aussi parfois débattues, avec des arguments posés, auxquels je peux éventuellement répondre. Tout cela est bien la moin-dre des choses et il n’y a pas de quoi s’offusquer.
Sous quel prétexte de « sacré », les croyances, qui par surcroît ne sont fondées sur rien de concret et ne concernent pas le monde réel, devraient-elles être exemptes de critiques ou de moqueries ?
Le « sacré » peut et doit être interrogé, à proportion du degré auquel il veut s’introduire dans le débat public.
Qu’on se souvienne, lors de l’incendie du cinéma Saint-Michel qui projetait « la dernière tentation du Christ », par des skinheads en jupon , intégristes catholiques, que la compassion de Mgr Lustiger pour les victimes s’exprimait en ces termes délicats : « Quand on touche au sacré, on déchaîne le diable (sic !) », autrement dit en bon français, « bien fait pour leurs gueules ! ».
Il ne suffit pas qu’un individu déclare telle ou telle « croyance » sacrée, pour que nul ne puisse plus porter sur celle-ci un regard ou une plume critique, sinon, cela signifie la mort pro-grammée de tout débat public, la fin de la société humaine.
Le retour du délit de blasphème établi par les tribunaux français, la polémique imbécile lancée par des croyants autour de quelques dessins de presse, le dérapage consternant d’institutions qui assimilent ainsi bêtement race et religion, sont des signes extraordinairement inquiétants de régression intellectuelle et d’abêtissement social et politique.
Les manifestations contre des pièces de théâtre par des zozos intégristes qui ne les ont pas vues montre bien à quel point ils ne parlent pas du monde réel, pourtant le seul qui vaille. Ils font de leurs fantasmes une compétence, aurait peut-être dit Barthes (Barthèsse pour les mal-comprenants qui nous gouvernent).
Imaginons qu’une « révélation » m’impose une religion qui prescrive de fumer des petits cigares toscans bien puants au cinéma, par exemple. Cela me donnerait-il le droit de demander aux pouvoirs publics de financer des salles adéquates pour pratiquer ma croyance ?
Il existe une religion, les « Témoins de Jéhovah », qui interdit les transfusions sanguines. Les médecins confrontés à une urgence vitale, à ma connaissance, transfusent d’abord et discu-tent ensuite. Va-t-on le leur reprocher ?
Un certain Vladimir Illich disait il y a 90 ans : « Qui veut le pope paye le pope », ça semble normal, la religion n’est pas un service public.
Le dernier avatar de l’invasion religieuse dans l’espace public est le « laïcisme ». Ceux qui pensent que les religions n’ont rien à faire dans l’espace ou le débat public, ni ne doivent recevoir l’argent public, sont des « laïcards ». Ainsi tamponnés d’un vocable au sens vague, mais forcément infamant, les républicains seraient réduits au silence.
Pour ces envahisseurs et pour leurs amis qui nous dirigent, le prêtre vaut mieux que l’instituteur, nos « racines chrétiennes » valent mieux que la culture, le savoir et l’ouverture au monde, et, on le voit, les croyances les plus rigolotes, mieux que les délibérations démocratiques.
Ce serait, ce sont, quelques-uns des nombreux exemples de l’émergence du nouveau moyen-âge que nous vivons aujourd’hui, où le « Marché » est devenu le dernier Dieu inventé, les banquiers ses apôtres, et la Commission Européenne son synode. Et, là encore, nous sommes instamment enjoints de croire, de ne pas rire quand on nous dit qu’on va réguler le marché (mais peut-on réguler Dieu ?), de confesser nos fautes et de consommer à crédit.
Ainsi, mes frères humains, je vous le dis, en matière de religion, comme de finance, d’Europe, et de politique en général, je suis et me revendique laïc, laïciste, laïcard … et pas prêt à croire tout ce que des vautours, ou des corbeaux, intéressés, voudraient me faire avaler.
Michel Thion
P.S. Pour ceux qui trouveraient que j’exagère en parlant de nouveau moyen-âge, qu’ils lisent « vivre et penser comme des porcs » de Gilles Châtelet ou bien « punir les pauvres » de Loïc Wacquant, pour ne citer que ces deux ouvrages essentiels. Pour ce qui est du voile, je ne peux que conseiller « Bas les voiles » de Chahdortt Djavann, chronique d’une porteuse forcée du voile. Ça fait réfléchir. Enfin, pour finir sur une note optimiste, pour ce qui est du « vivre ensemble », voyez sans attendre le superbe film de Nadine Labaki : « Et maintenant, on va où ? ». Il y a de l’espoir là-dedans, même pour les croyants…
Deux liens pour poursuivre : http://www.youtube.com/watch?v=MeSSwKffj9o et http://brouillonsdeculture.wordpress.com/2011/08/07/a-tous-les-homophobes-citant-la-bible/
M. Thion @ 14 décembre 2011
Soyons nombreux contre les demeurés de l’ordre moral!
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Valérie de Saint-Do @ 7 décembre 2011
MAGIE NOIRE : PRESENCE CHARNELLE, SPIRITUELLE, SUBLIMEE
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Le théâtre de l’Épée de bois accueille actuellement la création Magie noire, une œuvre collective imaginée par des jeunes artistes brésiliens des favelas et orchestrée par Laurent Poncelet, directeur de la compagnie du théâtre-action Ophélia.
« C’est par le corps que nous sommes temps et lieu »
ZUMTHOR Paul : Introduction à la poésie orale.
Être enfin visibles ! Voici la préoccupation principale des jeunes artistes brésiliens des favelas. Exclus, relégués à la périphérie de la ville de Recife, personne ne s’aventure au-delà de cette limite, personne n’y risque, ne serait-ce qu’un coup d’œil. L’ignorance est totale, comme s’ils n’étaient pas une réalité du Brésil, comme si ce pays se limitait aux riches cariocas qui peuplent les plages de Copacabana et d’Ipanema, tortillant leurs corps refaits sur des airs de Bossa-nova.
Bénéficiant d’une collaboration artistique entre l’ONG Brésilienne Pé no chao et la Cie Ophélia, forts d’un savoir faire artistique et de l’écoute humaine dont ils ont bénéficié
, les jeunes artistes auxquels nous faisons face sont déterminés. Et la rencontre a lieu… Dans les couloirs du théâtre, dans les travées de la salle, les artistes viennent au contact, une main passée dans les cheveux, un enlacement bref, un petit tour de danse, tout cela dans des éclats de voix : interpellations et rires. Si nous pensions que la barrière serait maintenue entre la scène et la salle, et bien c’est une erreur. Nous ne venons pas voir un spectacle, nous venons faire l’expérience d’une histoire, d’une culture, de la vie des favelas. Une vie où la mort est par trop présente, elle rôde sans cesse, toujours dissimulée derrière une baraque, surgissant de tous côtés elle prend plusieurs visages, la drogue, l’homicide, la faim. La favela, c’est aussi des moments de partage, de discussions, de rêves, de tendresse parfois. Des moments…interrompus sans cesse par les règlements de compte, l’irruption des gangs, les descentes de police, les visites des dealers. La survie aussi, interrompt la contemplation, lorsqu’il s’agit de pister les voitures aux feux rouges pour quémander ou laver les vitres, se précipiter pour ramasser les ordures en espérant recycler des objets, récupérer ce qui peut encore servir. Toute cette réalité nous est déballée crûment, avec leurs mots, leur langage, mais attention ! Nous ne sommes pas dans un docu-fiction. Tout ce récit nous est narré à travers diverses expressions artistiques qui sont les leurs. Sur scène, les éléments culturels issus de la tradition africaine affirment l’identité noire. Transdisciplinaire, cette histoire est contée par les corps des danseurs, des musiciens des acteurs. Le corps, le mouvement, le souffle sont au cœur de la poïétique. Entre capoeira et danse afro-brésilienne, les danseurs revendiquent une esthétique qui leur est propre, une expression exigeante à laquelle ils ont façonnés leur corps. Leurs présences s’imposent par la voix, le rythme du corps, le rythme des instruments. À partir des rythmes du Maracatu et du candomblé, une nouvelle manière d’être au monde nous est donnée. L’énergie des Orixas, entre possession et pouvoir, exhale une transe et une puissance qui nous sont inconnues et desquelles nous avons certainement quelque chose à retenir. Ouverts sur les autres cultures, prêts à s’approprier, en faisant passer par leurs filtres, des formes d’art venues d’ailleurs, ces artistes parviennent à métisser la hip-hop, lui redonnant un souffle nouveau, réinvestissant cette danse de son potentiel contestataire.
À la fin de cette performance, un temps de discussion est prévu entre les artistes et le public pour échanger ses impressions, poser des questions. Tous savent qu’ils ont dorénavant franchis des étapes, que ceux sont des artistes qui souhaitent désormais vivre de leur art mais également le divulguer dans les favelas, mais aussi à travers le monde. Sans abandonner des revendications politiques, ils plaident pour une égalité qui n’est pas encore venue, le Parti des travailleurs ne s’est pas encore décidé à investir dans l’éducation et la santé. Ils veulent obtenir un autre regard que celui de la télévision qui ne reflète pas la complexité de leur vie, les réduits à quelques caractéristiques sensationnelles, les stigmatisent. Désormais il faudra compter avec eux, ils habitent l’espace, prennent la parole.
Rosa Ferreira
Ce soir et demain samedi 3 décembre à 21h, et du 7 au 10 décembre, même heure. Les dimanches 4 et 11 décembre à 16h, Théâtre de l’Épée de bois, La Cartoucherie, Route du champ de manœuvre.
Rosa Ferreira @ 2 décembre 2011
[Vidéo] The End, l’erreur d’être en avance à un rendez-vous que l’on ne peut pas rater…
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The End, texte de Leila Toubel mis en scène par Ezzedine Gannoun, du théâtre El Hamra de Tunis, a inauguré le passionnant programme de la plateforme Al Wassl , aperçu du théâtre et de sa parole politique en Méditerranée, au Théâtre Jean-Vilar de Vitry sur-Seine.

The End, de et avec Leila Toubel (assise à droite)
Si un jour vous croisez la mort et que celle-ci vous donne rendez-vous dans une heure, ne verriez-vous pas tout d’un coup l’importance d’une multitude de choses à régler, de votre tenue jusqu’à l’annulation de toutes ces autres rencontres que vous ne pourrez plus que manquer ?
Voilà la situation dans laquelle se retrouve Nejma. Sans autres états d’âmes que ceux qui ont pavè sa vie jusqu’alors, cette femme mûre, pas encore vieille, mondaine, et pourtant si seule, fille, mais surtout pas mère, décide de mettre en scène elle-même sa sortie de scène. Avec une lucidité placide, elle accepte de clore toutes les conversations qui la relient encore à ceux qui l’entourent, qu’ils soient vivants ou morts. Sobriété du décor, finesse des lumières, grâce des mouvements, The End propose au spectateur un théâtre arabe résolument moderne, temporel et fantas(ti)que à la fois. À chaque personnage son animal totem que la gestuelle révèle, dans une mise en scène associant l’élégance des corps à l’absurde de l’être.
Le texte de Leila Toubel, ciselé, pointu, tranchant, porte l’estocade sur les points vitaux d’un monde standardisé, là où ça fait mal de se dire que la véritable vie nous a déjà été arrachée : médias de masse au misérabilisme aliénant (le voici votre populisme réel!), rêve de gloire avant la moindre victoire (que le hip-hop repose en paix…), religiosité sans fond, comme le trou d’une tombe où s’empilent à l’infini les corps de nos aïeux (c’est bien ça la tradition, n’est-ce pas?), aveuglement des enfants hérité de parents qui nous voulaient pas voir, démocratie fantoche qui remplace le choix par le désir, la politique par le spectacle…
Dans ce conte aux faux airs de théâtre de marionnettes, le destin ne peut être là où on l’attend. C’est à cela qu’on le reconnaît. Il est une tendance aujourd’hui à mettre en concurrence tous les artistes arabes pour en élire le plus prophétique. La démarche est biaisée. Si l’art parle de nous « ici et maintenant », il n’a que prouvé sa valeur lorsque le lendemain il a encore raison.
On ne peut que féliciter l’équipe du théâtre El Hamra pour son travail militant, exigeant et sincère depuis plus de vingt ans. Mais avant tout, on s’incline devant une pièce surprenante, humble et exigeante, profondément rebelle. A croire que les Printemps naissent au théâtre…
Et maintenant, que faire?
Le Printemps, il en fut question, justement dans le débat qui suivit ce spectacle et qui voyait des artistes et intellectuels s’interroger sur la place de l’art et de la culture dans les révolutions arabes. Et c’est une belle leçon de réflexion et d’humilité à nos éditocrates qu’ont donné Ezzedine Gannoun, Leila Toubel et les autres participants face à l’hystérie, l’inculture et l’arrogance qui ont caractérisé les commentaires politiques et médiatiques français avec la victoire – relative – du parti Ennadah.
Au cours de la révolution, Leila Toubel et Ezzedine Gannoun se sont refusé à la pose de l’artiste compagnon de route : « c’est en tant que citoyenne que je manifestais, pas en tant que comédienne », commente Leila. « et nous n’avons pas besoin de Juppé et de ceux qui ont soutenu la dictature pour nous dire que les barbus sont dangereux, nous le savons, merci ! » Et de démonter la mythologie qui veut, notamment, que la Tunisie de Ben Ali ait protégé le statut de la femme…
Le défi désormais pour les artistes se situe moins dans le rapport au gouvernement provisoire et au parti majoritaire – trop malin pour attaquer les libertés de front, constatent-ils en substance– que précisément dans leur place de citoyen et leur rapport au peuple. Depuis que la chape de plomb a sauté, l’incompréhension, voir l’attaque, peut venir de mon voisin », constate Ezzedine Gannoun. Ces voisins qu’ils côtoient au quotidien dans le quartier populaire de Tunis où se niche El Hamra, où ils ont parfois donné asile à des marchands ambulants. Ils ont du faire à l’incompréhension de ceux qui les voyaient reprendre leur métier après le 14 janvier : « ce n’est pas le moment !» comme si le fardeau des assemblées citoyennes et de la préparation de « l’après » devait reposer sur les seules épaules des artistes. « Interdirait-on à un boulanger de faire son travail » ? ironise Ezzedine, dont les paroles entrent en résonance troublantes avec celles si belles du Théâtre ambulant Chopalovitch(1)…
À cette injonction, leur réponse fut un sit-in de plusieurs jours au Théâtre el Hamra.
Désormais, à la question «Que faire ?», leur réponse est simple : ce qu’ils ont toujours fait, en tant qu’artistes et citoyens. Ils ne cèderont ni au surf facile sur la vague de l’opportunisme antigouvernemental, ni ne lâcheront un pouce d’une liberté qu’ils n’ont jamais abdiquée, et dont The End est un exemple magnifique. Et continueront à tendre à la société tunisienne, avec finesse et courage, un miroir où l’intime et le politique se reflètent, étroitement imbriqués.
Hédi Maaroufi et Valérie de Saint-Do
Le festival Al Wassl, Plateforme Arts en Méditerrannée se poursuit au Théâtre Jean-Vilar de Vitry.
http://www.theatrejeanvilar.com/la-saison/detail/theme/theatre/fiche/al-wassl/
1. Le Théâtre ambulant Chopalovitch, superbe pièce de Lioubomir Simovitch e Théâtre ambulant Chopalovitch est l’histoire d’une troupe de théâtre qui, dans une ville sous l’occupation de l’Allemagne Nazie en 1941, débarque pour jouer Les Brigands de Schiller. Mais les habitants d’Oujitsé (en Serbie) sont dépassés par une réalité qui les maintient dans un état de terreur.
RETROUVEZ DES EXTRAITS CHOISIS DE LA SOIREE EN VIDEO :
(Réalisation Samuel Wahl)
Valérie de Saint-Do @ 14 novembre 2011
Artistophobie, ça suffit! Visite chez les défenseurs de la chrétienté
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Par Thomas Hahn
Ils brandissent des crucifix et des icônes. Ils agitent d’étranges drapeaux et scandent: « France catholique! » Leur prière de rue face au Théâtre de la Ville se fait au micro. Les haut-parleurs ciblent Roméo Castellucci et le public de sa pièce « Sul concetto di volto nel figlio di dio ».
La présence de CRS est impressionnante face à la cinquantaine de personnes qui s’est rassemblée ce dimanche, jour de la dernière au Théâtre de la Ville. Mais que se passe-t-il dans leurs têtes? Pour tenter d’y comprendre quelque chose, j’aborde un jeune manifestant au look Grandes Ecoles et lui demande s’il a vu le spectacle. Il dit que oui. Alors, qu’a-t-il à lui reprocher, puisqu’il s’agit d’une interrogation spirituelle sur l’homme face à sa fin et à dieu? « Mais alors », me répond-il, « que diriez-vous si quelqu’un vous jetait des excréments à la figure? » Je fais valoir qu’aucun spectateur n’est souillé et que c’est au contraire les intégristes qui ont aspergé le public d’œufs de d’huile de moteur. « Peut-être, » concède-t-il, « mais ce sont là quelques fous comme il y en a partout. » Lui-même, rien à voir! C’est vrai qu’il a l’air sage et je suis désolé d’avoir interrompu sa prière. Sa copine écoute attentivement notre dialogue. Et monsieur se met à parler de « christianophobie »: « Ici, on souille le Christ et en Egypte on assassine les Chrétiens! » Pourtant, premièrement, Castellucci fait passer tout son amour du « Salvator Mundi », se permettant simplement d’émettre un doute sur l’hypothèse que le monde ait été sauvé. Et deuxièmement, quel rapport entre son spectacle des assassinats en Egypte? « Si, il y en a un, partout on attaque le christianisme! » C’est donc entendu: Il n’y aurait pas de rapport entre les manifestants anti-Castellucci dans la rue et ceux qui, à cinquante mètres de là, attaquent les spectateurs et tentent d’empêcher les représentations en occupant le plateau. Mais en même temps Castellucci serait coresponsable des attaques contre les Coptes au Caire. Pour avoir tenté de comprendre leurs raisonnements, me voilà bien embrouillé.
La confrontation, …
« Alors, bon, » dit le chrétien modèle: « Arrêtons-nous aux grenades. Les enfants balancent des grenades sur le Christ et il y a de la matière fécale qui coule sur son visage ». Le monsieur s’excite, il est ému. Il semble avoir décidé d’emblée que ceci est une pièce de guerre. Les enfants s’amusent comme nous nous sommes tous amusés à défier une autorité, par exemple en lançant des boules de neige contre des portes ou des fenêtres. Ils sont là pour évoquer l’énergie vitale en quête de sens, en antithèse au vieux père incontinent. Puisque les uns arriveront un jour au stade de l’autre, le Christ se déchire et pleure. Sur son visage coulent les larmes, le sang et sans doute aussi les excréments de l’humanité. Castellucci fait sentir à tous ce qu’est un chemin de croix. Pour les humains autant que pour le fils de dieu. Car Castellucci est un homme croyant. Il ne le dit pas de façon explicite, pour ne pas biaiser la lecture de ses spectacles. Il ne répond pas à la question, par pudeur et parce que la foi n’est pas faite pour le jeu politicien, ni pour l’explication de texte qui enfreindrait la liberté du spectateur. En tant que créateur, Castellucci parle depuis une autre position que celle de l’homme qui va chez le boulanger ou aux toilettes. Les manifestants n’ont cure de cette différence, tout autant qu’il leur est impossible d’envisager qu’un acte représenté sur une scène et faisant partie d’une œuvre, est doté d’une valeur métaphorique et symbolique et ne peut être assimilé à un acte identique, exécuté par un citoyen dans la rue. Il ne suffit pas de voir une œuvre, il faut aussi vouloir la regarder en face. En l’occurrence, face au regard du Christ qui interroge. « Il s’agit d’invoquer Jésus de nouveau, parce qu’il est la personne qui a créé la religion occidentale et que nous voyons en lui son représentant. Mais la représentation de sa personne a disparu, et avec elle l’acte de se confronter à Jésus. Pour moi, cette absence prend une grande importance », déclara-t-il à la revue allemande Tanz pendant le processus de création de « Sul concetto di volto nel figlio di dio ». Est-ce ainsi que parle un « christianophobe »?
… une stratégie politique
Ici, c’est le « Salvator Mundi » qui vous regarde en face, dans l’immensité de sa compassion, sachant que votre existence est tissée de déchéance, de mortalité, de la peur de tout ça et de mille désirs inassouvis. Si la foi peut te consoler, tant mieux pour toi. Sinon, fais un effort, pour accepter. Va voir le travail des artistes, parce que ça peut soulager. Tant que les intégristes de tous poils le permettent. Car le décalage entre leur caricature de la pièce et sa portée spirituelle met en évidence qu’il s’agit d’une manipulation politique. Le travail des artistes est pris en otage par des groupuscules en quête de puissance et d’attention médiatique. Ce qui nous interdit ici de les citer. Leur stratégie est évidente. Elle vise à créer le chaos pour imposer un double « sauveur »: Dieu et un dictateur terrestre. Et quant aux religions, il faut aussi se demander si les défenseurs autoproclamés de l’intégrité physique du portrait du Christ n’iront pas dans la foulée s’en prendre à la religion d’en face, dont les fidèles ont, selon les dogmes du clergé auxquels ils veulent revenir, crucifié le Christ en chair et en os. Face à quoi, Castellucci, c’est du pipi de chat.
Photos : Thomas Hahn
PS. La scène se reproduit au 104, où est jouée la pièce cette fin de semaine. Mais dans le XIXème, quartier populaire, les habitants ne sont pas près à voir l’extrême droite les squatter. Les quelques tondus venus le soir de la première ont reçu les œufs qu’ils avaient l’habitude de lancer, et une contre-manifestation de gauche pour la liberté artistique a rassemblé quelques 150 personnes.
Valérie de Saint-Do @ 3 novembre 2011
Lettre ouverte à ceux qui ont intérêt à faire croire que les politiques culturelles françaises sont un «échec»
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Non, la France n’a pas donné toute la mesure de sa capacité à défendre les couleurs d’un art et d’une culture réellement démocratiques. Loin de là. Ceux qui se battent pour ces enjeux le savent parfaitement. Surtout, elle n’a pas su projeter vers l’Europe ces valeurs qu’elle a quelques titres historiques à porter et dont elle devrait être le fer de lance. Tous les éléments sont là, à notre disposition. Un vrai trésor de guerre. Ce qui manque, c’est une volonté politique.
Car des pistes passionnantes furent tracées ici dont on cherche en vain l’équivalent ailleurs et dont il est temps qu’on se souvienne.
Ces pistes ne doivent évidemment pas être délaissées, elles doivent au contraire être suivies, approfondies, portées dans le présent. Parmi elles, celle, magnifique, de l’Éducation populaire, qui venait de très loin dans notre histoire et s’est concrétisée à la Libération avec la création par Christiane Faure d’une direction au ministère de l’Éducation nationale. Comme pour l’ensemble du projet imprégné des idéaux du Conseil National de la Résistance, il s’est agi d’une tentative de réaliser un rêve. Un rêve de démocratie à l’échelle d’une société, toujours à la merci des incertitudes humaines.
Ce rêve, c’est celui d’un art et d’une culture non uniquement voués à la production d’objets, mais considérés comme autant d’outils d’apprentissage de la vie commune. Comme chemins d’initiation.
Mais ce rêve, toujours considéré comme utopique – comme le fut celui de notre sécurité sociale – et qui est au cœur même de l’invention de notre service public de la culture, ce rêve sous-jacent au grand mouvement pour un art et une culture pour tous dont le travail de Jean Dasté à Saint-Étienne fut un bel exemple, niera-t-on que le travail d’idéalistes acharnés en a fait une réalité (1) ? 
Jean Dasté, fondateur de la Comédie de Saint-Étienne
Une fois passé l’élan des pionniers (3), la passion démocratique s’est inévitablement assoupie. Tentatives avortées, décentralisation de plus en plus laborieuse, baronnies locales, abus de positions de pouvoir institutionnel là où il eut fallu continuer humblement à se battre… Le regretté Gabriel Monnet put témoigner des obstacles rencontrés. Et ceux qui, comme nous, croient à l’évolution des formes par l’échange et ne se contentent pas d’un beau maillage favorisant la réception des arts dans tous les coins de France, ceux-là restèrent sur leur faim… Mais du moins ce maillage, inexistant avant-guerre, posait-il une base pour tenter d’aller plus loin.
Et si l’on se reporte au passé, d’échec nulle trace. Au contraire. (4) Dans un monde où la domination de l’économie étouffe ces valeurs, notre pays a su construire un service public des arts vivants. Ce n’est pas rien. Et ce n’est pas le moment de l’oublier !
Non, il n’est vraiment pas temps de renoncer. Considérer les aspirations démocratiques de nos politiques culturelles sous l’angle de l’échec n’est que la marque d’un choix politique. Car si l’on parle réellement de cette action culturelle et artistique qui ne peut porter ses fruits qu’au prix d’un exigeant travail quotidien, il ne s’agit jamais de succès ni d’échec. Il s’agit d’un combat incessant auquel il n’est jamais question de renoncer. D’un effort sans relâche. Car c’est le travail-même de la civilisation, travail sans fin qui fait de nous, comme l’écrivit Albert Camus, des «Sysyphe heureux». Mais pour que le chemin se poursuive, la mémoire doit en être transmise et c’est loin d’être le cas (5).
Sous les soubresauts de l’Histoire, une tenace aspiration à la démocratie culturelle se manifeste au moins depuis Condorcet dans notre pays (6). Cette aspiration s’est manifestée de diverses façon, en particulier sous le Front populaire, et, même sous le piteux régime de Vichy, elle trouva des chemins de traverse (7). Les volontés sont nombreuses qui n’attendent que la latitude nécessaire pour agir, et comme le disait Victor Hugo, il s’agit de ne pas les décourager.
Cette aspiration, c’est non seulement celle d’une richesse culturelle mise à la disposition de tous, mais d’une pratique de l’art et de la culture où chacun, avec ses compétences et sa sensibilité propre, doit apporter sa pierre à l’édifice. Cette conception, c’est celle d’un art considéré comme l’un des éléments centraux de la civilisation et l’un des outils majeurs de la construction de l’humain.
Cette démarche part d’un présupposé souvent négligé, parfois méprisé, en tous cas mal pensé car considéré comme impossible à faire entrer dans le réel. Ce présupposé induit que le geste artistique n’a pas comme unique objet de réaliser ce qu’on appelle une œuvre qui sera ensuite soumise comme le préconisait Malraux, à l’admiration du plus grand nombre, mais de révéler, autant que possible, la part créative de chacun.
Cette part créative prend forme et se révèle dans l’apprentissage de différentes techniques dont l’usage, à la fois personnel et collectif, initie à des langages symboliques. Ces langages mettent en mouvement et en dialogue cette part de l’esprit qui est de même nature que le rêve. Celle-là-même que les dominants actuels considèrent comme «inutile».
Considérer le geste de l’art de ce point de vue, c’est replacer ses pratiques dans le contexte de la construction de l’être humain, celle d’un être sensible outillé de langages. Un être dont la finalité, n’est pas, comme celle d’une machine, de remplir efficacement un rôle de production, mais de s’ouvrir à ce qui nous est spécifique, la richesse de l’âme humaine. Richesse à laquelle nous accédons par des symboles, ce qui implique de s’ouvrir au monde non seulement par la connaissance, mais aussi par une approche émotionnelle. Très souvent, lorsqu’on parle d’art, la notion d’esthétique vient à l’esprit. Or, il est important de s’en souvenir : l’étymologie de ce mot n’évoque pas la recherche d’une beauté (ou d’une anti-beauté) figée ou «calibrée», mais l’ouverture à un univers de sensations chargées de sens, par définition partagées, et donc mises en action.
Il ne s’agit pas seulement, comme on le pense parfois, d’une nuance, même importante, entre deux conceptions de l’art et de la culture que l’on distingue généralement en «démocratie» et «démocratisation culturelle».
Ce sont deux façons diamétralement opposées de considérer la question, dont on peut dire, sinon qu’elles se divisent en visions «de gauche» et «de droite», du moins qu’elles marquent d’une part un projet démocratique au sens fort et d’autre part une volonté d’appropriation par les élites détentrice de ce que Pierre Bourdieu nomme capital culturel. (8)
Aujourd’hui, devant l’invasion des industries culturelles de masse, ce débat peut sembler dépassé. Mais il est d’autant plus urgent de faire entendre le véritable sens de l’échange artistique. L’un de nos principaux outils de civilisation.
Lorsque en 1998 l’équipe de Catherine Trautmann osa proposer à la profession une «Charte des missions de services publics de la culture», qui avait pour objet simple et modeste de rappeler à leurs devoirs – et notamment celui de se préoccuper des moins favorisés – ceux qui dépendent de l’argent public, le moins qu’on puisse dire c’est que celle-ci fut mal reçue. Ce n’était malheureusement qu’une «charte» et la ministre ne résista pas longtemps à la bourrasque provoquée dans le milieu professionnel institué par son audace insigne. «De quoi vous mêlez-vous ? Nous sommes patrons chez nous, nous connaissons notre boulot. Vous voudriez m’obliger à m’intéresser aux quartiers difficiles de ma ville, aux écoles, mais enfin, Madame, vous n’y connaissez rien… Je m’occupe d’art, pas de socio-culturel !» Ceux qui se sont coulés dans les rôles construits avec courage par les pionniers du temps de Jeanne Laurent et en ont fait des postes de pouvoir, supportent mal le rappel des fondamentaux. Voilà l’une des causes de la situation actuelle pour ce qui est de l’institution des «arts vivants». Une occasion ratée. Tout n’est pas seulement dû à des votes malencontreux. Beaucoup de «responsables» n’ont pas agi en responsables.
Les idéalistes, on les écouta un peu dans l’après-guerre, car on revenait de très loin. Mais en temps de paix, il est rare qu’on ait envie de faire autant d’efforts, car les ténèbres ont été repoussés et l’on se croit à l’abri. C’est un leurre, bien sûr. Des passeurs comme Stéphane Hessel, nous le rappellent aujourd’hui : rien ne va jamais de soi en la matière. Les ténèbres sont là, tout près, menaçant de grandir, et une guerre terrible est en cours. Celle du chiffre contre le symbole. Celle d’une vision du monde qui mesure, évalue, calcule, vend et achète, contre cet univers de l’immatériel et de l’insaisissable, de l’immesurable, de l’incalculable, qui est la fragile mais seule vraie richesse des humains. Lorsque tout ce qui est de l’ordre du symbolique en sera réduit de force aux catégories des marchands, il ne restera aucune place pour le rêve.
Mais comment voudrait-on que cette grande idée puisse vivre comme une exception, un luxe, presque une aberration, isolée dans une Europe imprégnée d’ultra-libéralisme et tout entière axée sur le chiffre ? Ce débat doit exister publiquement et largement dans le monde. Alors, c’est maintenant. Il faut prendre conscience que cette question est vitale. Loin de renoncer à ce qui fait notre vraie force, il faut faire entendre et partager nos valeurs, celles de l’esprit, celles du symbole, dans tous les domaines, l’Éducation, la Recherche, toutes les pratiques de l’art, car en la matière rien n’est jamais tout à fait séparé. Il faut le faire entendre non seulement aux autres européens mais partout, car tous sont concernés, et nombreux sont ceux qui attendent ce message. Il faut nous relier à tous ceux qui, partout dans le monde, défendent la civilisation du symbole contre celle du chiffre.
Nicolas Roméas, directeur de Cassandre/Horschamp
On peut signer sur le site www.horschamp.org l’Appel «Impossible absence».
1 – En particulier les pionniers des mouvements Peuple et culture et Travail et culture.
2- Le dernier en date à ma connaissance eut lieu à Beaumes de Venise en 2009 sous l’égide du Théâtre Régional d’Action Culturelle.
Ils ne sont pas officiellement supprimés, mais on ne sait pas à quel ministère ils sont rattachés aujourd’hui !
3 – Cf les remarquables ouvrages de Robert Abirached «la décentralisation théâtrale» en quatre tomes.
4 – Lire à cet égard le remarquable papier de Jean-Pierre Vincent «Défense de l’art pour tous» Le Monde du 20 décembre 2010.
5 – cf les passionnants travaux de Franck Lepage sur le sujet ainsi que son cycle de «conférences gesticulées» : Incultures1 et 2, accessibles sur internet : http://tvbruits.org/spip.php?article981.
6 – cf Michel Rieux : Histoire de l’Éducation populaire : Condorcet présente en 1792 un rapport sur « l’organisation générale de l’Instruction Publique » dans lequel il parle d’une instruction pour l’ensemble du peuple, y compris pour les adultes.
7 – Cf L’ouvrage de Serge Hadded Le théâtre dans les années-Vichy (Ramsay, Paris, 1992) et se reporter également à l’histoire du mouvement Jeune France dirigé par Pierre Schaeffer.
8 – Pierre Bourdieu analyse en particulier le mécanisme de l’usage des avantages liés au «capital culturel» dans son ouvrage Les Héritiers.
Pour en savoir plus sur les enjeux et l’histoire de l’Education populaire en France : Christian Maurel (« Éducation populaire et puissance d’agir. Les processus culturels de l’émancipation ». Paris. Éditions L’harmattan, 2010),
Nicolas Roméas @ 9 janvier 2011
Pour une nouvelle dramaturgie des nominations
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Le débarquement programmé d’Olivier Py de la direction de l’Odéon – Théâtre de l’Europe puis sa nomination surprise à la tête du festival d’Avignon ont suscité un émoi certain dans la communauté culturelle. Nombreux sont ceux qui se sont positionnés, en défense « de la victime », brutalement débarquée par Frédéric Mitterrand, en oubliant parfois les conditions même de sa nomination.
L’émotion est d’autant plus grande qu’elle arrive après une succession de nominations à la direction d’institutions théâtrales ou chorégraphiques à la procédure un peu étrange (Montpellier, Lyon Marseille..) Loin de nous l’idée de discuter de la qualité des candidats nommés ou écartés. Il serait pour le moins curieux de trouver que Luc Bondy est meilleur qu’Olivier Py ou l’inverse. La valeur artistique d’un metteur en scène ne se résume pas à la manière dont celui ci a été nommé.
Depuis 2 ans, le moins que l’on puisse dire c’est que les procédures exceptionnelles se succèdent, les règles établies disparaissent.
Pour le cas d’espèce, la nomination au poste de directeur de théâtre national, c’est le conseil des ministres qui décide, par décret, sur proposition du Président de la République …
À notre sens, le vrai problème se trouve là. Ce mode de nomination de ces directeurs (et plus rarement des directrices !) par décret présidentiel (ou ministériel pour les Centres Dramatiques Nationaux et les Scènes Nationales) date peut-être d’un autre âge, d’un autre siècle.
Tant que l’on continuera à fonctionner de cette manière, d’être dans le fait du prince, le bienfondé de ces nominations fluctuera au rythme des humeurs du monarque. Il est temps que, là aussi, nous passions à système plus démocratique, plus transparent. Un système qui pose des critères d’abord. Pourquoi est-on choisi pour diriger un théâtre ? À quelle mission de service publique répond-on ? Quel est le cahier des charges ? Qui en discute ? Et du coup qui décide ?
Un système qui prenne en compte la diversité des interventions publiques. À l’exception notable des théâtre nationaux, toutes les institutions théâtrales sont aujourd’hui pluri-financées par l’Etat, les collectivités territoriales et même certaines d’entres-elles par le mécénat privé. Comment prend-on en compte cette diversité des financements sans que chacun cherche à tirer la couverture à lui ? Le système tel qu’il existe aujourd’hui, renvoie chacun dans un rôle caricatural : l’édile qui cherche à faire venir une vedette et le ministre qui veut placer ses amis. La concertation, qui est pourtant prévue pour les nominations à la direction de ces institutions culturelles ne fonctionne plus. Ainsi, comme on l’a vu récemment lors de la nomination de Macha Makeiff au Théâtre de la Criée à Marseille, la concertation a fait long feu et l’Etat a imposé sa candidate à la Ville et à la Région.
Comme dans d’autres domaines c’est donc de coopération qu’on a besoin a cet endroit : coopération des partenaires dans le choix des projets artistiques et culturels présentés, incarnés par les directeurs(trices) candidats(es). Au regard du contexte, l’innovation est aussi à rechercher dans ce moment très politique de la nomination d’un directeur ou d’une directrice. Cette décision pourrait-elle enfin symboliser cette coopération tant affichée par la puissance publique ?
Donc un mode de désignation qui prenne en compte les avis de tous. Des professionnels, bien sur, qui sont rarement consultés. Pour preuve la bronca qu’a provoqué la révocation d’Olivier Py. Mais aussi le public, ou plutôt les habitants. Après tout, le sujet les concerne très directement. On pourrait fort bien réfléchir à des moyens d’associer les spectateurs « émancipés » à ces décisions majeures. Rappelons à cet égard que les théâtres nationaux sont d’abord des théâtres publics.
Espérons que nous pourrons tirer des enseignements de cette situation. Il y a nécessité à avancer et sortir de ce cycle infernal ou comme le rappelait le ministre de la culture, sous la forme d’une boutade, dans une interview au JDD en avril 2010, à propos des nominations à la direction des théâtres : « il n’y a pas de procédure, juste des usages ». Il nous faut sortir d’une dramaturgie de la victimisation dans les nominations, en valorisant les projets réalisés et présentés. Cela suppose de définir collectivement des procédures de nomination d’une part – comme c’est prévu par exemple dans les Établissements Publics de Coopération Culturelle (EPCC) -, de définir de réelles modalités d’évaluation d’autre part. C’est la question du contrat dans toutes ses dimensions qui est posée ici.
A défaut de changer ce système de nomination, nous seront amenés à revivre perpétuellement les mêmes histoires. Sous la forme de tragédie, ou sous celle d’une farce.
Frédéric Hocquard, directeur de L’EPCC Arcadi
Didier Salzgeber, Coopérateur culturel
Nicolas Roméas @ 21 avril 2011
La société des scènes
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Et si nous assistions peu à peu à la fin du temps du spectacle ? Il est passé le temps où le poste de télévision montrait à la famille rassemblée ce qu’il fallait voir. La téléréalité passionne de moins en moins les foules, le grand spectacle des pouvoirs est partout mis en doute, voire renversé par les peuples. Et si peu à peu le spectacle n’était plus là ? Nous serions alors passés à une autre société, celle que j’appellerais la société des scènes.
Dans cette société là, chacun se met en scène, et le spectacle n’a plus lieu que pour soi-même. Aujourd’hui les avatars et les photographies de blogs se succèdent et défilent sous nos yeux, comme autant de petites scènes, où nous nous fixons parfois, où qu’on quitte rapidement pour en rejoindre une autre. La télévision, ou l’art du spectacle, ne rassemble plus vraiment, ou devient comme un vieux passe temps oublié, tout défile désormais, jusqu’à ce que nous choisissions la scène qui nous plait. Allons-nous regretter le spectacle ? Ce mode de diffusion qui dominait les foules, qui rassemblait petits et grands, qui instruisait et guidait tous et chacun ? On a envie de dire « non », le situationnisme nous a réveillé, le spectacle était mauvais, adieu spectacle, place à la liberté ! Seulement voilà, dès qu’un moyen de domination des masses, vibrant et efficace, est repéré, dénoncé, abandonné, il faut s’attendre à l’invention d’un autre moyen plus discret.
Les tablettes graphiques sont ainsi de remarquables petites scènes. On peut y loger discrètement un logiciel espion, « mobyle spy », qui enregistre tous vos déplacements et un peu tous vos gestes. Une quantité de ces petits logiciels se renseignent ainsi sur chacun, offrant à la curiosité de tous l’ensemble des éléments reliés les uns aux autres. Or comme chaque petite scène est devenue presque toute une vie, de la naissance au décès, comprenant toute la mise en scène de soi-même, des emplois du temps jusqu’aux facettes les plus cachées, ainsi que le réseau d’amis, et les réseaux de chacun des amis de ces amis, etc…. le logiciel espion peut suivre et connaitre chacun entièrement. La parade à cela ? Jouer, comme on joue sur une scène, se déguiser, mentir, inscrire de faux renseignements, tromper la galerie. Or j’ai remarqué qu’une sorte de vigilance collective interdisait le mensonge. De Facebook (500 millions d’utilisateurs), à Second Life (le grand jeu de scènes mondial avec ses 15 millions d’utilisateurs), chacun est traqué, questionné pour le surprendre en délit de mensonge. Car le mensonge est ce qui rend la scène dangereuse, insaisissable, incontrôlable. Le « trop de réalité » d’Annie Lebrun s’est imposé dans la vaste société des scènes. Ici, on ne ment pas.
L’autre objet de contrôle est celui de l’enthousiasme. La multitude et la diversité des scènes pourraient être un infini porteur d’enthousiasme libre. Parfois cela arrive et on découvre comme par miracle une œuvre originale, surprenante, comme transportée vers soi par un océan d’enthousiasme. C’est certainement cette liberté qui a permis les premières révolutions arabes, comme une faille dans un système archi contrôlé : l’énergie collective d’un enthousiasme général peut être le moteur d’une rébellion physique. Alors pourquoi n’y a-t-il pas plus de révolutions permanentes, physiques, concrètes, un peu partout dans le monde ? C’est que justement l’enthousiasme n’est pas libre. La technique est simple : nous sommes noyé de pseudo enthousiasme, une marée de buzz et de publicité qui cache et compromet toute manifestation sincère. Une anecdote à ce sujet, je reçois ce matin un commentaire à un de mes poèmes postés sur le net qui m’affirme: « J’adore vous relire régulièrement. Vos avis et informations sont systématiquement délicieux. Excellent post. Merci beaucoup pour ces informations et liens. Je partage totalement votre opinion. » Après vérification et quelques secondes de gloire intime, je me rends compte qu’il s’agit d’une offre de plombier à domicile sur Versailles…
Or l’enthousiasme libre est le concret moteur de l’art, comme de la vie collective. Au fond, on fait de l’art pour ça. C’est-à-dire que notre principal moteur de création, et notre mode de sélection légitime est dévoré par le système, nous sommes sans moteur, ou avec un moteur qui tourne à une cadence folle, incompréhensible, car faussé, trafiqué.
Dans la société des scènes, je revendique le droit au mensonge, comme à l’enthousiasme libre. Si on sort de cette société, si on quitte sa propre scène, on disparait, et cette disparation nous condamne à n’être plus présent aux autres – c’est une exclusion qu’il est difficile de justifier puisqu’on se prive même des moyens de colporter cette justification. Le bagne d’aujourd’hui est la radiation de compte internet, la confiscation du mobile, l’anéantissement de la scène personnelle, c’est-à-dire de l’existence et du langage. Se priver de sa scène n’a même pas la force d’une grève de la faim par exemple, c’est un geste qui n’a pas de sens. On devient rien et on ne peut même plus le twitter.
Il existe bien sur la rébellion par l’informatique même, l’invention d’un virus, la destruction des scènes par un logiciel malveillant au comportement aléatoire. On ne saisit pas très bien les contours de cette guerre là, sinon qu’on se retrouve à devoir s’équiper d’anti virus qui nous installent de notre propre consentement des logiciels espions. Ca fait penser au premier terrorisme des nihilistes russes, ils avaient certainement raison d’agir, mais chacun de leur geste renforçait l’oppression car il n’était pas compris sinon du pouvoir dominant.
Alors il y a le jeu, le jeu sur la scène, le mensonge et l’illusion, ou bien l’extrême vérité. Rappelons-nous le détournement des scènes à la Foire St-Germain et ailleurs, du temps des interdictions et des monopoles royaux, des mimes et des poètes. Puisqu’on ne peut se passer d’être en scène, notre seul espoir est le mensonge et la folie. Sous les masques il se dit des choses, et chacun sait lire entre les lignes des mensonges, les vérités de l’humain.
Olivier Schneider.
Nicolas Roméas @ 27 avril 2011
L’affaire PY est épatante…
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L’affaire PY est épatante, car elle permet de bien éclairer les mœurs du Théâtre Public.
Il est curieux de voir le silence qui l’entoure.
C’est normal, parce que nous sommes tous en lien avec le Ministère de la culture qui reste une manne nourricière pour pas mal de monde, alors seuls les anciens, qui n ‘attendent plus de nomination osent quelques critiques contestataires.
Mais on se demande si les partis socialistes ou communistes existent encore, et on devine qu’une fois de plus ils vont faire campagne en faisant l’impasse sur la culture considérant que c’est un « truc » à perdre des voix.
J’en profite, le théâtre de l’Unité va recevoir le prix SACD des arts de la rue, je me dis qu’au moins peut –être, ce prix peut servir à être écouté quelques minutes.
J’ai vu passer depuis 1971 des trains entiers de ministres de la culture. De Lang je me suis promis de ne jamais dire le moindre mal, un ministre qui tient ses promesses, on ne le critique pas. Ensuite à chaque nomination, on descendait d’un cran, avec Albanel on se disait qu’on n’irait pas plus bas, mais voilà qu’on la regrette.
Maintenant il ne s’agit plus de faire de la bobologie, le théâtre public a besoin d’une chirurgie radicale.
Je pense et j’estime que le réseau « Le Pillouer » ou réseau « Syndéac » est moribond.
Les publics ne se renouvellent plus, les systèmes d’abonnements sont périmés, les soirées y sont mortifères. Or les infrastructures ont de la valeur, il y a de l’argent qui circule, ce qui manque ce sont les idées. D’où cette invention du conseil national de la création qui aurait été une sorte de « machine à innover » de ce réseau fatigué.
Le problème, c’est que tout ce que proposaient ces innovateurs existait déjà en dehors de l’institution. Le problème, c’est qu’un vrai projet culturel pousse avec la même lenteur qu’une plante.
Donc ce conseil national a pris la bonne résolution, arrêter les frais.
Il y a en France un « tiers théâtre » qui est inventif, énergique, conquérant, qui laboure et fait des miracles. C’est un tissu associatif, un riche humus formé de compagnies, de lieux alternatifs, de friches urbaines, d’expériences hors les murs. Il y en a des milliers sur le territoire français. Un certain Duffour, secrétaire d’Etat avait décidé d’en faire l’inventaire et y avait deviné un certain avenir de la culture.
Mais Tasca puis la droite -Aillagon, se sont empressés d’oublier cette richesse-là.
Ces « nouveaux territoires de l’Art » comme on les avait appelés, oeuvrent dans l’ombre. Jamais une ligne dans Télérama, ou dans le Monde, ce sont des artistes et des lieux qui n’ont aucun budget de communication. Donc c’est comme s’ils n’existaient pas.
Seule la revue Cassandre/Horschamp relate quelques-une des ces réalisations.
Donc la mode est aux nominations. Manifestement, c’est une catastrophe. Et cela devient de pire en pire. Les moins disants culturels emportent tous les marchés, puisque la qualité recherchée par le ministère et les villes, c’est transparence, conformisme et absence de projet.
Alors me direz –vous, pourquoi avez vous été nommés, vous Jacques Livchine et Hervée de Lafond à la tête d’une scène nationale, celle de Montbéliard que vous avez appelée « centre d’art et de plaisanterie » ? Je réponds, c’était il y a 20 ans, c’était encore Lang et Faivre d’Arcier à la tête du théâtre en France. Depuis tout s’est détérioré.
Il faut tout repenser. L’intelligence du théâtre est toujours collective. Or tous ceux qui ont le désir et l’envie de se présenter collectivement sont invariablement éliminés.
Les ancêtres de la décentralisation inventaient leurs lieux, recrutaient leurs équipes, le militantisme y était notoire.
Le Syndéac a transformé les lieux culturels en entreprises, avec un patron et des employés, et des conventions collectives. C’est pas trop bon pour l’Art ce type d’organisation.
La lutte des classes est remplacée par la lutte des places. Bizarrement cela ressemble aux primaires du parti socialiste. On essaye de se glisser dans la short list. Certains se présentent une dizaine de fois, ils acquièrent la compétence du bon candidat, propre sur lui, et s’adaptent au désir de l’embaucheur.
J’aime dire qu’un poète comme Artaud n’aurait eu aucun succès auprès de nos Dracs. On lui aurait demandé son projet A 4 !
Ayant dirigé une scène nationale avec Hervée de Lafond, pendant neuf ans, je sais à quel point c’est un outil remarquable à condition de le piloter avec intrépidité.
Notre premier mot d’ordre était : « il ne s’agit pas de remplir le théâtre de Montbéliard mais de remplir de théâtre Montbéliard ».
Et nous y avons inventé mille et une fêtes, la fête du Malheur, les Sardanapales, le réveillon des boulons, le théâtre qui décoiffe, les samedis piétons, la riposte des exclus etc.
Nous nous adressions non pas à un public de théâtre, mais à la ville toute entière. Alors évidemment, nous étions loin des directeurs-programmateurs d’aujourd’hui.
Ce n’est pas très élégant de se mettre en avant comme je le fais, mais il y a un tel potentiel en matière de culture en France qu’on a l’impression d’assister à un assassinat.
Traversez la Manche, allez voir le British National theater, qui lui n’a pas honte d’inviter du théâtre de rue.
La frilosité est mauvaise conseillère. L’Art, c’est le risque, et il y a encore quantité de zones vierges, et à Montbéliard, nous avions décidé de démissionner tous les ans, pour ne pas nous installer dans le confort financier qui nous était offert.
Au bout de neuf ans, considérant que nous avions fait le tour de ce qui était possible de faire, nous sommes partis sans attendre une fin de contrat.
Bref, il faut garder l’espoir que ces présidentielles vont être l’occasion d’un grand remue méninges qui mettra un point final au système castique du théâtre public d’aujourd’hui.
Ce n’est surtout pas d’un Grenelle de la culture, d’une loi cadre, d’une grande messe ou d’un second entretien de Valois, surtout pas de ces anesthésiants dont nous avons besoin.
Il faut simplement avoir le courage de nommer des équipes qui ne considèrent pas la culture comme de la consommation de spectacles et la recherche d’abonnés, mais comme un combat, comme une guérilla, comme une bataille avec les armes de l’esprit, des équipes persuadées que le peuple peut se passer de théâtre, mais que le théâtre ne peut pas se passer du peuple, et que l’Art n’aime pas trop les lits que l’on fait pour lui.
Jacques Livchine
Metteur en songes
Prix SACD 2011
Nicolas Roméas @ 3 mai 2011
Au Maroc, la guerre du Rock aura-t-elle lieu ?
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Turbulences au Maroc : La Culture s’immisce dans le débat. Alors que le mouvement du 20 Février relaye les appels de la rue à la démocratisation du Maroc, que les partis politiques restent désarmés face à leurs contradictions quant à la réforme constitutionnelle, les artistes, activistes culturels et autres aficionados de la scène underground n’oublient pas de mettre aussi la pression côté culture…
Depuis désormais 10 ans, le Festival Mawazine réunit à Rabbat tout le gratin du Showbizz mondial.
Financé par Mohamed VI lui-même, soutenu par le sponsoring de grands groupes industriels dans lesquels le Palais possède également des parts, cette vitrine éphémère de l’ouverture du Royaume aux musiques actuelles mainstream n’a jamais fait l’unanimité dans le microcosme des activistes de la culture.
Avec 5 grands festivals organisés de mai à juillet, le Maroc s’est depuis une quinzaine d’années spécialisé dans ce type d’évènements visant un public de masse. Mais cette politique culturelle du coup d’éclat a-t-elle une réelle incidence sur l’émergence des talents et des artistes locaux ?
Pour beaucoup, tous ces festivals, aussi indépendants soient-ils, servent de caution médiatique, d’écran de fumé camouflant le désengagement total de l’État a l’égard d’une scène contemporaine à ses yeux trop souvent revendicative.
Depuis une quinzaine d’années, le milieu alternatif, et en particulier celui de Casablanca, sœur siamoise et rebelle de l’impériale Rabbat, milite pour un Maroc à la fois fier de ses racines et tourné vers l’avenir. Rap, métal, fusion funk/gnawa, il ne faut pas tant chercher pour découvrir ce Maroc très rock. De plus en plus structuré, il rappelle à de nombreux égards la scène alternative française de la fin des années 80.
Autonome, sans subvention, il s’appuie néanmoins sur les fortunes de certains jeunes mécènes désireux de permettre aux artistes de chez eux d’exister et de progresser. Il n’empêche, tout est question de système B, de débrouille, de galères, et d’embrouilles.
Aujourd’hui, la coupe est pleine : il s’agit de demander des comptes quant aux 25 millions d’euros de budget de Mawazine lorsque le ministère de la Culture est aussi doté qu’une coquille vide. Devant l’indécence d’une telle débauche de moyens, les jeunes s’en sont pris les semaines dernières aux installations qui commençaient à être mises en place à Rabbat. Cette années, la sécurité du Festival sera assurée par l’armée…
L’enjeu n’est pas secondaire : c’est tout le système marocain qui s’éclaire à la lumière de la Culture… Mainmise du Palais sur l’économie, auto-censure des relais de paroles critiques n’osant pas affronter le « Commandeur des Croyants », frustration d’une jeunesse infantilisée que l’on envoie faire joujou lors de show monstrueux sans lui permettre de découvrir les créateurs de leur propres pays, hérauts des revendications qu’eux-mêmes murmurent au quotidien, dos au mur…
Avec sa politique de développement de projets et d’accompagnement, associés au Tremplin musical qui se déroule tout au long de l’année, L’Boulevart de Mohamed Merhahi est le meilleur contre-exemple à opposer aux arguments rétorquant que le peuple ne serait pas prêt à assumer de nouvelles libertés. La semaine dernière, à Londres, c’est toute la structure des réseaux de musiques actuelle casablancais qui se sont vus récompensés par le prix de meilleur entrepreneur musical de l’année décerné à « Momo ».
Plutôt que de se demander, plein de morgue, si c’est vraiment le moment de parler culture lorsque les enjeux sont autant politiques, il s’agirait peut-être de se demander s’il est possible qu’une politique, quelle qu’elle soit, ne soit pas culturelle au final…
Eddy Maaroufi
Pour en savoir plus:
Appelée Nayda par les médias, la « contre-culture » marocaine associe créativité et lutte alter-mondialiste
Le mouvement du 20 février regroupe tous ceux qui s’engagent pour une démocratisation et une meilleure répartition des richesses au Maroc
Les anciens abattoirs ont été sauvés et sont aujourd’hui l’un des hauts lieux de la culture indé casablancaise !Mouvement du 20 février
Hedi Maaroufi @ 6 mai 2011
Lettre ouverte à Martine Aubry (parue dans Mediapart le 7 mai 2011)
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Chère Martine Aubry,
Lorsque nous nous demandons quel candidat, au deuxième tour d’une élection présidentielle cruciale, pourrait porter les couleurs de la gauche en étant à l’écoute de ceux qui veulent en finir avec le marketing néolibéral, c’est à vous que nous pensons.
Depuis longtemps, nous vous observons et nous observons les autres. Nous ne croyons pas aux miracles, nous n’attendons pas de femme ou d’homme providentiel. Mais nous croyons à votre sérieux. Et nous pensons qu’aujourd’hui le sérieux est de mise. Nous sommes certains que la France mérite beaucoup mieux que le délitement actuel et nous savons que vous partagez cette certitude.
Pourtant nous sommes étonnés et, vous l’avouerai-je, très inquiets, d’une absence. Une absence pas absolument totale, certes, mais qui nous laisse un goût amer, un goût de manque, et qui pour tout dire nous effraie : le peu de place que tient ce qu’on appelle «culture» dans le programme du parti socialiste français. Bien sûr, la culture et l’art, nombreux sont aujourd’hui ceux qui ont tendance à penser que c’est une affaire compliquée, réservée aux spécialistes et aux professionnels. Et ceux-là n’osent guère s’aventurer dans cette zone à risque, remplie de chausse-trappes et de faux semblants, où corporatismes et féodalités masquent la forêt essentielle. Mais en réalité (et nous croyons que si le personnage public l’oublie parfois, la personne privée le sait bien), il s’agit de tout autre chose.
Non, ce n’est pas une affaire de spécialistes. Et il ne s’agit pas non plus de loisirs. Nous parlons ici, chère Martine Aubry, d’une question absolument centrale pour l’avenir de notre civilisation. Nous parlons du choix que nous serons ou non capables de faire entre la construction d’un monde fondé sur ce que nous appelons l’humain et une société qui nous mène à la barbarie.
Comme le montra Jean Itard dans le Mémoire sur Victor de l’Aveyron qui fournit à François Truffaut la matière de L’Enfant sauvage, l’humain ça ne tombe pas du ciel. Ça se fabrique, ça prend du temps et ça n’est pas facile. Ça se fabrique avec des mots, avec des images, des symboles, avec du passé. Avec de la transmission. Avec tous les outils immatériels qui permettent de construire et nourrir un imaginaire à la fois partagé et intime. Avec tous les outils du symbolique. L’art et la culture, ce vaste univers de symboles qui ne peut être quantifié sans perdre sa substance, ça n’est pas moins que ça. Les outils de la construction de l’humain.
Et il est évident qu’en la matière tout est lié. L’art, bien sûr, sous toutes ses formes, la recherche et évidemment l’éducation. Tout cela marche ensemble ou rien ne marche.
Dans l’Europe néolibérale, un faisceau de signes innombrables converge vers la destruction de ce que nous appelons l’humain. Brutalité d’une main, propagande de l’autre, encouragement général à cesser de penser et échanger. Cet encerclement qui concerne tous les aspects de nos vies tend à faire de chacun un individu dénué de sens collectif. Nous devons nous opposer frontalement à cela. Car nous parlons ici de valeurs de gauche qui doivent être défendues à gauche.
Et nous parlons d’un domaine où les frontières ne peuvent être abolies. Peut-être l’ultime domaine où la frontière entre ce qu’on nomme la gauche et la droite, entre le partage et l’égoïsme, ne pourra jamais être abolie. Car lorsque l’art et la culture ne sont plus envisagés sous l’angle de leur circulation démocratique et de l’échange qu’ils induisent, il n’est pas sûr qu’ils existent encore pour ce qu’ils sont vraiment. En tant qu’art et en tant que culture en action dans la société.
On peut en faire des objets d’admiration ou de commerce, et on ne s’en prive pas. Mais là, c’est autre chose : l’essentiel disparaît. On s’attache au visible, au brillant, à ce qui rapporte du pouvoir ou de l’argent. Mais lorsqu’on néglige les nappes phréatiques pour n’accorder d’importance qu’aux jeux d’eau des bassins royaux, il n’est pas sûr que ces bassins puissent longtemps être alimentés. Il faut défendre et faire entrer dans le futur ces inventions extraordinaires qui naquirent dans notre pays après la Libération au prix de durs combats et qui sont aujourd’hui en danger, de l’Éducation populaire au système de l’intermittence. Il faut rappeler que le service public de la culture français fut un outil important de la reconstruction du pays et qu’il doit être un élément crucial de sa refondation. Car cet outil nous a permis et nous permet de véhiculer l’essentiel, au-delà de tout phénomène médiatique et de toute rentabilité. L’essentiel, en un mot, c’est ce que Peter Brook nomme la relation. Laisserons-nous notre civilisation, déjà gravement altérée par l’individualisme, être amputée de ce qu’il lui reste de capacité à utiliser le symbole comme moyen d’échange et de construction d’une richesse commune ? La culture, c’est l’outil de la relation.
Il y a une trentaine d’années, lorsque René Dumont et ses amis tentèrent de nous alerter sur les dangers que font courir à la planète la surexploitation des ressources et un productivisme incontrôlé, on les écouta peu. On ne prit guère au sérieux ces «gentils» amoureux de la nature. On pensait qu’il y avait d’autres priorités, bien plus graves et urgentes. Il a fallu le patient acharnement de ces pionniers et quelques gravissimes catastrophes pour que le mot «écologie» s’installe dans notre vocabulaire, au point que même les ultralibéraux s’en emparent. Nous savons tous aujourd’hui que la terre est en danger. Mais, en admettant que nous la sauvions de ce danger, de quelle humanité la peuplerons-nous ? D’un semblant d’humanité formaté, privé de culture et d’imaginaire, sans passé, plus proche du robot que de l’idée que nous nous faisons de l’humain ?
Attendrons-nous, cette fois encore et pour le pire, ces catastrophes qui risquent d’être irrémédiables, avant de mesurer l’enjeu ? Non.
Être à gauche, cela implique de le faire maintenant. Voilà pourquoi, chère Martine Aubry, nous vous en conjurons, il faut d’urgence prendre cette question au sérieux, il faut donner une très grande importance, dans le programme de votre parti, à cet enjeu central de civilisation.
Tant qu’il est encore temps.
Très amicalement à vous,
Le 7 Mai 2011
Nicolas Roméas, directeur de Cassandre/Horschamp
www.horschamp.org
Nicolas Roméas @ 8 mai 2011
Anonymous: « Mon nom est Personne. »
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« We are Anonymous. We are Legion. We do not forgive. We do not forget. Expect us. »
Devise des Anonymous
Du 10 mars 2011 au 15 septembre 2011, sur le site du Musée de Jeu de Paume, l’exposition Identités Précaires présente une vingtaine de projets nous interrogeant sur l’anonymat et l’identité comme phénomène instable. Anonymous, mème issu de la cyberculture, nous propose un nouveau modèle d’action collective.
Le militantisme anonyme a longtemps été jugé avec méfiance, voire avec une certaine suspicion de lâcheté. Mais dans notre époque de surveillance globale, la dissimulation semble pourtant être le meilleur outil des activistes.
Aujourd’hui, dans le nouveau territoire en perpétuelle extension qu’est le web, une nouvelle espèce de rebelles a vu le jour: les Anonymous, les Anonymes…
Derrière cette étiquette collective, une somme d’identités dispersées et autonomes, une multitude1, diraient les penseurs altermondialistes Negri et Hardt. Une dissidence plurielle sans leader ni mot d’ordre, si ce n’est la défense à tout prix des libertés d’expression et de circulation, sur le web comme ailleurs. Pas de leader, mais un seul visage: celui de Guy Fawkes2, inspirant le masque du héros vengeur de V comme Vendetta, la bande dessinée culte d’Alan Moore et David Lloyd.
Lorsque le web a vu le jour, inaugurant de nouvelles pratiques communicationnelles, les plus férus de ces échanges dits « virtuels » se retrouvèrent sur des sites appelés imageboards, des plate-formes anonymes de partage d’images. Beaucoup des utilisateurs de ces sites étaient des hackers, ces « bidouilleurs » s’amusant à aller toujours plus loin dans le détournement des objets informatiques et cherchant toujours à repousser les limites fixées par les dispositifs sécuritaires.
Anonymous n’était à l’époque que la signature par défaut de ceux qui choisissaient de ne pas se dénommer lorsqu’ils postaient des images.
À partir de 2003, ces réseaux d’internautes commencent à revendiquer cette appellation générique: le collectif est né.
En 2006, année de la sortie du film V comme Vendetta3, les chosent prennent une toute autre ampleur, bien plus politique.
Au gré de leurs indignations, les Anonymous lancent leurs premières attaques en inondant les sites ennemis d’informations inutiles qui les rendent inutilisables, provoquant un « déni de service ».
En 2008, le Projet Chanologie regroupe les nombreux raids s’en prenant à l’Église de Scientologie.
En 2010, Opération Payback et la campagne Avenge Assange viennent prêter main forte à Wikileaks et à son fondateur, censurés et traqués de toute part.
En 2011, les Anonymous utilisent leur force de frappe pour soutenir les révolutionnaires tunisiens et égyptiens, lors d’attaques qui empêcheront les dictatures de reprendre le contrôle du net, base arrière des insurgés.
En avril dernier, l’opération Sony s’en prend aux serveurs de jeux en ligne du géant de l’entertainment, afin de défendre les droits des consommateurs. Mais la trivialité du motif (défense des gamers) laisse apparaître les premiers signes de division au sein du mouvement. Pour une partie du réseau, cette attaque galvaude le sens de la lutte des Anonymes. Aujourd’hui, au sein du noyau dur, un règlement de compte semble avoir lieu…4
Impossible de dire qui sont les Anonymous. Cette communauté est ouverte, telle une nuée d’oiseaux allant dans la même direction. À tout moment, l’on peut la rejoindre ou la quitter.
Si cette démarche n’est pas artistique, à proprement parler, elle n’en est pas moins fondamentalement culturelle, avant d’être politique. De plus en plus d’Anonymous postent sur le net des messages subversifs concernant tous les aspects de la vie. Petit à petit, ce réseau déborde du seul milieu des hackers. Ainsi, nous assistons à une véritable révolution dans la relation locuteur/destinataire:
Si je ne sais pas qui me parle, que devient mon rapport au message?
1« La multitude est un réseau ouvert et expansif dans lequel toutes les différences peuvent s’exprimer librement et au même titre, un réseau qui permet de travailler et de vivreen commun ». Negri et Hardt, Multitude. Guerre et démocratie à l’âge de l’Empire, Paris, La Découverte, p. 7.
2http://en.wikipedia.org/wiki/Guy_Fawkes
Hedi Maaroufi @ 25 mai 2011
Taiwan en Avignon : 5ème
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Pour la cinquième année consécutive, le festival Avignon OFF accueille plusieurs groupes taïwanais, et pas des moindres. Parmi les compagnies invitées, se trouvent la WC Dance compagnie créée par Lin Wen-Chung, fils de la célèbre fondatrice de Taipei Folk Dance Theatre, Miss Huang, à la renommée internationale, et le Ten Drum Art Percussion Group, dirigé par la talentueuse maître-percussionniste Chiu Ya-Hui, groupe de percussions taïwanaises internationalement reconnu. Cette année, dans le souci d’une meilleure compréhension par le public des créations présentées, le Centre Culturel de Taiwan s’est particulièrement attaché à montrer des compagnies de danse et de musique au contraire des années précédentes au cours des lesquelles la programmation était plus théâtrale, de belle tenue, néanmoins plus difficile d’accès pour un public non sinophone.
Ce Off taïwanais met la danse à l’honneur
Du 8 au 31 juillet, les artistes taïwanais investissent le théâtre de la condition des soies*, ancienne fabrique de soie située en plein cœur d’Avignon, à deux pas de la rue Carnot-Carreterie, leur nouveau fief depuis 2009. Deux des compagnies associées, les plus jeunes (moins de quatre ans d’existence) proviennent de la capitale actuelle, Taipei, ville moderne par excellence avec ses trois millions d’habitants et ses buildings gigantesques : la WC Dance créée par M. Lin et le M.O.V.E Theatre dirigé par Fu Hong-Zheng; les deux autres, la Scarecrow Contemporary Dance Company dirigée par Luo Wen-Jinn et les Ten Drum Art Percussion Group fondé par Hsieh Shi, respectivement vingt deux et onze ans d’existence, sont originaires de Tainan, la capitale historique de Formose, petite ville située au Sud de l’ile où la douceur de vivre est sans conteste la plus délectable.
Quand la danse contemporaine s’empare de sujets de société douloureux
A 13h30, avec le très abouti « 1 : 0 », Fu Hong-Zheng présente une combinaison de ses dernières créations dont la première partie avait été présentée avec succès en 2009 au public avignonnais sous le titre de « Fight me now » ! Le chorégraphe met ici en avant la violence des rapports humains au sein de la société moderne, en utilisant la métaphore de la violence se dégageant des compétitions sportives (usage de la force, intimidation, tricherie…). En observateur avisé des mouvements exécutés par les sportifs en football, tennis, pingpong, basketball ou baseball, il déroule le concept de ‘Danse Théâtre’ inspirée de la gestique sportive pour dire la violence – symbolique ou réelle- subie par les salarié(e)s d’une entreprise dans le monde moderne et celle subie par les femmes dans leur quotidien. Sa chorégraphie est à mi-chemin entre la danse contemporaine et le théâtre physique. Sa création, à l’esthétique visuelle subtile, repose sur un jeu et une danse très ‘charnels’, révélant une symbolique à la fois très asiatique et universelle : la fleur, symbole de l’équilibre naturel ; les médicaments, artifices dangereux pour s’échapper du quotidien, et le couteau pour dire la prise de pouvoir par la force. Derrière cette œuvre présentant la lutte de chacun pour sa vie ou survie, se dévoile une critique de la société taïwanaise, où l’individu reste encore aujourd’hui soumis à la pression du groupe et où l’amour – dont le 0 est ici le symbole – passe après les devoirs du quotidien, restant l’objet d’un combat de tous les jours.
La question de l’absence d’amour au sein des rapports humains est le questionnement principal de la création de Luo Wen-Jinn : « The Keyman », titre O combien allégorique, présenté à 15h40, est inspiré de l’histoire vraie d’une danseuse avec laquelle a collaboré Wen Jinn. Cette dernière, choquée par son récit, a voulu présenter une création dévoilant la face cachée du quotidien d’une famille taïwanaise. La jeune femme s’appuie sur Kafka et Schopenhauer pour étayer son propos chorégraphique questionnant le profond désarroi intérieur qui tenaille chacun de nous : qui peut nous en sauver ? La gestique et les mouvements répétitifs des personnages, assis autour d’une table – unique élément de décor-, mettent en exergue leurs tourments intérieurs sur un fond musical grinçant, les danseurs étant baignés d’une lumière tamisée, oscillant entre blancheur livide et rouges vifs. La mère compulsivement à son devoir est incapable d’exprimer son amour pour la petite fille, victime de la violence physique/symbolique exercée par ses parents et sœurs, eux-mêmes bourreaux et victimes de leur éducation. La chorégraphe met en avant le déchirement de la petite fille et sa perte de confiance en elle, son sentiment d’inexistence et d’étrangeté au sein de sa propre famille. Se découvrent ici avec finesse, beauté et intelligence les raisons du trouble du comportement chez de nombreux adultes à Taiwan, notamment leur difficulté d’exprimer leur propre identité face à la société ou au groupe auquel ils appartiennent, peur irrationnelle qui se cache derrière une politesse exagérée et une timidité excessive.
Ces deux créations de belle facture offrent un juste miroir des contradictions inscrites au cœur de la société taïwanaise actuelle, interrogeant chacune à leur façon leur tradition et ce qui se cache réellement derrière l’apparente quiétude des taïwanais.
Quand danse et musique ouvrent les portes du songe
La création chorégraphique de Lin Wen-Chung quant à elle n’a pas cette ambition : elle traite de souvenirs d’enfance sur un mode plus ludique. « Small puzzles », présenté à 17h50, a pour particularité d’être une pièce chorégraphique dont la scénographie est entièrement adaptable à tout type de salle : qu’il s’agisse d’une petite, moyenne ou grande scène, le spectacle peut trouver son public, les danseurs jouant avec les éléments du décors tels nos petits dans un jardin d’enfant. « Small puzzle » est la troisième variation chorégraphique sur le thème de la petitesse proposée par le chorégraphe. Ce dernier dispose d’un studio de répétition de taille réduite et s’est inspiré de cette situation concrète pour créer une forme dansée réduite ; voir comment les danseurs peuvent évoluer dans un espace restreint et comment il est possible de jouer avec une scénographie minimaliste. Celui qui rêvait de devenir décorateur et scénographe a finalement réuni ses deux passions, le mouvement dansé et la scénographie dans ses créations originales et enlevées, à la rythmique dynamique, éloignée de la danse contemporaine conceptuelle. En effet, il nous confie que même s’il ‘aime la danse contemporaine parce qu’elle est abstraite, elle exprime des sentiments que les mots ne peuvent décrire, la danse reste de la danse et j’aime les choses simples et essentielles’. Il souhaite par ailleurs présenter l’année prochaine à Avignon une autre variation de ses « Small Pieces » : « Small Nanguan », présenté récemment à Taipei, un petit bijou à découvrir mêlant musique traditionnelle taïwanaise et danse contemporaine.
Pour finir, les amoureux des percussions auront l’honneur de voir la dernière création du Ten Drum à 20h30. Ce spectacle, « The Glory of Ten Drum », très visuel, emporte le spectateur dans un univers onirique et magique où le pouvoir hypnotique des percussions nous enveloppe : il est fort bien dirigé par un maitre en percussion et invite le public à entendre tout un pan de la tradition musicale taïwanaise encore très vivace aujourd’hui, inspirant de nombreuses compagnies artistiques aux quatre coins de l’Ile. Les Ten Drum ont par ailleurs fait l’ouverture de plusieurs événements internationaux dont les jeux olympiques d’été de Sydney en 2002. Ils regroupent plus d’un millier de membres à ce jour et le voyageur désireux de découvrir leur art est invité à visiter leur village, le TEN DRUM CULTURE VILLAGE, et leur fabrique de percussions en plein cœur de Rende, Tainan-Sud. La compagnie reviendra en France à l’occasion du festival MADE IN ASIA Toulouse en janvier/février 2012.
Toutefois, à défaut de vous envoler pour l’ile de Formose, venez cet été faire un saut du coté d’Avignon, sous la fraicheur des platanes provençaux et la douce chaleur du soleil du midi, pour découvrir ces artistes de talent désireux de partager avec vous leur culture, qu’elle soit traditionnelle et/ou moderne, le tout avec simplicité, un sens de l’hospitalité et une chaleur humaine propre aux taïwanais. Et ce, que vous soyez amateurs de danse contemporaine ou de spectacle tout public.
Diane Vandermolina
*Théâtre de la Condition des soies 13 rue de la croix – 84000 Avignon/Réservations : 04 32 74 16 49
Photo The Keyman copyright scarecrow
Nicolas Roméas @ 28 juin 2011
Un théâtre de réparation
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LE RALLYE PAPA NOËL, par SIPHONART (Bordeaux)
Un travail extrêmement sympathique, pour une très bonne cause, créé avec deux jeunes comédiens énergiques et très prometteurs. Une pièce qui demande à vivre et évoluer avec son public et qui trouvera probablement le point de bascule de son évolution dans les représentations qui auront prochainement lieu au Mali. Cette création théâtrale «tout public» d’après un texte de Michel Gendarme, est inspirée de l’accident de Kama Bouné, jeune fille malienne, renversée par un motard du Rallye Paris-Dakar, il y a 10 ans dans son village à Youri (Mali, sud de la Mauritanie). Cette pièce, mise en scène par Juliette Lasserre Mistaudy, met en jeu la question de la relation au père et de la quête identitaire de quatre enfants sur deux continents différents.
Flore et Charles sont en France. Ils attendent des nouvelles de leur père, célèbre pilote du Rallye Paris-Dakar, parti une nouvelle fois assouvir sa passion de la vitesse et du désert. Kama et Rhissa vivent au Mali, dans ce désert traversé par le Rallye. Leur rencontre, violente, avec le chauffeur va bouleverser leurs vies.
Les personnages sont interprétés par des comédiens français et maliens, accompagnés de marionnettes de taille humaine. Tout se passe dans un cercle, ce qui permet l’intégration du public dans la sphère de jeu. Autour du spectacle, des rencontres avec le public, des ateliers de sensibilisation théâtrale et de construction de marionnettes. Voilà ce qu’en dit Michel gendarme, l’auteur …
«Il était une fois Kama, fillette de onze ans, petite malienne de la bourgade sahélienne de Youri, au nord de Bamako, au sud de la frontière avec la Mauritanie. Ce jour, le 8 janvier 2000, c’est fête religieuse dans la ville, la foule se presse sur la rue principale. Kama court, joue avec ses frères et sœurs, cousins, cousines, quand un motard, surgit on ne sait d’où, fonce dans la foule à vive allure. Sur son trajet, Kama, en proie à l’insouciance de cette belle journée. Alors comme parade illusoire au choc, le concurrent lance sa jambe, blindée de cuir, vers le corps malingre de Kama qui, projetée en arrière, s’écroule à terre, inconsciente… L’organisation du rallye Paris Dakar transfert Kama à la clinique Farako de Bamako par hélicoptère. Les chirurgiens lui enlèvent sa rate, éclatée sous le choc. Je lis dans le Télérama du 23 février 2000 un reportage signé Nicole du Roy qui relate l’accident. Bouleversé par cette lecture, j’écris une nouvelle que j’intitule « Le rallye papa Noël » en hommage à cette petite fille.
En 2007, je suis contacté pour animer un atelier d’écriture théâtrale en milieu scolaire, auprès d’une classe de cm1-cm2 de Périgueux avec comme co-équipière la metteuse en scène Juliette Lasserre-Mistaudy. J’adapte Le rallye papa Noël en pièce destinée à un public jeune et de familles. L’histoire de Kama, évoquée dans la pièce, émeut les enfants et les dynamise. Ils présenteront plusieurs scènes à l’occasion du festival Théâtroloupio (OCCE 24). Avec Juliette nous décidons de lancer le projet de création. Il nous paraît important que la première représentation ait lieu à Youri, sur les lieux de l’accident, au Mali.
Mais depuis ce temps qu’est devenue la jeune Kama ?
Le 15 avril 2009, le téléphone sonne vers 13h. Tiécoura Traoré m’appelle depuis Youri ! Kama est vivante, il l’a rencontrée, jeune femme de vingt ans, mariée depuis peu. Quel soulagement !
La jeune équipe bordelaise est constituée. Flore Audebeau est comédienne, Morti comédien. Gérôme Martrenchard créateur de marionnettes. Steven Riollet régisseur. Juliette metteure en scène. Moi-même, assistant à la mise en scène. Anne-Laure Garric administratrice, sa structure, Acrocs productions, s’associe au projet. Diabé Traoré traduit le texte en soninké. C’est un jeune militant du Comité des sans-papiers de Montreuil, l’un des initiateurs de la marche lors du sommet France-Afrique de Nice.
Adama Traoré, directeur de l’association culturelle Acte Sept basée à Bamako nous appuiera pour la logistique et la diffusion de la pièce au Mali. Deux comédiens d’Acte Sept se joindront à l’équipe pour les répétitions à Youri et la diffusion au Mali. Nous espérons les faire venir en France pour la suite de la diffusion.
Le film documentaire sera réalisé par le cinéaste anthropologue bordelais et burkinabé Dragos Ouedraego. La metteuse en scène et le régisseur séjournent à Bamako puis à Youri fin 2009. Ils y sont très bien accueillis, rencontrent Kama et sa famille, grands moments de partage ! Ils évoquent avec eux l’accident et le projet de création à Youri. Les responsables de la ville sont enthousiastes à l’idée de la création de la pièce et du film dans leur commune. Le directeur du CCF de Bamako nous assure de son soutien. Toute l’équipe sera donc en résidence pendant un mois à Youri fin 2011 pour la création de la pièce et du film documentaire. La pièce sera également représentée dans d’autres lieux du Mali. D’ici là nous préparons la création en France, à Périgueux – en résidence à La Filature dans le cadre d’un CUCS développé par la Cie Rouletabille et la ville – et à Bordeaux. Les répétitions et la fabrication des marionnettes sont l’occasion d’échanges, de présentations, de stages avec des publics différents, enfants et adultes. La pièce sera programmée au Festival du Théâtre des Réalités, dirigé par Adama Traoré, en décembre 2012 au Mali.
Qu’en sera-t-il pour les habitants de Youri ?
Si les responsables de la bourgade, le maire, le secrétaire général, les « cadres » : enseignants, soignants, ont conscience que l’accident est à l’origine de cette pièce, et qu’il nous a incités à mener à bien ce projet, il n’en sera pas de même pour la majorité de la population et les responsables traditionnels (religieux, et animistes). La venue d’un groupe de « toubabs », annoncée et expliquée par les responsables et préparée par le séjour du cinéaste avant nous, sera un événement exceptionnel. Je ne sais pas encore ce que signifient les termes « théâtre », « spectacle » dans la culture de cette région de langue soninké. Je ne sais pas encore comment cet événement – l’accident – a été « vécu » par les habitants de Youri – et comment il s’est inscrit dans la mémoire collective. Notre présence est un événement qui en réactive un autre, survenu il y a onze ans, une sorte de réplique à distance (comme celles des séismes). Peut-être y-a-t-il dans leur culture, une signification pouvant s’appliquer à cette manifestation de résurgence événementielle. Qu’en diront les esprits, les jinés ?»
Michel Gendarme, extraits du Journal de l’auteur.
http://rallyepapanoel.canalblog.com/
La pièce sera créée en décembre 2011 à Youri, au Mali, en partenariat avec l’association Acte Sept. Elle sera ensuite diffusée en France à partir de 2012, accompagnée du film documentaire.
Nicolas Roméas @ 5 juillet 2011
Roger Lafosse: Hommage tardif mais ému
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Roger Lafosse, image extraite du site d'Armando Bergallo. armandobergallo.com
Sa disparition est passée bien inaperçue, sauf peut-être à Bordeaux.
Pourtant, cet homme a joué un rôle essentiel dans le dépoussiérage des scènes françaises, leur ouverture au monde, aux chapiteaux, à la rue, à l’irruption des technologies comme aux fondamentaux revisités de la rue et du cirque.
Pour mémoire, SIGMA à Bordeaux, c’est le festival qui , dès sa première édition, en 1965, lançait la thématique « art et technologie » à l’époque où l’ordinateur n’était poru beaucoup qu’un lointain fantasme dans les romans de Norman Spinrad ou Philip K Dick.
C’est l’homme qui, dans la ville compassée de Mauriac et du vin, et à l’époque où Chaban-Delmas était déjà encore maire, fit venir Pierre Schaeffer, Aligre puis Zingaro, la Fura des Baus, le Taller d’Amsterdam, Régine Chopinot, Carlotta Ikeda, Volière Dromesko et tant d’autres. Je n’en ai connu que les dix dernières années; je lui dois des émerveillements, des fulgurances, des étonnements. Et peu importe les déceptions, peu importe l’essoufflement qui frappe le découvreur quand trop de suiveurs se sont engouffrés sur les chemins frayés.
De SIGMA, j’ai encore des images, des sensations, des émotions. Et je garde surtout le souvenir de son fondateur. Roger Lafosse, l’homme aux trois solex, la générosité et la curiosité faite homme. Celui qui , dans la si social libérale, si consensuelle, si fun, si lookée année 80, pourfendait le mitterrandisme. L’homme qui s’élevait contre les « satrapes de la culture » lorgnant sa place à Bordeaux.
SIGMA a disparu quand Bordeaux a changé de maire, sablé ses façades, relooké ses quartiers (parfois pour le meilleurs, souvent pour l’aseptisation). Les jeunes compagnies et artistes nés dans le sillage de SIGMA ont assez vite enterré le père. mais qui l’a remplacé? Sûrement pas de l’événementiel sage derrière ses barrières Vauban, ni le très hype et marchand Evento, ni le très consensuel Nov’art.
L’époque n’est pas aux défricheurs, aux découvreurs, aux audaces défrisant le poujadisme ambiant. Sauf si ces audaces de forme restent sagement cantonnées au white cube des lieux d’art contemporain. Avec Lafosse, elles envahissaient la rue, parlaient espagnol, russe, portugais, italien, japonais…
Il aura été inspirateur. Difficile, pourtant de lui trouver des héritiers, sinon peut-être parmi les trublions qui ne se satisfont pas d’arts de la rue bornés aux normes sécuritaires, de Fantazio à Ici même, des Yes men aux Brigades d’intervention des clowns et à notre ami Livchine du Théâtre de l’Unité.
Salut à toi Roger. Ton immense qualité, c’est d’avoir été un inventeur, un acteur au service des artistes et des gens, jamais un « ingénieur’ ou un « manager » culturel. Cela devient rare: On aimerait, à notre époque, avoir plus souvent affaire à des Roger Laffosse qu’à des Didier Fusilier…
Je te dois quelques-unes de mes plus belles rencontres et le goût de mon métier.
Valérie de Saint-Do
Valérie de Saint-Do @ 10 juillet 2011
Le Cheval Bavard, une expérience particulière
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Le cheval est un animal qui nous comprend. Muet complice de nos guerres, de nos carnages, de notre soif de conquérir la terre, il ne nous a rien dit. Et un jour nous n’avions plus besoin de lui. Nous l’avons mis au bord de la route. Quelques gitans ont continué à vivre au rythme des carrioles puis tout cela a été interdit, et les chevaux, et les hommes, envoyés à la boucherie. Seul est resté l’apparat, le cirque, et le sport ; le cheval est devenu loisir, il est allé courir sur les champs de course, le plus court chemin vers l’abattoir, il a été montré aux foires, aux fêtes militaires et aux concours. De là on s’est souvenu de l’art équestre, le cheval à l’apogée de sa gloire… ou de sa destruction.
Mais le cheval lui, n’avait toujours pas parlé. Aujourd’hui il a son mot à dire. Puisque nous avons encore besoin de lui, non pas pour parier ou conquérir, mais cette fois pour tenter de comprendre, à notre tour.
Comprendre quoi? Mais ce que nous avons détruit. Et aussi cette part de nous-mêmes reliée à la nature.
J’ai rencontré des chevaux qui n’ont plus peur de parler aux humains, chez Galienne Tonka et Nicolas Wisser, sur une petite colline près du village de Bioussac au nord de la Charente et du Ruffecois, près du pays Mellois (Deux-Sèvres) et Civraysien (Vienne). Là, à l’intérieur d’un terrain agricole qui pratique un agriculture en biodynamie, une écurie, de taille volontairement réduite, regroupe des chevaux de toute origine dans le calme le plus serein. Ce sont des étalons, souvent difficiles, rescapés pour certains d’une existence qui leur aurait été brutale. Ils sont entretenus, soignés et entrainés comme des danseurs, nourris de façon équilibrée, lavés, bichonnés et caressés par une petite équipe de passionnées, et respectés dans leurs libertés et à leur convenance dans les prés alentours. Galienne Tonka, l’écuyère, y pratique l’art équestre. Mais est-ce de l’art équestre? Ce qu’elle fait ne ressemble ni aux formes spectaculaires, ni aux évènements chics ou militaires auxquels est rattaché l’art de faire cambrer ou sautiller les chevaux tenus à la bride. Ce n’est ni de l’équitation, ni du spectacle, c’est seulement un patient travail d’écoute. Galienne Tonka a suivi et continué un des plus beaux conseils de Oliviera qui recommandait aux cavaliers de « regarder leur monture lorsqu’ils mettent pied-à-terre après une séance de travail, de contempler son œil, et de faire un examen de conscience, pour se demander s’ils ont bien agi envers cet extraordinaire être vivant, ce compagnon adorable : le cheval « . Et c’est ce qui se fait tous les jours au Cheval Bavard.
Moi, là dedans, petit homme de théâtre qui vient de la ville, échoué dans la région parce que ma mère a désiré y mourir (pas très loin d’ici dans le petit village de Chenon), qu’est ce que les chevaux viennent m’apprendre? Ils viennent m’apprendre tout. Leur corps de danseur dont le moindre effort est une grâce, leur écoute des sons et de la musique, les rythmes de leur pas, leur beauté quand ils sont là, leur culture, étrange, quand ils se parlent entre eux, échangent des gestes et semblent, avec quelle pertinence, nous comprendre mieux que nous mêmes. Les chevaux ont remis en question mes certitudes d’homme de théâtre, mon orgueil de comédien et d’artiste humain, ils m’ont enrichi aussi, découvrant mon réel besoin de nature, la profondeur des moments d’écoute, l’énergie du corps en mouvement. Le cheval est présence et écoute, comme devrait l’être l’acteur, le danseur, le peintre, le musicien, le poète…
Mais cet art du réel, cette expérience de vie, que nous partageons chaque année avec un public fidèle, connaisseur ou de passage, par des moments partagés sans rien de spectaculaire – le Cheval Bavard est menacé. Il est menacé comme le sont toutes les paroles nouvelles ou qui dérangent.
Il est menacé car l’art des animaux, sans violence et respectant leur bien être, n’a toujours pas de reconnaissance officielle. C’est la liberté du cheval qui permet le travail, l’humain n’étant que le médiateur de son expression, de sa capacité à créer sa propre poésie. Mais pour notre société entièrement tournée vers l’humain destructeur et marchand (jusqu’à sa mise en abime), l’animal artiste n’existe pas (à l’image peut-être de l’humain artiste du réel), seul l’animal forcé et normé pour ressembler ce qu’on se représente de lui, l’animal qui singe les hommes et les suit au fouet, peut accéder à une reconnaissance. L’animal obéissant, soumis, l’animal qui imite en courbant le col, en baissant les yeux, en suant de peur, c’est l’animal de l’ « art », celui qu’on applaudit, qu’on promène et qu’on finance. Comment demander de l’aide pour l’animal dont l’oeil pétille (car il a aussi le droit à la désobéissance), qui sait rester libre en échangeant avec l’humain un peu de sa connaissance? Car tout cela à un coût, et non pas au moment des shows ou du « spectacle », mais chaque jour, toute l’année.
Depuis 10 ans, le Cheval Bavard rempli son rôle, et montre son savoir faire, dit son message. Chaque fois il essaie de faire comprendre qu’au delà de ce moment d’éveil au public, d’émerveillement, il y a la vie et le réel d’une écurie particulière, différente, et ce que nous disent les chevaux. Chaque année il se rend compte que le plus beau de ce qu’il montre n’est pas respecté, n’est pas soutenu, et c’est uniquement par éthique et dignité, par l’amour des chevaux qui continue malgré tout son chemin. Mais pour combien de temps ? La réponse de notre gouvernement a été récemment de remonter le taux de TVA pour les éleveurs, la spéculation joue sur le prix du foin, pendant que sont encouragés les jeux au PMU et les courses de prestige. Aucune aide à l’équipement, au fonctionnement, aucun soutien réel n’est apporté aux initiatives culturelles en milieu rural et l’apport animal est vu comme une ressource évènementielle, un enjeu de foire. Pourtant l’art équestre qui prend en compte le bien être animal, c’est peut-être l’art de demain, celui qui le premier nous parle du respect du à la nature, de façon réelle, par la présence animale. Le cheval nous rappelle à la fois nos errances et nos espoirs. Il nous transmet ce qui nous reste encore de notre besoin essentiel de nature et de poésie. C’est un art réel, un art tout naturel, et cet art officiellement n’existe pas. Galienne Tonka, voit ses amis écuyers les uns après les autres mettre la clef sous la porte, le cheval n’est vu que comme un outil de loisir, de détente, et son message est ignoré. J’aimerais trouver les outils pour construire cette reconnaissance, au delà du Cheval Bavard, de toutes les pratiques artistiques dont les animaux sont les acteurs, qui mettent au centre de leur activité le bien être animal, le respect de la nature et l’urgence de création. Exiger un comportement éthique vis-à-vis des chevaux comme de tout animal contraint, c’est exiger la même éthique avec les humains que ce soit en art ou pour toute activité de groupe, l’art étant ce qui rassemble pour plonger dans le regard de l’autre, et le regard du cheval libre est plus profond qu’aucun autre…
Olivier Schneider

Actualité d’Olivier Schneider :
Notre actualité ce sont des représentations les trois derniers week-end d’aout (vendredi et samedi) du 12 au 26 août 2011 à la Ferme du Mas, 16700 Bioussac – entre Ruffec et Nanteuil, Entrée pour une flânerie à partir de 19h30, collation conviviale sur place, spectacle à 21h15, Prix des places : 18 euros, gratuit jusqu’à 10 ans, Réservations : 05 45 85 72 86
Les artistes invités et les chevaux vont créer l’histoire des Folies-Cheval. Entre art équestre, peinture, musique et danse avec la « folle équipe » du Cheval Bavard et l’écuyère Galienne Tonka.
Une rencontre exceptionnelle entre artistes équins et artistes humains, pour la folie et l’optimisme d’une compréhension mutuelle.
Mise en scène: Olivier Schneider
Spectacle équitable, bio, intégralement biodégradable et qui respecte le bien être et les libertés des animaux.
·Vendredi 12 & samedi 13 août : le Cheval Peintre.
Galienne et le Cheval Bavard invitent Arnaud Darne, peintre et sculpteur d’Angoulème et Pierre Dumoussaud, musicien (basson) du Conservatoire National Supérieur de Musique de Paris.
Quand la peinture rejoint le regard, la beauté et l’énergie des chevaux.
·Vendredi 19 & samedi 20 août : le Cheval Danseur.
Le Cheval Bavard et Galienne Tonka invitent les danseurs étoiles de l’Opéra de Paris et chorégraphes Jean Guizerix et Wilfride Piollet.
Le Cheval, danseur avant tout, dialogue avec des monstres sacrés de la danse.
·Vendredi 25 et samedi 26 août : Le Cheval Musicien.
Le Cheval Bavard et Galienne Tonka invitent toute une joyeuse troupe de musiciens en herbe et l’artiste photographe Pierre Girault. Clôture festive du premier cycle de rencontre.
Le cœur du cheval est musicien, il trace des lignes dans le temps, des ponts entre les êtres, enjambe des rivières de notes.
Nicolas Roméas @ 12 juillet 2011
La gauche, le marteau et les clous
Publié dans Agit'prop, Aubry, Culture, démocratie, élection, Fâchons-nous avec le milieu, politique, présidentielle, Sur le ring | Commentaires (7)

Amis, je vous dois un coming out: je suis une droguée d’internet.
Je passe donc, en ce moment, beaucoup de temps à suivre différents blogueurs politiques,– de gauche, je ne suis pas masochiste, sauf pour les besoins de l’information– sur leurs sites respectifs, mais aussi sur twitter et facebook.
J’ai donc assisté – avec consternation– aux réactions de certains militants, responsables et blogueurs de gauche sur les annonces de Martine Aubry sur la culture.
Entendons-nous bien: j’ai à redire à ces annonces dont la presse n’a retenu que l’aspect quantitatif (Ouah, + 30 à 50% pour le budget de la culture!). Je déplore que la candidate du Parti socialiste ne clarifie pas davantage quelle culture elle veut aider, qu’elle se cantonne à un discours qui ne désespère ni le Syndéac ni les Billancourt de la culture, et qu’elle nous sorte la tarte à la crème de l’économie de la connaissance dont les pires avatars (niaiserie de l’économie mauve des fonds d’investissements et Davos de la culture) sont extrêmement dangereux. Et qu’elle tombe à pieds joint dans l’éloge du mécénat qui n’est que la privatisation du la politique culturelle à coup de cadeaux fiscaux pour la communication des entreprises. À cet égard, le Front de gauche et l’appel de Jean-Luc Mélenchon à une contreculture ont le mérite de clarifier les choses.
Pour autant, des réactions très similaires à celles de la droite, me désespère.
« La priorité, c’est l’économique et le social », bêlent-ils en chœur– quand ils n’entonnent pas le mantra libéral visant à tétaniser toute politique de gauche au nom de « la dette ». Réduire les inégalités, refuser la pauvreté et la précarité dans un pays riche, assurer un toit à tout le monde, en finir avec la privatisation du bien public, maintenir et améliorer les acquis du Conseil national de la résistance, oui, c’est le minimum vital exigé d’un programme qui se prétend de gauche. Ce ne devrait même pas être à rappeler.
Pour autant, les « priorités » de ces détracteurs de la culture sont le degré zéro d’une pensée qui se voudrait à gauche et illustrent remarquablement l’adage de Mark Twain repris par Serge Latouche: « Quand on a un marteau dans la tête, on voit tous les problèmes en forme de clou. »"Et le clou de l’Occident, c’est l »économie« , ajoute Serge Latouche.
Parce que désolé de vous le dire, les amis « de gauche » pour qui « la culture, ça passe après l’économie », votre obsession unique du « pouvoir d’achat », de « l’emploi », sans approfondissement, cela ressemble fort à un slogan sarkozyste. Au hasard, « travailler plus pour gagner plus? »
Votre idéal, c’est le retour aux Trente glorieuses? À L’OS méritant de chez Renault?
Un emploi pour tous, oui, mais quel emploi? Derrière la réindustrialisaiton que vous appelez de vos vœux, est-ce le retour du travail à la chaîne ? Est-ce le productivisme forcené au dépens de la planète? Réfléchit-on aussi à la nature et au sens du travail,en relisant les travaux d’André Gorz sur le rapport entre travail et activité, ou déclare-t-on une fois pour toutes que le travail salarié, fut-il pénible et abrutissant, c’est l’alpha et l’oméga de la pensée de gauche?
Un toit pour tous, c’est le minimum, et une fois qu’on a prôné un grand programme de logements sociaux, est-ce qu’on reproduit les clapiers à lapins des années soixante concédée par la bureaucratie des sociétés HLM? Ou une réflexion intelligente sur une autre politique de l’aménagement du territoire et une construction associant les habitants à la conception de leurs maison (coopératives d’habitants, autoconstruction?)
La sauvegarde du système de santé bousillé par la politique libérale et le désastre de la RGPP: et-ce qu’on se penche aussi sur le désastre d’une vision purement mécaniste et technique de la médecine au détriment de la relation entre le soignant et le soigné?
Les retraites et le temps de travail: est -ce que les RTT et la retraite, c’est juste la réparation de la destruction de l’humain par un travail abrutissant?
Eh oui, le travail, comme le logement, comme l’espace public, comme la santé sont aussi des questions culturelles. Qui exigeraient un peu plus d’imagination et une autre ambition que les sempiternels slogans « halte au chômage et à la précarité « , « un toit pour tous », « notre pouvoir d’achat ». Qui demandent à la gauche un considérable effort d’imagination, que ça et là certains ont entrepris, mais fragmentairement et partiellement: Eva Joly, Arnaud Montebourg, le Front de gauche, le mouvement Utopia, les Décroissants, ATTAC…
À quoi sert la gauche, si elle se cantonne à une légère amélioration de l’existant et à un « c’était mieux avant sans imaginaire d’une autre civilisation? Si elle se révèle incapable de forger ce nouvel imaginaire de gauche que que l’excellent Yves Citton* appelle de ses voeux?
Sortons de ce « réalisme » mortifère et demandons la lune!
Ces questions culturelles, bon nombre d’artistes, d’écrivains, de penseurs préoccupés par autre chose que leur nombril (si si, il en existe) y apportent leur grain de sel en se mêlant de ce qui les regarde. Qu’on se souvienne , pour ne citer que ce seul exemple parmi des centaines d’autres, du splendide Manifeste pour les produits de Haute nécessité signé des écrivains antillais menés par Edouard Glissant et Patrick Chamoiseau.
De même que des penseurs tels que Bernard Stiegler, Cassandres à notre image alertent depuis longtemps sur la catastrophe annoncée.
Car je crains avec Serge Latouche, que la seule chose qui puisse sauver une gauche atrophiée de l’imaginaire soit la pédagogie de la catastrophe. Catastrophe environnementale, qui aurait du depuis longtemps permettre d’un finir avec l’idéologie de la croissance. Catastrophe civilisationnelle dont on voit les effets –en Europe avec de nombreux partis pudiquement appelés populistes, et aux USA avec le Tea party– avec la montée généralisée d’un fascisme qui vient de passer à l’acte en Norvège.
Au delà de la lobotomie opérée par les propagandistes du rejet de l’autre et de la supériorité de la civilisation occidentale (n’est ce pas Zemmour, Finkielkraut, Elisabeth Lévy, Robert Ménard, Ivan Rioufol?) ce retour à la barbarie interroge la pensée de l’altérité, les ravages d’une industrie du divertissement décervelante, l’incapacité à une réponse collective face à une atomisation de la société qui engendre des monstruosités.
Alors, la culture – au sens anthropologique de ce qui permet à chacun de se situer dans le monde, de s’émanciper des déterminismes de SA culture et d’agir sur le réel, ce serait un luxe?
Juste un cadeau fait aux consommateurs de spectacles, d’exposition, de musique?
Ou, comme le dit la philosophe Marie-José Mondzain*, la condition même de l’existence du politique?
Valérie de Saint-Do
Lire leurs entretiens dans Cassandre/Horschamp n°82 : Le procès de l’art
Dernière minute: le lendemain de la publication de cet article, paraissait une intéressante tribune d’Arnaud Montebourg sur la la culture dans Libération.
Valérie de Saint-Do @ 26 juillet 2011
La révolution culturelle est en marche ! Modeste contribution à l’excellente fiction présidentielle de Politis
Publié dans Agit'prop, Aubry, Culture, démocratie, élection, MicroCassandre, politique, présidentielle, Société, Sur le ring, Théâtre | Commentaires (2)
Pour ensoleiller un été qui en a bien besoin à tous points de vue, nos excellents confrères de Politis nous régalent d’une savoureuse fiction: l’accession d’Anémone à la magistrature suprême et les cent premier jours d’un gouvernement dirigé par Cécile Duflot et Jean-Luc Mélenchon.
Une lacune, pourtant, dans ce très bon récit: leur gouvernement idéal ne mentionne pas de ministre de la Culture. MicroCassandre a décidé de réparer ce fâcheux oubli.

Le Théâtre de l'Unité en révolution culturelle!
Qui allait hériter du maroquin de la Culture? C’était LE sujet qui fâche. Il faut dire qu’à la suite d’un dossier remarqué de la revue Cassandre/Horschamp dans son numéro d’été 2011, les candidats s’étaient emparés du sujet avec une voracité comparable à celle d’Edwy Plenel découvrant une turpitude sarkozyste. Sans craindre, parfois, la surenchère: un mois avant l’élection, on évoquait le triplement du budget, la gratuité généralisée à l’ensemble des musées, théâtres et concerts, et une vaste entreprise de reconversion des friches industrielles en Établissements Culturels à Rayonnement International et Touristique (ÉCRIT).
Entre le Front de gauche et les Verts, le sujet n’était sans créer de fortes dissensions idéologiques. Le premier, fort de la tradition communiste en la matière, s’évertuait à satisfaire les trublions des squats artistiques sans désespérer le SYNDEAC. Pour le coup, c’est la composante écologiste qui revendiquaient sur le sujet une « Révolution citoyenne » sur le thème rousseauiste : « Tous artistes, occupons les plateaux, occupons Tokyo(1)! ».
Le nom de l’inusable Jack Ralite avait circulé, mais son soutien à Hadopi lui avait aliéné d’une jeune génération plus familière des sigles LOL et IRL(2) que de l’acronyme CDN(3). Les Verts mirent sur orbite Jean-Michel Lucas, alias Kasimir Bisou, mais l’intéressé refusa: » je ne me suis pas fait virer de ce ministère dépassé pour y rentrer par la grande porte »!
Une idée poussée par Dominique Voynet et Eva Joly faisait son chemin: puisque Martine Aubry avait, à maintes reprises, évoqué son rêve d’être ministre de la Culture, pourquoi ne pas pratiquer l’ouverture au centre-gauche en la nommant? Discrètement contactée, la maire de Lille déclina poliment mais fermement. Le Canard enchaîné lui prêtait cette réplique définitive: « Finir comme Jack Lang? Jamais! » Mais à en croire le volatile, ce fut elle qui souffla le nom de Bernard Stiegler à Jean-Luc Mélenchon. Sans compter qu’elle avait assez à faire avec un PS « plus bordélique que jamais », soupirait-elle en privé.
« Ce ne sera pas facile de convaincre Anémone », maugréa le co-Premier ministre. La Présidente n’avait jamais renié ses racines dans la culture populaire et il craignait sa réaction quand le ministre présumé prononcerait pour la première fois les mots hypomnemata et grammatisation dans le même discours. Chez Cécile Duflot, c’était la levée de boucliers: « Un ex de l’IRCAM et de Beaubourg pour faire la reconquête citoyenne de l’Institution? Pourquoi pas Olivier Py, tant que vous y êtes? »
Au demeurant, on s’interrogeait beaucoup, au gouvernement, sur la nécessité de conserver cet intitulé de « ministère de la Culture » si étranger à la culture libertaire des Verts et des Alternatifs.
«Pourquoi pas « de la culture et de l’Éducation populaire? »» suggérait Francis Parny, devenu conseiller de Marie-Georges Buffet, ministre de l’Éducation à la Nouvelle éduc’pop. L’idée réconciliait les deux tendances du gouvernement. Le gouvernement Duflot/Mélenchon ne saurait être celui qui enterrerait le ministère de la Culture. On opta finalement pour un intitulé un brin amphigourique mais qui n’oubliait personne: ministère de l’Art de tous et pour tous, de la Culture, de l’Éducation populaire et de l’Internet citoyen ». (MACEPIN).
Il fallait une autre tête pour contrebalancer le trés (trop) intellectuel ministre. Une excellente idée « Nommons Franck Lepage! » fut lancée par Marie-Georges Buffet, qui avait à se faire pardonner du trublion de la SCOP Le Pavé. Sceptique, les autres ricanèrent: Franck Lepage, qui avait consacré une grande partie de sa vie et son œuvre à conspuer ce ministère, n’accepterait jamais. Ils furent détrompés: un brin las de sa retraite en Bretagne, Franck Lepage ne dédaignait pas les honneurs et se racheta un costume de lin gris froissé. Même si les ors de la rue de Valois avaient été symboliquement délocalisés par le gouvernement à L’Académie Fratellini de St-Denis, pour montrer la prise en compte de la culture des quartiers.
« Pour un ministère de la Culture, il va y avoir du sport! » commenta Patrick Braouezec, sceptique (dont les mauvaises langues prétendaient qu’il avait lorgné ce ministère et s’estimait un peu à l’étroit, au ministère du Sport, justement. )

Du sport dans le tandem explosif Stiegler/Lepage, c’était un euphémisme. Le premier ne réussit à convaincre le second de ne pas couper tous les vivres aux institutions de l’art contemporain (« Ces relais de la mondialisation marchande de l’art et cache sexe de Pinault et Arnault! ») qu’en nommant les Yes Men au Palais de Tokyo et le tandem Nicolas Frize/ Bernard Lubat à l’IRCAM, qui abriterait désormais un département « oralité, rap et slam ». « Sacrilège! qu’aurait pensé Vilar? » gémissait la plume d’Armelle Héliot dans Le Figaro en apprenant l’arrivée de Jacques Livchine à la tête du festival d’Avignon et l’organisation de kapouchnik au Palais des papes.
Il y eut bien quelques frictions entre le nouveau conseiller aux Arts de la relation vivante, Nicolas Roméas, et la Présidente Anémone, dont il ne partageait pas le goût pour les fastes royaux. Mais il finit par accepter le principe d’une comédie royale chaque année à Versailles, lorsque son bras droit Edith Rappoport lui suggéra d’en confier la mise en scène aux 26000 Couverts. D’autant plus qu’il prenait sa revanche tous les 4 août, avec une Nuit de l’abolition des privilèges menée par Fantazio. Quant à la reconversion des casernes désaffectées en coopératives artistiques autogérées sous la houlette de Samuel Wahl, conseiller aux Zones de Chaos artistique et d’Autonomie politique – à moins que ce ne soit le contraire– elle inspira une tribune vigoureuse à Jean-Pierre Chevénement: « Le communautarisme artistique assassine la République! » tandis que Ségolène Royal hurlait au « désordre tout juste juste ». Le ministre de l’Intérieur, Christian Picquet dut (discrètement) prêter main forte, en envoyant une force spéciale de la police de proximité protéger les Zones d’autonomie artistique contre les attentats annoncés du FNDP (4) qui avait pris le maquis.

Il n’empêche: la Révolution contre-culturelle et citoyenne était en marche.
Valérie de Saint-Do
1. Le Palais, pas la ville
2. « In Real Life »
3. Centre dramatique national
4. Front National de la Droite Populaire, les deux formations ayant fusionné après mai 2012.
Valérie de Saint-Do @ 31 juillet 2011
Soutenons Uzeste musical !
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Lire ici ce papier de Charles Silvestre dans l’Humanité.
Nicolas Roméas @ 29 août 2011
Pour que vive le Théâtre de la liberté de Jénine!
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Je me fais ici le relais d’une pétition pour défendre l’existence du formidable Freedom Theatre de Jénine, dont Cassandre/ Horschamp a interviewé une comédienne, Anissa Daoud, dans son numéro 86. Soyons nombreux à soutenir cette entreprise formidable, menacée et harcelée de toutes parts.
***
Les autorités d’occupation israéliennes menacent gravement les membres et les activités du Freedom Theatre (Théâtre de la Liberté) de Jénine, en Cisjordanie. Depuis le 27 juillet dernier, sous-prétexte d’enquête sur l’assassinat le 4 avril 2011 de l’acteur et réalisateur israélo-palestinien Juliano Mer Khamis, fondateur du Freedom Theatre, elles ont en toute illégalité attaqué 2 fois le théatre en pleine nuit, arrêté plusieurs parmi ses membres, et poursuivent leur harcèlement par divers procédés. Ne les laissons pas mettre en péril cet espace d’art et de culture, qui permet à de nombreux jeunes Palestiniens de résister dignement à leur situation. C’est pourquoi l’association « Les Amis du Théâtre de la Liberté de Jénine » vous invite à signer la pétition en ligne sur le lien :
http://www.solidaritefreedomtheatrejenine.com/spip.php?article1
Nous vous invitons à diffuser cette pétition dans vos réseaux et auprès de vos proches.
PREMIERS SIGNATAIRES (liste par ordre alphabétique)
1. ABDALLAH Samir, réalisateur et scénariste
2. ALBOUZE Paula, membre de la Société des Amis du Théâtre Al Rowwad et d’ATL Jénine (Amis du Théâtre de la Liberté de Jénine)
3. BALIBAR Etienne, philosophe, membre de la Fondation du Jenine Freedom Theatre
4. BEN HIBA Tarek, président de la FTCR (Fédération des Tunisiens pour une Citoyenneté des deux Rives)
5. BOUCHAIN Patrick : architecte
6. CHAHAL Nahla, sociologue, journaliste, coordinatrice de la CCIPPP (Campagne Civile Internationale pour la Protection du Peuple Palestinien)
7. CORDOVA KACZERGINSKI Liliane, représentant IJAN (International Jewish Anti-Zionist Network)
8. CHERKI Olivier, comédiena acteur
9. DE SAINT-DO Valérie, rédactrice en chef de la revue Cassandre/Horschamp
10. EL HAIMER Marie José, coprésidente d’ATL Jénine
11. EL HAZAN Nabil, , directeur artistique de la compagnie « La Barraca »
12. ELKORCHI Driss, président de l’ATMF (Association des Travailleurs Maghrébins de France)
13. EUVRARD Janine, journaliste, organisatrice du Festival « Moyen-Orient : que peut le cinéma ? »
14. FAYMAN Sonia, UJFP (Union Juive Française pour la Paix) et EJJP (Réseau des Juifs Européens pour une Paix Juste)
15. GEZE François, éditeur
16. GREILSAMER Jean-Guy, cofondateur d’ATL Jénine, UJFP
17. HUSSEIN Lauren Houda, cofondatrice du Théâtre Majâz
18. KACIMI Mohamed, écrivain, dramaturge
19. LAKS Julio, pianiste
20. LAROZE Frank, auteur et directeur d’EvidenZ
21. LECORRE Jacqueline, Femme en Noir, membre du Collectif Palestine 14 et de la Flottille de la Liberté 2 contre le blocus de Gaza
22. LEFORT Jean-Claude, président de l’AFPS (Association France Palestine Solidarité)
23. LEVY- LEBLOND Jean-Marc, professeur émérite à l’Université de Nice, directeur de la revue Alliage
24. LOMBARD Roland, président du CICUP (Collectif Interuniversitaire pour la Coopération avec les Universités Palestiniennes)
25. MASSIAH Gustave, membre fondateur du CEDETIM
26. MANGEOT Philippe, enseignant, revue Vacarme
27. MONTELLIER Chantal, peintre, écrivain et auteur de bandes dessinées
28. MORIN Edgar : sociologue et philosophe
29. NANCY Jean-Luc, philosophe, professeur émérite à Strasbourg
30. OFF RASTEGAR Perrine, présidente du Collectif judéo-arabe et citoyen pour la paix de Strasbourg
31. OUMAKHLOUF Zahia, coprésidente d’ATL Jénine
32. PASSEVANT Christiane, Radio Libertaire, chargée de réalisation TV
33. PY Olivier, dramaturge, directeur du Théâtre national de l’Odéon de mars 2007 à mars 2012 et futur responsable du Festival d’Avignon
34. RALITE Jack, Sénateur, ancien ministre, animateur des Etats généraux de la Culture
35. RANCIERE Jacques, philosophe
36. SANBAR Elias, historien et essayiste, observateur permanent de la Palestine auprès de l’UNESCO
37. SANDRE Didier, comédien, acteur
38. SEGAL Abraham, réalisateur
39. SHAKED Ido, metteur en scène, Théâtre Majâz
40. STEINERT Irène, UJFP et ATL Jénine
41. TOULOUSE Gérard : physicien, Ecole normale supérieure (Paris)
42. ZEMOR Olivia, présidente de la CAPJPO-EuroPalestine
Valérie de Saint-Do @ 2 septembre 2011
Résister aux idiots utiles du néolibéralisme qui jouent aux intégristes de l’«Art»
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L’appel de Nicolas Roméas sur Mediapart a suscité (bien qu’il ne leur fût pas le moins du monde adressé, car avouons-le, ces gens nous intéressent fort peu) de la part des amusants Diane Scott et Michel Simonot une réponse fielleuse, publiée dans l’ancienne RILI, récemment réduite à l’ombre d’elle-même (le «i» de «idées» a d’ailleurs disparu) en devenant «RDL». Rapide réponse à ce coup de pub raté en forme de commentaire scolaire et qui n’appelle pas d’autre glose au sujet de la glose sur la glose.

«Résister au populisme culturel» annonce avec une grotesque emphase la tribune qui s’efforce laborieusement de démolir l’appel «L’art, la culture, et la gauche». Diable, vaste programme ! Le chantier, en ces temps sarkozystes, est assez considérable. S’agit-il de s’en prendre aux grandes entreprises d’abrutissement télévisuel ? De résister à la vulgate qui voudrait que La Princesse de Clèves soit inaccessible aux postières ? Au suivisme moutonnier des médias vis-à-vis de «l’expo de l’année», du film à ne pas manquer, du CD «incontournable» de Lady Gaga ??
Que nenni ! Pour les cosignataires de cette pesante diatribe, le populisme culturel, c’est la défense d’«un art de la relation» (au passage, salutations à Peter Brook qui risque une violente émotion en se voyant embrigadé bien malgré lui dans les lourds bataillons du «populisme») ! Pour dénoncer «les fantasmes toxiques» partagés par bon nombre d’artistes mus par la conviction que l’art est politique, ils se sont mis à deux pour pondre ce (très) long réquisitoire des arrière-pensées qu’ils prêtent à l’auteur. Dans un commentaire de texte au bac de français, on parlerait de simple contresens. Mais comme on ne fera quand même pas l’injure à nos deux signataires d’imaginer qu’ils n’ont jamais lu Cassandre/Horschamp, dont Nicolas Roméas est fondateur et directeur, on est obligé de constater qu’il s’agit là d’une totale incompréhension, doublée d’une mauvaise foi délibérée. Pas très surprenant de la part de ces récidivistes notoires…
On leur fera d’abord aimablement remarquer que les mots «establishment» et même «élitisme» ne font pas vraiment partie du champ sémantique de la revue, sinon entre guillemets, et que le mot «gotha» désigne ici (comme d’autres l’ont compris, mais pas eux) les barons autoproclamés d’une profession, celle de directeurs de structures de diffusion. L’insinuation de recyclage du populisme d’extrême-droite est non seulement complètement à côté de la plaque, mais d’une rare idiotie.
C’est d’ailleurs une constante de leur pensum en forme de procès, et de procès d’intention : il ne s’en prend pas, ou fort peu, à ce qu’écrit l’auteur, mais à ce qu’ils croient y lire, ce qu’ils voudraient y lire, dans une glose inquisitoriale qui renvoie aux querelles casuistiques d’un autre âge. Heureux commentateurs qui peuvent à loisir occuper un temps, précieux pour d’autres, à d’infinies spéculations théologiques! Ils commentent un texte imaginaire et leur interprétation, comme une maladroite psychanalyse sauvage, renvoie surtout à leur propres fantasmes et obsessions.
Car de quoi s’agit-il dans cette attaque pataude qui passe très loin de la cible (et qui n’a d’autre objectif que d’agiter l’eau de la mare pour faire remarquer l’existence de nos scribouillards en mal de reconnaissance) ? De défendre l’Art… Cela tombe bien, c’est en effet l’objet du texte et de la revue qu’ils ont si mal lus. À ce détail près que l’appel, comme Cassandre/Horschamp, fait tomber la pompeuse majuscule. À ceci près qu’eux le défendent contre la «culture», honnie, toujours suspecte de vouloir rendre consensuel ce qui ne l’est pas, et radotent l’antienne gnangnan de tous les débats sur les politiques culturelles : «L’art n’a rien à voir avec la culture». Et de se croire obligés de nous infliger les définitions scolaires de cette dernière, en en oubliant un certain nombre au passage. Le mot «création» serait devenu suspect, à les croire. Mais non, chers amis, grave erreur : il est tout juste galvaudé par de multiples «créatifs»…
Il est assez amusant de lire sous la plume de ceux qui n’ont pas de mots assez durs pour fustiger une vision édénique de la culture, cette sacralisation absolue de l’art et de l’artiste, catégorie supérieure de l’être que nos deux génies méconnus pensent certainement représenter. Ceux qui ont déjà parcouru quelques-uns des dérisoires divertissements de Simonot et subi le pénible pseudo-avant-gardisme-années-soixante de Scott, mesurent toute la dimension pathétique de la chose… Et cet étonnant couple de cirque a beau se défendre de toute volonté de «distinction», leur texte respire la triste arrogance du sachant, sacralise joyeusement les hiérarchies établies (par qui ?) et renoue sans honte aucune avec la bonne vieille mystique des «avant-gardes éclairées», voire éclairant le peuple, trop stupide, évidemment, pour adhérer ou s’intéresser à ce qui le surprend, ou le choque.
On n’aura pas ici la patience de répondre point par point à cette interminable et vaseuse dissertation. Soulignons-en simplement quelques absurdités, ou plutôt surinterprétations confinant au délire comme l’idée, par exemple, que l’auteur du texte défend des politiques culturelles et des productions artistiques différenciées en fonction de l’origine sociale et géographique des publics (banlieues, milieu rural…). Cassandre/Horschamp n’a de cesse depuis ses débuts de placer les marges au centre du débat et si nous insistons à démontrer l’inanité du vieux clivage entre «art» et «socioculturel», c’est évidemment pour prôner une exigence partagée. Rien n’est plus étranger à notre conception de l’art que le «ciblage» marketing envers des «publics», mot que nous ne cessons depuis 15 ans de réfuter ! Lorsqu’on veut jouer aux savants, peut-être est-il bon de commencer par apprendre à lire…
Mais on est surtout en droit de s’interroger sur la curieuse façon d’envisager une politique «de gauche» que prônent nos auteurs. Dans cette conception politique, il serait apparemment malvenu de bousculer les hiérarchies, de s’interroger sur l’obsolescence du clivage entre «haute» et «basse» culture, de reconnaître l’aspect dialectique du caractère à la fois rassembleur et diviseur du geste artistique. Tout comme il serait interdit de s’interroger sur le statut du «créateur» démiurge, et de valoriser ce que Michel de Certeau appelait la créativité diffuse, ou le vieil Hugo le génie des peuples (alors même que les artistes les plus intéressants de la fin du siècle dernier et du début de celui-ci remettent précisément en cause ce statut d’«auteur», que les outils contemporains font voler en éclats). Coupeurs assidus de cheveux en quatre, nos auteurs ont manifestement pourtant beaucoup de peine à penser la complexité. Et leur conception d’un Art forcément incompris à ses débuts est non seulement démentie par les faits, mais foncièrement réactionnaire, ringarde, et idiote.
Rien de très étonnant de la part de ces gens. Ce monsieur Simonot, ce ne serait pas le même qui doutait jadis de notre amitié avec Pierre Bourdieu à l’époque où celui-ci participait avec nous à des débats publics, publiait dans notre revue et signait notre premier appel ?
On ne se refait pas.
Nicolas Roméas et Valérie de Saint-Do
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Liens :
Et pour ceux qui voudraient en savoir plus sur ces gens…
Valérie de Saint-Do @ 5 septembre 2011
Action! La performance se joue d’elle-même…
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Jardin à la française de Marion Uguen
S’il est un genre artistique pour lequel Paris prend trop souvent des allures de désert, c’est bien la performance. Saluons d’autant plus l’initiative du Générateur de Gentilly, lieu à découvrir de la banlieue sud et d’une ville que la décentralisation culturelle semblait avoir laissé de côté. Avec le FRASQ, festival de performances (vieil oxymore dont Polyphonix déclinait déjà la contradiction! ) il a voulu donner un coup de jeune à un concept que plus personne ne sait très bien où placer. Que signifie la performance quand elle entre dans une salle de spectacle? Peut-on transgresser et prétendre s’affranchir des règles du spectaculaire quand le public est convoqué? Y a -t-il encore une esthétique de la performance liée à l’excès et comment s’exprime-t-elle?
À cette dernière question, la réponse est clairement négative. La performance des années 2010 ne cherche plus à éclabousser le spectateur de sang et de sperme. Apaisée, elle manie l’ironie, le décalage, s’inscrit dans le temps, comme dans l’installation au long cours du subtil « jardin à la française » de Marion Uguen, recomposant la géométrie versaillaise à partir d’oripeaux multicolores. Ou se fait joyeuse, participative et ironique chez Mélanie Martinez-Llense.Et quand elle renoue avec son vocabulaire des années 60 et 70, c’est en se conformant à cet espèce de second degré : offrir ce que l’on attend sous cette étiquette tout en le tournant en dérision.

Éric da Silva (Melkior théâtre)
À cet égard, l’Esthétique de la folie d’Alberto Sorbelli offre une tentative extrêmement intéressante. Deux spectacles s’y croisent, et deux conférenciers. Pris entre différents foyers d’actions, dans une salle ayant renoncé à toute configuration spectaculaire, le spectateur n’a d’autre choix que de circuler entre les quatre pôles d’attraction. De se laisser prendre au théâtre épique de Godefroy Ségal (Compagnie in cauda), et la belle énergie de sa chorégraphie des corps, ou entre dans L’anniversaire performatif de Éric da Silva, tout en écoutant la conférence en forme de commentaires ironiques de l’impassible historien d’art Thomas Schlesser. Lequel rappelle, pince sans rire, que prétendre aujourd’hui à la subversion avec des jets de liquide rouge et de la nudité ne fait que vous inscrire dans un certain mainstream de l’art contemporain… Tandis que face à lui, l’autre conférencier, le critique d’art Emmanuel Hermange décline, conférence, imperturbable, ses analyses.
Voir, entendre, à 360° et dans la confusion; triturer le discours sur l’art et la tentative artistique; inviter un théâtre épique hérité des drames historiques sur la scène de la performance; jouer de l’autodérision du genre: c’est au travers de cette tentative qu’Alberto Sorbelli rend son hommage à Érasme et à Foucault dans cette Esthétique de la folie. En nous mettant face à notre zapping, en « feignant d’être l’organisateur » de ce chaos où dans l’éclatement en pôles d’action et de parole, la rencontre se produit… ou non. Esthétiques de la folie est un travail d’interférences, qui sans cesse, se refuse à captiver le spectateur. Qui le laisse à à son choix: que voir, qu’écouter? Céder à l’action hypnotique du Melkior théâtre ou à son contrepoint critique? Écouter ou voir? Se laisser happer ou choisir la distance? Le travail trouve parfois ses limites dans les creux de l’action: une fois séduit par le processus et la distribution, on se prend à errer, en manque d’une impossible concentration sur un pôle d’attraction. Mais n’est-ce pas précisément là, dans cette force centrifuge qui nous éloigne sans cesse d’une écoute pour nous en proposer une autre, que réside l’esthétique de la folie?
Au Générateur de Gentilly. Le FRASQ se poursuit jusqu’au 30 octobre.
www.frasq.com
Valérie de Saint-Do @ 18 octobre 2011
Soutenons Radio Aligre !
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Nicolas Roméas @ 21 octobre 2011
AL WASSL – Plateformes Arts Méditerrannée
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Présentation par Ramzi CHOUKAIR, Directeur artistique d’Al Wassl,
et Gérard ASTOR, Directeur du Théâtre de Vitry.
Réalisation : Samuel Wahl – Cassandre/Horschamp.
Musique : el dor el Awal.
AL WASSL – Plateformes Arts Méditerrannée
du 6 au 29 novembre 2011
Théâtre Jean-Vilar 1 place Jean-Vilar 94400 Vitry-sur-Seine
Réservations 01 55 53 10 60
www.theatrejeanvilar.com
www.plateformes-alwassl.org
Téléchargez ICI le programme au format PDF.
Samuel Wahl @ 22 octobre 2011
Gracias a la vida companero
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Une musique à point nommé pour faire entendre nos voix lors des longues soirées festives et combatives à venir.
L’automne est là, les jours se réduisent comme peau de chagrin. Dans le lecteur, je glisse un CD, une ambiance rouge d’octobre m’entoure, s’installe un air de 1871, Paris, Moscou? Je reconnais des bribes de l’internationale, ce n’est pas seulement l’ancien hymne russe mais aussi le chant qui accompagne bien souvent les soulèvements populaires. Petit coup d’œil jeté, à la dérobée, sur la pochette : « Adelante! » écrit en diagonale, rouge sur fond bleu. Est ce une promesse d’azur? de lendemains qui chantent? un livret explicatif accompagné de belles photos en noir et blanc retrace l’historique de ces musiques. Difficile d’écouter sans prendre conscience du monde contestataire qui s’ouvre à nous.
Il semblerait que Giovanni Mirabassi soit toujours engagé sur sa route révolutionnaire, celle qui eut pour point de départ : Avanti !
À présent, je suis happée par une voix cubaine, Hasta siempre, le pianiste poursuit son travail de mémoire autour des luttes collectives. S’enchaînent les chants au potentiel émancipateur : Le Déserteur, A luta continua…Tiens me voilà désormais transportée au Mozambique, je me souviens de la résistance aux guerres coloniales portugaises, une pensée pour mon père se débattant avec la dictature…
Un recueil de chansons révolutionnaires? Voici ce que nous propose le jazzman, enregistré où cela ? à Cuba et quand? le 1er mai. Bien évidemment n’allez y voir aucune coïncidence de temps et de lieu!
Sensible et investi, le pianiste retranscrit l’ état d’urgence et la capacité rassembleuse de ces chansons populaires.
Répertoire trivial? Ces interprétations contemporaines, nous prouve qu’il est possible d’allier protestation et exigence esthétique. Surtout, elles démontrent que la sensibilité artistique permet de saisir les éléments sonores les plus chargés de révolte dans le patrimoine musical commun. Souhaitant restituer et faire résonner au présent ces combats sociaux du passé, ce disque incite à réchauffer l’atmosphère de ces prochains jours de campagne électorale.
Rosa Ferreira
P.S. Dans le même ordre d’idées, signalons également le spectacle Désir rouge qui montre l’ami Bruno Boussagol en rocker!
www.brut-de-beton.net
Adelante, chez Discograph/Harmonia Mundi.
Valérie de Saint-Do @ 28 octobre 2011
Sur les pas de John Cage
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Puisque les oreilles n’ont pas de paupières…
Arrêtons de subir chaque jour les sons et les bruits de manière passive. En effet, il est facile de ne pas voir, plus difficile de ne pas entendre, à moins d’avoir bien solidement fixé sur nos oreilles un casque qui diffuse notre musique et nous isole, pour un instant, de celle de l’autre, des grondements de la ville, des tumultes de la vie. Ouvrons-nous au phénomène sonore, faisons ensemble, une expérimentation des propriétés du son, de sa fabrication, de ses possibles… Voici le genre d’expérience auquel se voue la Compagnie Inouïe depuis 1999, en proposant des productions scéniques tournées vers les oreilles du public. Un spectacle musical où les auditeurs méritent enfin cette appellation, puisqu’ils ne peuvent qu’adopter une écoute active étant donné que l’intention même de la manifestation est de saisir la genèse des sons, voire de les produire soi-même. En effet, bien des fois les actants (aussi appelés spectateurs) apportent une indispensable contribution. Qu’est ce qu’une telle initiative, nous, dit ? Et bien que l’ensemble des ondes qui chatouillent nos esgourdes, a le droit au chapitre. On abandonne la distinction entre soit disant sons musicaux (propres, polis, connus, bien de chez nous) et bruits (hirsutes, effrontés, inconnus, étrangers), le compositeur devient organisateur de sons, c’est ainsi que le souhaitait John Cage, auquel justement la dernière création de la Compagnie rend hommage : John Cage au creux de l’oreille.
Ne pas séparer l’art de la vie, est ce que voulait ce compositeur, redonner de l’importance aux bruits du quotidien, du corps, jusqu’aux battements de son propre cœur qui se sont imposés à lui, tandis qu’il recherchait le silence dans un caisson insonorisé. Une affirmation de la vie, c’est bien ainsi qu’il pensait le musical « pas une tentative de produire de l’ordre à partir du chaos. »
Deux soirées à l’auditorium Antonin Artaud à Ivry permettront une immersion dans l’inouï : on écoutera le piano préparé, l’eau dans tous ses états, les voix transfigurées…
De tout cela, nous retiendrons que tous les sons sont égaux, il n’est donc aucunement besoin d’une hiérarchie, de sons chefs et de sons sous-chefs, pour organiser le musical. Également que la musique est à portée de mains quelles qu’elles soient, façonnées par dix ans de conservatoire ou novices. Enfin, qu’il est possible d’imaginer et de créer des timbres, des résonances qui nous parlent et nous correspondent.
Rosa Ferreira
Thierry Balasse, Cie inouïe zoom – John Cage au creux de l’oreille : 3 novembre à 20h30 – 4 octobre à 18h30. Auditorium Antonin Artaud 152 avenue Danielle Casanova 94200 Ivry-sur-Seine.
Rosa Ferreira @ 3 novembre 2011
La TVA sur les livres : Pas de ça chez moi !
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Une pétition pour les livres ?
Je viens de recevoir en plusieurs exemplaires l’appel à signer une pétition contre l’augmentation de 5,5% à 7% de la TVA sur les livres.
A première vue, d’accord, je signe. Tout ce qui augmente le prix des livres en rend l’accès plus difficile. On comprend bien pourquoi nos gouvernants ne veulent pas de citoyens lisant, réfléchissant :
« Le Grand Turc s’est bien avisé de cela, que les livres et la doctrine donnent, plus que toute autre chose, aux hommes le sens et l’entendement de se reconnaître et d’haïr la tyrannie ; j’entends qu’il n’en a en ses terres, guère de gens savants, ni qu’il en demande. (Étienne de La Boétie) »
Nous sommes bien, de ce point de vue, gouvernés par un petit Grand Turc.
Mais enfin, avant de signer, j’ai lu le texte de la pétition et là, léger malaise.
« Le gouvernement français vient de passer la TVA du livre de 5,5 % à 7… au même titre que celui des vendeurs de pizzas ou de hamburgers. »
Outre la belle faute de français, le solécisme resplendissant, qu’on s’étonne de trouver sous la plume de défenseurs des livres, il y a un implicite bien méprisant dans cette phrase bancale.
Le lyrisme dégoulinant de la suite du texte conforte cette impression. On l’imagine écrit par le Déroulède d’une nation littéraire fantasmée. Un Déroulède qui aurait fumé son Grévisse…
« Les livres, c’est la gomme abstractive de toutes les inégalités. C’est l’identique voyage offert aux riches ou aux pauvres, invalides ou non, jeunes ou âgés, depuis un fauteuil roulant ou de salon, un lit conjugal encore tiède ou d’hôpital glacé, depuis le banc d’un square ou d’un refuge, ou d’une cellule. »
Si la pensée est aussi approximative que le français, l’avalanche de métaphores outrées est bien un signe. Un signe de domination, un signe de puissance. « Ce n’est pas donné à tout le monde d’écrire comme moi. Et si vous signez la pétition, vous appartiendrez à la même caste supérieure qui m’a engendré. »
Il y a bien mépris ici. Mépris du bas peuple qui, rendez-vous compte, mange des pizzas ou des hamburgers ! Et si le libraire est un instant comparé au boucher ou au boulanger ; c’est pour asséner qu’en plus, « Il sait aussi combien ce qu’il propose se doit de contribuer au bonheur et à l’éveil des sens individuels, et in fine, à la société toute entière. ».
Évidemment, la pizza fait piètre figure face à ce destin christique attribué aux livres…
Conclusion et transition vers la deuxième partie de l‘escalade : « Dans électeur, après tout, n’y a-t-il point « lecteur » ? Oui, en effet, certes, et dans transatlantique, n’y a-t-il point « antique » ?…
On pourrait gloser longtemps sur ce texte affligeant, mais il reste un point. La TVA est l’impôt injuste par excellence, qui frappe les pauvres bien plus que les riches, et toute augmentation de son taux appauvrit les pauvres et ne touche pas aux riches.
Que ce soit sur les livres ou sur autre chose, il faut supprimer la TVA et la remplacer par un impôt juste, proportionnel aux revenus, et véritablement redistributif.
Réclamer une exception pour le livre, en abandonnant la pizza à son triste sort, c’est se tromper de cible, c’est préserver notre belle corporation d’écriveurs de livres, nous qui sommes tellement les meilleurs bienfaiteurs de l’humanité, c’est dire au peuple qui achète des hamburgers, le malheureux, qu’il mérite bien son triste sort et qu’on peut bien lui coller une TVA monstrueuse du moment qu’on ne touche pas au sacro-saint livre, Alléluia au plus haut des plafonds de bibliothèque.
LE livre n’existe pas. Il y a des livres concrets, bons, mauvais, utiles, délétères, dans la vie réelle. Cette pétition est une autocélébration délirante, corporatiste et boursouflée, dont les grandes envolées ne masquent pas la consternante pauvreté politique.
Je ne la signerai donc pas.
Michel Thion
On peut consulter le texte de cette pétition à l’adresse :
http://www.petitionpublique.fr/?pi=P2011N16249
Note de la rédaction de MicroCassandre : Au-delà du débat lancé par Michel Thion, nous tenons à affirmer que la défense des librairies et des diffuseurs indépendants est évidemment pour nous un enjeu crucial. Signalons aussi qu’il y a au moins une autre pétition sur le même sujet ! Voici son lien…
M. Thion @ 9 novembre 2011











